2 janvier.

Un seigneur japonais, un véritable, un qui se souvient encore d'avoir

été, au temps de son adolescence, un Samouraï à deux sabres, mais qui

porte aujourd'hui tunique de colonel et casquette galonnée à la russe,

nous a conviés ce soir à faire la fête avec lui, dans la maison-de-thé

la plus élégante de la ville et la plus fermée, où l'on dédaignerait de

nous recevoir si nous n'étions ses hôtes.

C'est tout au fond du vieux Nagasaki, près de la grande pagode du

«Cheval de Jade», et nous nous y rendons en djinricha, au coup de neuf

heures du soir, par une nuit froide et pure, éclairée d'une belle lune

d'hiver.

Dans ce quartier où brillent à peine quelques lanternes, la maison qui

nous attend, connue pour les rendez-vous de noble compagnie, est sombre,

close, silencieuse, immense: elle a deux étages, très hauts de plafond,

et se dresse plutôt tristement sur le ciel étoilé. Nos coureurs nous

déversent à la porte, au pied d'un escalier, dans un vestibule

minutieusement propre où nous devons dès l'abord quitter nos chaussures.

Aussitôt, des mousmés, qui sans doute nous guettaient à travers les

châssis de papier mince, se précipitent du haut de l'escalier sur nos

personnes, s'abattent comme un vol de petites fées éclatantes. Il y en a

juste autant que d'invités,--et honni soit qui mal y pense, car tout se

passera comme dans le monde; ces dames, des guéchas de renom, que le

seigneur à deux sabres nous offre pour la soirée, ont seulement accepté

charge de nous distraire, de partager notre dînette, de charmer nos

yeux; rien de plus. Chacun de nous aura la sienne; chacun de nous, dans

le moment même qu'il se déchausse, est accaparé par une de ces gentilles

créatures, qui ne le quittera plus; du premier coup, les couples se

forment dans le brouhaha de l'arrivée, presque sans choix, comme au

hasard, et c'est deux par deux, la main dans la main, que nous

gravissons l'escalier, avec une musique de petits rires voulus, puérils

sans naïveté, mais jolis quand même.

Au premier étage, la salle de réception, où nous sommes juste douze, les

guéchas comprises, contiendrait facilement deux cents convives; nous y

avons l'air perdu, au milieu de l'immaculée blancheur du papier mural,

ou des nattes couvrant le plancher. Et il n'y a rien pour orner cette

blanche solitude: ce serait une faute d'élégance; rien qu'un grand

bouquet frêle qui s'élance d'un vase ancien et rare, posé sur un haut

socle d'ébène; tout le luxe du lieu consiste dans les vastes

proportions, l'espace, et aussi dans la finesse des boiseries,

l'impeccable netteté des choses.

Le seigneur, pour nous recevoir, a repris ses longues robes de soie;

n'étaient ses cheveux coupés court, il serait redevenu un Japonais du

vieux temps. Quant au décor, il est aussi très pur, sauf la lumière

électrique, la trop moderne lumière, qui tombe ça et là du plafond, mais

d'une manière discrète cependant, et voilée de verre dépoli.

Quand nous sommes tous accroupis par terre, bien en rang au fond de la

salle, sur des coussins de velours noir, six servantes pareillement

vêtues apparaissent à la porte, dans le lointain de ce petit désert de

nattes et de papier, se prosternent et font une première entrée tout à

fait rituelle pour venir d'abord placer, devant chacun des couples

assis, l'inévitable réchaud de bronze. Ce sont des personnes entre deux

âges, et d'aspect respectable, ces servantes, pâles, distinguées, les

cheveux lissés en ailes de corbeau; elles ont arboré la tenue et la

couleur de grand apparat, qui sont spéciales aux fêtes du nouvel an et

ne doivent se porter que la première semaine de chaque année: robe de

crépon noir, d'un noir mat et profond comme le voile de la nuit, avec un

blason blanc au milieu du dos; robe qui traîne derrière, traîne sur les

côtés, traîne devant, et qui, grâce à un jeu de bourrelets intérieurs,

reste toujours majestueusement étalée autour de la mièvre petite bonne

femme.

