10 février.

Entre autres charmes contre lesquels la main du temps est restée si

impuissante, madame Prune possède sans conteste celui de la nuque, de la

tombée des épaules et de la chute du dos. Elle est vraiment de celles

qui gagnent à être vues par derrière, depuis surtout que les coques de

sa chevelure ont repris, à mon intention peut-être, une ampleur qu'elles

n'avaient plus.

Dans un des quatre ou cinq grands théâtres de la ville, j'avais été

conduit ce soir par un vague pressentiment sans doute de la bonne

fortune qui m'y attendait; c'était un théâtre du genre léger, et déjà

la salle se trouvait comble, à cause des représentations d'un comique à

la mode, spécialiste incomparable pour jouer les maris frappés

d'infortunes. On m'avait cependant fait place d'assez bonne grâce,

malgré l'attitude de plus en plus arrogante qu'affectent les Nippons

d'aujourd'hui vis-à-vis des étrangers, et je m'étais installé au milieu

du parterre, dans les rangs compacts de la foule assise à même le

plancher.

Jamais aucune décoration intérieure, dans ces théâtres, du bois brut,

des poutres à peine équarries soutenant les tribunes et le plafond; une

simplicité d'étable. Mais l'assistance m'avait semblé dès l'abord assez

choisie; on ne voyait partout que des chignons très soignés, luisants et

comme vernis. Fort peu de vestons: les spectateurs des deux sexes

étaient vêtus presque tous de robes dans ces bleus foncés ou ces

grisailles qui sont ici les nuances les mieux portées. (Contrairement à

ce que l'on imagine chez nous, rien n'est plus sévère de couleur qu'une

foule japonaise, le soir, sauf en des circonstances particulières de

fête ou de pèlerinage.) Chaque famille gardait auprès de soi une petite

boîte à fumer, avec des braises dans un léger réchaud, et un récipient

de forme gracieuse où l'on secouait en commun les cendres des pipes

minuscules. Il y avait aussi quantité de bébés, de nourrissons endormis

que les jeunes mamans tenaient sur leurs genoux, et ils étaient si

petits, si menus, enfants de créatures menues, et si jolis, si drôles,

qu'on eût dit ces poupées du Japon, répandues aujourd'hui dans tous nos

bazars d'Occident.

Deux dames accroupies devant moi, et qui partageaient la même boîte à

fumer, avaient soudain captivé mon attention. Du premier coup d'oeil, je

les avais jugées du meilleur monde; beaucoup de dignité dans le

maintien, et des robes de soie bleu marine, ce qui est par excellence la

couleur comme il faut. De plus, l'une d'elles, dans les épaules et dans

la nuque, avait pour moi comme une grâce déjà vue.

La comédie se déroulait, au milieu des rires encore contenus et

discrets: un ingénieux imbroglio dans le goût de Regnard; une

succession d'irréparables malheurs, arrivant à un pauvre époux qui

passait son temps, un bougeoir en main, à chercher dans tous les recoins

de sa maison des ravisseurs toujours introuvables. (Il est étonnant de

constater qu'en aucun pays du monde ce genre d'infortune n'éveille les

sérieuses sympathies qu'il mérite.) Tandis que les autres acteurs

évoluaient et marchaient comme tout le monde, ce mari d'une si coupable

épouse, tenant sa continuelle bougie allumée, sautillait perpétuellement

à petits pas, sur la cadence gaie d'un air toujours le même, que

l'orchestre entonnait dès qu'il entrait en scène.

Ces deux dames toutefois ne se retournaient point. Mais, tout à coup,

celle qui avait la nuque si captivante se mit à secouer sa petite pipe

contre le rebord de sa boîte, d'une main rapide et nerveuse: pan pan pan

pan! Et ce bruit, qu'une oreille inattentive eût confondu avec les

innombrables pan pan pan pan des autres fumeurs de la salle, avait pour

moi quelque chose d'unique, de déjà entendu mille fois, jadis, durant

des nuits d'été et de languides journées. Cette voisine d'en face me

troublait donc de plus en plus... Alors, pour en avoir le coeur net, je

me risquai à lui chatouiller légèrement l'épine dorsale du bout d'un

éventail, une de ces familiarités anodines qui, au Japon et avec une

femme bien élevée, ne sauraient jamais être mal prises...

Je ne m'étais pas trompé: c'était bien madame Prune!

Sa compagne était madame Renoncule, ma belle-mère. Et, me rendant à

leurs aimables instances, je m'avançai d'un rang, pour m'asseoir entre

elles deux.

La comédie continua, au milieu d'une hilarité croissante, mais toujours

de bon ton. Le principal comique avait des jeux de physionomie qui

étaient vraiment du grand art, chaque fois qu'il flairait dans son

ménage un malheur nouveau. Je regardais souvent, derrière moi, toute

cette foule accroupie, en vêtements sombres. Sous l'ébène des chevelures

aux coques luisantes, tous ces visages de mousmés, bien ronds et bien

pâlots, qui en temps normal n'ont que des yeux à peine ouverts,

semblaient n'en avoir plus du tout ce soir, convulsés qu'ils étaient par

le rire; et les innombrables bébés, plus petits et plus jolis que

nature, dans les bras des mamans, continuaient leur sommeil de poupée.

Ma belle-mère, qui est au fond une créature sans détours, n'ayant eu

d'autre objectif dans l'existence que de donner le plus possible de

citoyens et de citoyennes à la patrie, s'amusait franchement, sans

toutefois le laisser paraître plus qu'il n'était convenable. Madame

Prune, au contraire, qui, dans sa première jeunesse, on peut bien le

dire sans offense, a plutôt marivaudé comme les dames en scène, a plutôt

baguenaudé sur la question si sérieuse du peuplement de l'empire, madame

Prune semblait mélancolique et pincée. Ce spectacle évidemment était mal

choisi pour elle, nous ne le comprîmes que trop tard, madame Renoncule

et moi; elle pouvait y trouver des allusions gênantes; de plus, veuve

depuis peu de temps en somme, sans doute souffrait-elle, dans son culte

pour la mémoire du regretté M. Sucre de voir le principal personnage de

la comédie soulever cette inexplicable joie dans le public.

L'époux malheureux, à la fin, las de ne jamais trouver le coupable sur

la scène, fit irruption dans la salle, toujours son bougeoir à la main,

toujours sautillant sur la même petite ritournelle d'orchestre, et se

mit à regarder sous le nez, avec un air de soupçon farouche, tous les

spectateurs mâles assis au parterre. Alors cela devint des pâmoisons, du

délire. Et toutes les petites poupées, que cela dérangeait, commencèrent

de se plaindre, en roulant leurs yeux de jais noir.

Seule, madame Prune demeurait guindée, et n'épargnait point ses

critiques à la pièce: ça n'était pas pris sur le vif, pas vécu; et puis,

voyons, est-ce que M. Sucre,--qui reste à ses yeux l'idéal du

genre,--est-ce que jamais M. Sucre aurait eu l'idée d'aller chercher

comme ça, partout, avec une lanterne?...

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 47 / 97 题