Jeudi, 31 janvier.
Il semblait certain que notre grand cuirassé, la guerre étant unie,
allait reprendre la route de France et qu'après des relâches en
Inde-Chine il nous ramènerait chez nous pour le beau mois de juin. Il y
avait bien la petite tristesse de quitter bientôt ce navire, cette vie
de bord avec de bons camarades, cet amusant pays, de voir finir à jamais
toute cette période très spéciale de l'existence; mais cela se noyait
pour nous dans la joie du retour.
Et voici qu'aujourd'hui le courrier de France nous apporte un désolant
contre-ordre: nous resterons deux ans dans les mers de Chine! Sitôt que
les glaces fondront à l'entrée du Peïho, force nous sera de rebrousser
chemin vers le Nord chinois, et de recommencer, sous le mauvais soleil,
le dur métier de l'automne passé: pourvoir au rapatriement du corps
expéditionnaire, rembarquer sur des transports, par grosse mer probable,
ces milliers d'hommes et ce matériel que nous avions eu déjà tant de
peine à déposer sur la rive...
En une minute la nouvelle, entendue par des matelots à travers la
portière de brocart rouge de l'amiral, a été propagée à voix de
confidence, presque silencieusement, parmi l'équipage, semant la
consternation du haut en bas du _Redoutable_,--depuis les passerelles où
vivent, la longue-vue à la main, les timoniers chargés d'épier le plus
loin possible les choses du dehors, jusque chez les pauvres garçons,
pâlis comme des mineurs, qui habitent et travaillent au-dessous de
l'eau, entre des rouages de fer, au milieu des entrailles cachées du
navire, dans l'obscurité et dans l'odeur des huiles.
Deux ans, à errer sur les mers de Chine! Tous, expédiés de France en
coup de vent, à l'annonce des affaires de Pékin, nous pensions que la
campagne durerait six mois à peine. C'était volontairement que nous
étions partis, nous les officiers, mais non pas les matelots. Forcés
d'accepter, ceux-ci, leur destination imprévue, ils avaient laissé en
suspens leurs humbles petites affaires,--des mariages, des baptêmes, des
règlements d'intérêts,--d'ailleurs convaincus, comme nous, qu'on allait
bientôt revenir...
Mais voici maintenant que cela durera deux années! Et d'abord il va
falloir passer tout un été mortel sur les eaux chaudes et souillées de
l'embouchure du Petchili, être parqués là dans une caisse de fer où l'on
respire par des trous, ne sortir de l'étouffante demeure que pour peiner
au milieu des lames, sous un ciel accablant! Bientôt, c'est inévitable,
reviendront les dysenteries, les fièvres, et plus d'un sans doute ira
traîner ou mourir dans quelque hôpital de la côte chinoise... Tel est
l'ordre sans merci qui nous arrive. Adieu le retour!
Pour réfléchir à ce changement de mes lendemains, et essayer de m'y
soumettre, j'aurais voulu m'en aller là-haut, sur l'exquise montagne des
cimetières, mon lieu de méditation préféré, et m'asseoir devant le
soleil couchant. Mais il tombe une petite pluie d'hiver très froide, qui
sent la neige. Faute de mieux, j'irai dans la maison-de-thé où mes
jouets habituels, mes deux petites poupées à musique, entre les murs de
papier, me distrairont avec une guitare et des masques.
* * * * *
Jamais elle ne m'avait paru si mélancolique, la salle vide et blanche,
aux parois minces, où je me trouve une heure après, les jambes croisées
sur un coussin de velours noir. Mademoiselle Matsuko, la guécha, qui ne
prend plus la peine de faire grande toilette en mon honneur, arrive
bientôt, modestement vêtue de crépon gris perle, s'assied par terre,
gentille et boudeuse, puis commence, d'un air résigné, à gratter les
cordes de son «chamecen» avec sa spatule d'ivoire. Dans le silence, dans
la lumière grise, déjà crépusculaire, une petite musique alors sautille
et pleure, triste à faire couler des larmes, étrange à donner le
frisson,--en attendant que paraisse l'autre, celle qui est moitié fée et
moitié chat, mademoiselle Pluie-d'Avril avec sa traîne et ses
révérences.
J'ai eu tort de venir ici; c'est plus triste que ma chambre du
_Redoutable_. Le son de cette guitare, on dirait le chant d'une
sauterelle d'hiver, enfermée dans une cage de papier, une sauterelle de
pays très lointain, dont la maigre voix évoquerait un monde inconnu; je
l'entends sans l'écouter, mais cela suffit à maintenir pour moi cette
notion d'exotisme extrême qui avive ma nostalgie.
Alors, deux ans dans les mers de Chine!... Il est fini, hélas! le temps
où j'étais angoissé, au cours des trop longues campagnes, par la crainte
de ne pas retrouver la figure vénérée et chérie de Celle à qui depuis
l'enfance on rapporte toutes choses, de Celle que personne au monde ne
supplée... Cette crainte-là est aujourd'hui changée en une certitude,
sur laquelle même un peu de résignation a commencé de venir. A ce point
de vue-là donc, peu importe à présent la durée de l'absence, puisque je
ne la retrouverai plus, à aucun de mes retours, jamais... Pourtant, des
liens profonds me tiennent encore au foyer,--et d'ailleurs mes années
sont bien comptées, pour que je les perde en exil...