Et la dînette commence par terre, tous les services apportés en bon

ordre et en rang par les six servantes correctes, dont la noire théorie

s'avance chaque fois comme pour le deuil très officiel de quelque

personnage lointain et saugrenu.

C'est la même dînette japonaise que l'on a déjà faite partout: les

petites soupes aux algues, les énigmatiques et minuscules choses pour

poupées. Mais tout est d'un raffinement extrême, servi dans des

porcelaines diaphanes, dans des laques légers, légers, presque

impondérables. Et il y a d'étonnantes pâtisseries imitant des paysages,

des sites de rêve nippon, rocailles en sucre brun, vieux cèdres en sucre

verdâtre très délicatement feuillus.

Après souper, ces dames, qui sont haut cotées et se font payer fort

cher, consentent à retirer de leurs étuis de crépon les longues guitares

à voix de sauterelle et les spatules d'ivoire qui servent d'archets.

Elles chantent, comme de jeunes chats qui miauleraient le soir du haut

d'un mur. Et enfin elles dansent, avec des masques divers; la danse de

la goule, celle de la grosse dame joufflue et bête, la danse des roues

de fleurs, le pas de la source; tout ce que mademoiselle Pluie-d'Avril,

mon amie, m'a déjà fait connaître dans la «Maison de la Grue», et qui

est de tradition infiniment ancienne, m'est réédité ici, dans un cadre

plus vaste, plus distingué et plus vide encore.

Ces dames ont des robes adorablement nuancées, qui passent du bleu

cendré de la nuit au rose de l'aube, et que traversent de grandes fleurs

imaginaires, ou bien des vols de cigognes au plumage d'or. A force de

grâce et d'artifices, elles sont presque jolies, et on subirait leur

charme apprêté s'il faisait moins froid. Mais on gèle sur ces nattes,

dans la salle trop grande où les braises des gentils réchauds nous

entêtent sans donner de chaleur. Et la lune de janvier, dont on perçoit,

à travers les carreaux de papier de riz, la pâleur spectrale, en

concurrence avec là lumière électrique, nous rappelle que dehors la

gelée blanche de l'extrême matin doit commencer de se déposer sur la

ville endormie. Il est temps de quitter ce lieu d'élégance étrange.

Pour finir, un jeu puéril sans gaîté. Par terre, dans la salle très

vide, on forme un cercle avec les coussins de velours funéraire, espacés

d'une longueur de mousmé, et là-dessus nous voici tous courant à la file

et en rond, d'un pas que rythme une chanson de cent ans.--Les Japonais

s'amusaient à ce jeu dans la nuit des âges: de vieilles images en font

foi.--A perdu qui n'est pas perché sur le velours d'un coussin noir,

quand brusquement la chanson s'arrête, et les guéchas alors font

entendre des petits rires, comme une dégringolade de perles fausses.

Oh! la niaiserie et la tristesse de cela, au milieu de cet exotisme

extrême, au pied de la pagode du Cheval de Jade, dans le grand silence

des entours et dans la froidure d'un minuit de janvier!...

Allons-nous-en!--Nos coureurs, en bas, nous attendent, endormis dans des

couvertures, à côté de nos souliers. Enfin rechaussés, nous nous

installons sur nos petits chars, et l'air vif nous saisit, la nuit du

dehors nous enveloppe, tandis que les guéchas, restées dans l'escalier,

en groupe lumineux, étourdissant de couleur, s'inclinent pour des

révérences charmantes. Sur le ciel tout bleui de rayons de lune, les

vieux cèdres sacrés du temple voisin découpent en noir leurs branches

tordues, aux rares bouquets de feuillage, d'un dessin très japonais. Et

peu à peu nous prenons de la vitesse, à mesure que s'éveillent mieux nos

coureurs; nous voilà partis pour une longue course aux lanternes,

traversant un Nagasaki bleuâtre, vaporeux et lunaire, qui dort tout

baigné de brume hivernale.

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 26 / 97 题