26 décembre.

Ceux-là seuls qui ont le _sens du chat_ pourront me suivre et me

comprendre dans le développement de ma passion pour la petite

mademoiselle Pluie-d'Avril, professionnelle de danse nipponne.

On a le sens du chat ou on ne l'a pas; il n'y a point à raisonner sur la

question. J'ai vu des gens qui par ailleurs ne donnaient aucun autre

signe d'aliénation mentale, embrasser des chats irrésistiblement, avec

frénésie, sans que l'affection et encore moins l'amour fussent en cause.

Et ces gens n'étaient pas toujours des raffinés, des névrosés, mais

souvent aussi des êtres sains et primitifs; ainsi je me rappelle que

certaine petite chatte grise, de six mois, à bord d'un de mes derniers

navires, causait de véritables transports à bon nombre de matelots; ils

lui donnaient les noms les plus délirants, la pétrissaient de caresses,

se fourraient longuement la moustache dans son pelage doux et propre,

l'embrassaient à la manger,--tout comme j'étais capable de faire

moi-même, quand par hasard je l'attrapais, cette moumoutte, dans un coin

propice et sans témoins indiscrets.

Inutile de dire que je ne vais pas aussi loin avec mademoiselle

Pluie-d'Avril en falbalas, qui sans doute serait très choquée du

procédé; mais les jeunes chats et elle me causent des sensations du même

ordre, c'est incontestable, et il y a des instants où des velléités me

prennent de la pétrir,--ce que je pourrais faire d'ailleurs sans plus de

trouble intime que si c'était mademoiselle Moumoutte en fourrure grise.

Je viens donc souvent m'asseoir sur les nattes immaculées, dans les

grands appartements vides et sonores de la «Maison de la Grue». On y

gèle, par ces froids de décembre, jamais bien sérieux au Japon, il est

vrai, mais attristants à subir, entre des parois de papier, loin du

clair soleil qui rayonne dehors, et sans autre feu qu'une braise dans un

minuscule réchaud.

Et puis mademoiselle Pluie-d'Avril n'en finit plus à sa toilette. On

court la prévenir dès que j'arrive, mais il faut chaque fois compter une

heure avant qu'elle paraisse, une heure à s'ennuyer devant la dînette

posée par terre, et à échanger de niais propos avec deux ou trois

servantes prosternées.

Quand il entre enfin, mon petit chat habillé, c'est toujours la surprise

d'atours nouveaux, d'un dessin extravagant et d'un coloris chimérique.

Du fond de la grande salle un peu en pénombre, elle s'avance éclatante,

avec une majesté de marionnette; elle est presque une petite naine, mais

surtout elle est une petite fée; et le corps, négligeable par lui-même,

se noie dans les plis de la robe, qui est garnie en bas d'un bourrelet

très dur, pour que la traîne s'étale de tous côtés pompeusement. Ce qui

fait surtout l'invraisemblance du personnage, c'est, je crois bien, la

longueur du cou et l'extrême petitesse de la tête. Mais le charme, l'air

vraiment chat, est dans les yeux; des yeux bridés, retroussés, câlins,

spirituels et tout le temps narquois.

Mademoiselle Matsuko, la guécha, suit à quelques pas derrière, très

jolie aussi, mais boudeuse, avec une moue de dignité offensée, ayant

trop bien compris que je ne viens point pour elle, et affectant de plus

en plus de s'habiller sans recherche, en des nuances éteintes.

Non seulement elle danse, mais elle chante aussi, mademoiselle

Pluie-d'Avril, où elle déclame, tout en exécutant les pas que

mademoiselle Matsuko lui joue sur sa longue mandoline. Et ce sont des

séries de petits miaulements tout à fait chatiques, mais à peine

perceptibles, avec, de temps à autre, en baissant la tête, des sons

impayables, tirés du fond du gosier, et visant aux notes de

basse-taille,--comme quand les moumouttes sont très en colère.

Elle m'a exécuté aujourd'hui la «danse des roues de fleurs», qui exige

un jeu de plusieurs cerceaux garnis de camélias rouges, et le «pas de

la source» avec deux bandes de soie blanche, qu'elle parvenait à agiter

d'un continuel et inexplicable mouvement d'ondulation, rappelant l'eau

des torrents.

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La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 20 / 97 题