Elle se lève, la guécha, qui visiblement s'ennuie; elle pose sa longue
guitare et se met à marcher, indolente et gracieuse, si légère que le
plancher ne semble même pas s'en apercevoir,--ce plancher mince qui
gémissait tout à l'heure sous le pas des servantes, lorsque la dînette
nous a été servie. Et, au moment où s'est arrêtée sa musique monotone,
je songeais à certain vieux jardin qui est situé au-dessous de nous, de
l'autre côté de la terre, et qui, dans mon enfance, représentait pour
moi le monde. A l'instant précis où la sauterelle de rêve a cessé de
chanter, c'est ce jardin-là que je revoyais, après avoir repassé tant de
choses en souvenir, ce jardin avec ses treilles, ses vieux arbres, et
surtout un grenadier planté jadis par un aïeul, qui, à chaque mois de
juin depuis cent ans, sème en pluie ses pétales rouges sur le sable
d'une allée. Ce ne sera donc pas le printemps prochain que je reverrai
cette jonchée de fleurs rouges, ni même le printemps d'après; ce ne sera
peut-être jamais plus...
La guécha, d'une main distraite, entr'ouvre l'un des châssis de bois et
de papier par où nous vient la pâle lumière: «Tiens, dit-elle, la
neige!» Et vite elle referme le panneau transparent, qui a laissé
pénétrer un souffle de glace dans la salle déjà si froide. La neige,
j'ai eu le temps de l'apercevoir pendant cette seconde où le panneau
s'est entr'ouvert: des flocons blancs qui tourbillonnent avec lenteur,
dans un ciel mort, au-dessus d'un toit japonais aux petites tuiles
rondes, d'un gris noirâtre.
Alors, non, ce n'est plus tenable, ici!...
Heureusement, voici la diversion nécessaire: des pas d'enfant dans
l'escalier, des froufrous de soie; mon petit chat qui arrive!
Elle apparaît, cette petite mademoiselle Pluie-d'Avril, stupéfiante à
son ordinaire, dans ses falbalas, mièvre et comme sans consistance,
ainsi empaquetée dans ses étoffes à grands ramages. Elle est en dame
d'autrefois et porte un immense éventail de cour. Elle salue, fait
quelques pas, salue de nouveau, s'avance encore, et, tandis qu'elle se
prosterne cette fois pour une solennelle révérence à la mode ancienne,
une imperceptible expression de gaminerie plisse le coin de ses yeux
retroussés, sa bouche s'entr'ouvre pour laisser passer le miaou d'un
chat,--si bien imité, si imprévu que j'éclate de rire...
--Oh!--fait mademoiselle Matsuko, pointue,--voilà trois jours qu'elle
préparait ça, pour distraire ta seigneurie. Avec son gros matou de
monsieur Swong, elle prenait des répétitions...
Laisse dire, va, petite fée. C'était ce qu'il fallait; tu as réussi à
amuser celui qui te paie pour ça, et il te remercie.
Maintenant, là-bas derrière toi, tourne, fais jaillir la lumière
électrique, ce sera moins lugubre. Et puis commence quelqu'une de tes
danses ou de tes scènes mimées,--celle, par exemple, du pêcheur endormi
cent ans au fond de la mer; celle, tu sais, qui exige au dernier tableau
un masque de vieillard tout blême avec une barbe comme des algues
blanches.
* * * * *
Le soir, à bord, pendant que la neige tombe abondamment du ciel
nocturne, je reçois la visite de quelques-uns de mes amis matelots, en
quête de renseignements plus précis sur la consternante nouvelle et
gardant un vague espoir que je la démentirai peut-être, que je les
rassurerai un peu.
En dernier, m'arrive une sorte de géant breton, aux jolis yeux de
douceur triste profondément enfoncés sous un front large et têtu. Il
allait se marier dans un mois, celui-là, quand le navire, qui semblait
destiné à un long séjour en France, a reçu l'ordre imprévu de faire
campagne en Chine. A l'annonce du retour, il avait employé ses économies
à acheter une pièce de crépon blanc pour la robe de noces, et différents
bibelots japonais afin d'orner le logis. Mais maintenant, au milieu de
sa consternation enfantine, un des points qui le tourmentent le plus,
c'est la crainte que tout cela ne se gâte, pendant deux années, dans le
fauxpont humide, et il me demande timidement si je ne pourrais pas
loger la caisse, sans que ça me gêne trop, dans un coin de ma chambre.
Comment lui refuser cette consolation-là? Certainement, bien que je sois
déjà encombré à ne savoir que devenir, je donnerai l'hospitalité à la
gentille pièce de soie blanche et aux modestes cadeaux de mariage.