5 février.

Chez ces marchands de bric-à-brac, qui pullulent chaque jour davantage à

Nagasaki, les plus étranges objets voisinent entre eux, éclos parfois à

mille ans d'intervalle, mais rapprochés là sur des étagères proprettes,

bien époussetés et à peine ternis par la cendre des siècles.

Quantité de débris du palais impérial de Pékin, pris et revendus par des

soldats, sont aussi venus s'échouer dans ces boutiques: des bronzes, des

jades, des porcelaines. Et les marchands, rien que par le prix qu'ils

en demandent, rien que par leur ton respectueux pour dire: cela vient

de Chine, rendent tous un hommage involontaire à l'art de ce pays,--cet

art typique et primordial, d'où l'art japonais dérive, comme une

branchette particulièrement gracieuse, mais frêle et de nuance pâlie,

qui aurait jailli d'un grand arbre exubérant. A la profusion et à la

magnificence de leurs maîtres chinois, ces petits insulaires d'en face

ont substitué la simplicité élégante et la précision minutieuse; à la

franche gaîté des couleurs, à l'éclat des verts accouplés aux roses, les

nuances estompées, dégradées et comme fuyantes. Et enfin, pour les

palais et les temples, au lieu de ce perpétuel flamboiement des ors

rouges, qui devient une obsession d'un bout à l'autre de la Chine, ils

ont adopté les laques noirs polis comme des glaces, les boiseries

incolores finement ajustées comme les pièces d'une horloge, et les

panneaux d'impeccable papier blanc.

Parmi tant de surprenantes boutiques, celles qui donnent le plus à

réfléchir sont pour moi, dans une rue que les étrangers connaissent à

peine, ces espèces de hangars poussiéreux, où s'entassent les vieilles

armes, les vieilles cuirasses, les vieux visages d'acier, tout

l'attirail pour faire peur qui servait aux anciennes batailles, et les

fanions des Samouraïs, leurs emblèmes de ralliement, leurs étendards.

Sur des fantômes de mannequins qui ne tiennent plus debout, posent des

armures squameuses, des moitiés de figures poilues, des masques ricanant

la mort. Un fouillis d'objets ultra-méchants, qui pour nous ne

ressemblent à rien de connu, tellement qu'on les croirait tombés de

quelque planète à peine voisine. Ce Japon à demi fantastique,

soudainement écroulé après des millénaires de durée, gît là pêle-mêle et

continue de dégager un vague effroi. Ainsi, les pères, ou les

grands-pères tout au plus, de ces petits soldats d'aujourd'hui, si

drôlement corrects dans leurs uniformes d'Occident, se déguisaient

encore en monstres de rêve, il y a cinquante ans à peine, lorsqu'il

s'agissait d'aller se battre; ils mettaient ces cornes, ces crêtes, ces

antennes; ils ressemblaient à des scarabées, des hippocampes, des

chimères; par les trous de ces masques à grimace, luisaient leurs yeux

obliques et sortaient leurs cris de fureur ou d'agonie.... Et c'est dans

les vallées ou les champs de ce gentil pays vert qu'avaient lieu ces

scènes uniques au monde: les rencontres et les corps à corps d'armées

rivales, vêtues avec cet art démoniaque, alors que les longs sabres si

coupants, tenus à deux mains au bout de bras musculeux et courts,

décrivaient leurs moulinets en l'air, puis faisaient partout des

entailles saignantes, fauchaient ensemble les casques cornus et les

figures masquées.

Quel que soit le changement radical survenu de nos jours dans les

costumes et les armes, à l'instar d'Europe, un peuple qui, hier encore,

a rêvé et confectionné de tels épouvantails, doit garder de la guerre

une conception horrible, cruelle et sans merci.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 43 / 97 题