Un seigneur japonais, un véritable, un qui se souvient encore d'avoir
été, au temps de son adolescence, un Samouraï à deux sabres, mais qui
porte aujourd'hui tunique de colonel et casquette galonnée à la russe,
nous a conviés ce soir à faire la fête avec lui, dans la maison-de-thé
la plus élégante de la ville et la plus fermée, où l'on dédaignerait de
nous recevoir si nous n'étions ses hôtes.
C'est tout au fond du vieux Nagasaki, près de la grande pagode du
«Cheval de Jade», et nous nous y rendons en djinricha, au coup de neuf
heures du soir, par une nuit froide et pure, éclairée d'une belle lune
d'hiver.
Dans ce quartier où brillent à peine quelques lanternes, la maison qui
nous attend, connue pour les rendez-vous de noble compagnie, est sombre,
close, silencieuse, immense: elle a deux étages, très hauts de plafond,
et se dresse plutôt tristement sur le ciel étoilé. Nos coureurs nous
déversent à la porte, au pied d'un escalier, dans un vestibule
minutieusement propre où nous devons dès l'abord quitter nos chaussures.
Aussitôt, des mousmés, qui sans doute nous guettaient à travers les
châssis de papier mince, se précipitent du haut de l'escalier sur nos
personnes, s'abattent comme un vol de petites fées éclatantes. Il y en a
juste autant que d'invités,--et honni soit qui mal y pense, car tout se
passera comme dans le monde; ces dames, des guéchas de renom, que le
seigneur à deux sabres nous offre pour la soirée, ont seulement accepté
charge de nous distraire, de partager notre dînette, de charmer nos
yeux; rien de plus. Chacun de nous aura la sienne; chacun de nous, dans
le moment même qu'il se déchausse, est accaparé par une de ces gentilles
créatures, qui ne le quittera plus; du premier coup, les couples se
forment dans le brouhaha de l'arrivée, presque sans choix, comme au
hasard, et c'est deux par deux, la main dans la main, que nous
gravissons l'escalier, avec une musique de petits rires voulus, puérils
sans naïveté, mais jolis quand même.
Au premier étage, la salle de réception, où nous sommes juste douze, les
guéchas comprises, contiendrait facilement deux cents convives; nous y
avons l'air perdu, au milieu de l'immaculée blancheur du papier mural,
ou des nattes couvrant le plancher. Et il n'y a rien pour orner cette
blanche solitude: ce serait une faute d'élégance; rien qu'un grand
bouquet frêle qui s'élance d'un vase ancien et rare, posé sur un haut
socle d'ébène; tout le luxe du lieu consiste dans les vastes
proportions, l'espace, et aussi dans la finesse des boiseries,
l'impeccable netteté des choses.
Le seigneur, pour nous recevoir, a repris ses longues robes de soie;
n'étaient ses cheveux coupés court, il serait redevenu un Japonais du
vieux temps. Quant au décor, il est aussi très pur, sauf la lumière
électrique, la trop moderne lumière, qui tombe ça et là du plafond, mais
d'une manière discrète cependant, et voilée de verre dépoli.
Quand nous sommes tous accroupis par terre, bien en rang au fond de la
salle, sur des coussins de velours noir, six servantes pareillement
vêtues apparaissent à la porte, dans le lointain de ce petit désert de
nattes et de papier, se prosternent et font une première entrée tout à
fait rituelle pour venir d'abord placer, devant chacun des couples
assis, l'inévitable réchaud de bronze. Ce sont des personnes entre deux
âges, et d'aspect respectable, ces servantes, pâles, distinguées, les
cheveux lissés en ailes de corbeau; elles ont arboré la tenue et la
couleur de grand apparat, qui sont spéciales aux fêtes du nouvel an et
ne doivent se porter que la première semaine de chaque année: robe de
crépon noir, d'un noir mat et profond comme le voile de la nuit, avec un
blason blanc au milieu du dos; robe qui traîne derrière, traîne sur les
côtés, traîne devant, et qui, grâce à un jeu de bourrelets intérieurs,
reste toujours majestueusement étalée autour de la mièvre petite bonne
femme.
