Donc, nous restons ici jusqu'au printemps, c'est-à-dire environ deux
mois encore, car il faudra sans doute le soleil d'avril pour fondre ces
glaces, là-bas, qui nous ferment la sinistre entrée du Peïho.
Et il ne s'annonce guère, le printemps de cette année, même dans la baie
si close, si défendue contre les vents de Nord, où notre navire
s'abrite.
Au contraire nous sommes plus que jamais en pleine saison de bourrasques
et de neiges. Or, tout ce Japon, amusant par le soleil, devient
pitoyable, dès qu'il est boueux, ruisselant et transi. Du reste, on
meurt comme mouche, à Nagasaki dans ce moment; entre deux grains, dès
que le soleil d'hiver se montre, les gracieux cortèges de messieurs les
morts et de mesdames les mortes se hâtent vers la nécropole de la
montagne; on en trouve parfois deux, trois ensemble, qui s'abordent nez
à nez à un carrefour, échangent de suprêmes politesses, font à qui ne
passera pas devant l'autre, entravent la circulation et arrêtent par
douzaines les pousse-pousse crottés. En tête, marchent toujours quelques
bonzes en bonnet archaïque, robe sombre et surplis d'ancien brocart
d'or. Ensuite le héros du défilé, le mort lui-même, réduit à sa plus
simple expression, porté à l'épaule dans la toujours pareille petite
châsse de fine menuiserie blanche. A l'épaule également, plusieurs vases
en bois d'où s'échappent, pour dominer la foule, de fantastiques plantes
artificielles: lotus gigantesques à pétales d'argent, érables du Japon à
feuilles rouges, cerisiers ou pêchers tout en fleurs. Puis, la théorie
des dames ou mousmés vêtues de deuil, en blanc de la tête aux pieds. Et
enfin, la partie hautement comique du convoi, les hommes en robes de
soie et chapeaux melons; quelques redingotes; beaucoup de lunettes, et
surtout de lunettes bleues, toujours instables sur ces visages trop
plats. Quand survient une averse, les parapluies s'ouvrent, d'affreux
parapluies de chez nous, et çà et là quelques autres du Japon, en papier
gommé avec des peinturlures, des fleurs et des cigognes envolées, dans
cette note plus gaie qu'affectionne encore madame Prune pour le sien.
Vers les pagodes et la montagne, tout cela se dirige; par les sentiers
mouillés et glissants, tout cela grimpe, au milieu des vieilles tombes
charmantes en rangs déjà pressés.
C'est de la poitrine surtout que meurent ces pauvres petits bonshommes;
les paysans même, ces paysans japonais si râblés, aux courtes tailles si
bien prises, aux membres d'athlète, s'en vont de ce mal-là, depuis que
l'américanisme les oblige à s'habiller, au lieu de vivre nus comme les
ancêtres.