Et la dînette commence par terre, tous les services apportés en bon
ordre et en rang par les six servantes correctes, dont la noire théorie
s'avance chaque fois comme pour le deuil très officiel de quelque
personnage lointain et saugrenu.
C'est la même dînette japonaise que l'on a déjà faite partout: les
petites soupes aux algues, les énigmatiques et minuscules choses pour
poupées. Mais tout est d'un raffinement extrême, servi dans des
porcelaines diaphanes, dans des laques légers, légers, presque
impondérables. Et il y a d'étonnantes pâtisseries imitant des paysages,
des sites de rêve nippon, rocailles en sucre brun, vieux cèdres en sucre
verdâtre très délicatement feuillus.
Après souper, ces dames, qui sont haut cotées et se font payer fort
cher, consentent à retirer de leurs étuis de crépon les longues guitares
à voix de sauterelle et les spatules d'ivoire qui servent d'archets.
Elles chantent, comme de jeunes chats qui miauleraient le soir du haut
d'un mur. Et enfin elles dansent, avec des masques divers; la danse de
la goule, celle de la grosse dame joufflue et bête, la danse des roues
de fleurs, le pas de la source; tout ce que mademoiselle Pluie-d'Avril,
mon amie, m'a déjà fait connaître dans la «Maison de la Grue», et qui
est de tradition infiniment ancienne, m'est réédité ici, dans un cadre
plus vaste, plus distingué et plus vide encore.
Ces dames ont des robes adorablement nuancées, qui passent du bleu
cendré de la nuit au rose de l'aube, et que traversent de grandes fleurs
imaginaires, ou bien des vols de cigognes au plumage d'or. A force de
grâce et d'artifices, elles sont presque jolies, et on subirait leur
charme apprêté s'il faisait moins froid. Mais on gèle sur ces nattes,
dans la salle trop grande où les braises des gentils réchauds nous
entêtent sans donner de chaleur. Et la lune de janvier, dont on perçoit,
à travers les carreaux de papier de riz, la pâleur spectrale, en
concurrence avec là lumière électrique, nous rappelle que dehors la
gelée blanche de l'extrême matin doit commencer de se déposer sur la
ville endormie. Il est temps de quitter ce lieu d'élégance étrange.
Pour finir, un jeu puéril sans gaîté. Par terre, dans la salle très
vide, on forme un cercle avec les coussins de velours funéraire, espacés
d'une longueur de mousmé, et là-dessus nous voici tous courant à la file
et en rond, d'un pas que rythme une chanson de cent ans.--Les Japonais
s'amusaient à ce jeu dans la nuit des âges: de vieilles images en font
foi.--A perdu qui n'est pas perché sur le velours d'un coussin noir,
quand brusquement la chanson s'arrête, et les guéchas alors font
entendre des petits rires, comme une dégringolade de perles fausses.
Oh! la niaiserie et la tristesse de cela, au milieu de cet exotisme
extrême, au pied de la pagode du Cheval de Jade, dans le grand silence
des entours et dans la froidure d'un minuit de janvier!...
Allons-nous-en!--Nos coureurs, en bas, nous attendent, endormis dans des
couvertures, à côté de nos souliers. Enfin rechaussés, nous nous
installons sur nos petits chars, et l'air vif nous saisit, la nuit du
dehors nous enveloppe, tandis que les guéchas, restées dans l'escalier,
en groupe lumineux, étourdissant de couleur, s'inclinent pour des
révérences charmantes. Sur le ciel tout bleui de rayons de lune, les
vieux cèdres sacrés du temple voisin découpent en noir leurs branches
tordues, aux rares bouquets de feuillage, d'un dessin très japonais. Et
peu à peu nous prenons de la vitesse, à mesure que s'éveillent mieux nos
coureurs; nous voilà partis pour une longue course aux lanternes,
traversant un Nagasaki bleuâtre, vaporeux et lunaire, qui dort tout
baigné de brume hivernale.