Ceux-là seuls qui ont le _sens du chat_ pourront me suivre et me
comprendre dans le développement de ma passion pour la petite
mademoiselle Pluie-d'Avril, professionnelle de danse nipponne.
On a le sens du chat ou on ne l'a pas; il n'y a point à raisonner sur la
question. J'ai vu des gens qui par ailleurs ne donnaient aucun autre
signe d'aliénation mentale, embrasser des chats irrésistiblement, avec
frénésie, sans que l'affection et encore moins l'amour fussent en cause.
Et ces gens n'étaient pas toujours des raffinés, des névrosés, mais
souvent aussi des êtres sains et primitifs; ainsi je me rappelle que
certaine petite chatte grise, de six mois, à bord d'un de mes derniers
navires, causait de véritables transports à bon nombre de matelots; ils
lui donnaient les noms les plus délirants, la pétrissaient de caresses,
se fourraient longuement la moustache dans son pelage doux et propre,
l'embrassaient à la manger,--tout comme j'étais capable de faire
moi-même, quand par hasard je l'attrapais, cette moumoutte, dans un coin
propice et sans témoins indiscrets.
Inutile de dire que je ne vais pas aussi loin avec mademoiselle
Pluie-d'Avril en falbalas, qui sans doute serait très choquée du
procédé; mais les jeunes chats et elle me causent des sensations du même
ordre, c'est incontestable, et il y a des instants où des velléités me
prennent de la pétrir,--ce que je pourrais faire d'ailleurs sans plus de
trouble intime que si c'était mademoiselle Moumoutte en fourrure grise.
Je viens donc souvent m'asseoir sur les nattes immaculées, dans les
grands appartements vides et sonores de la «Maison de la Grue». On y
gèle, par ces froids de décembre, jamais bien sérieux au Japon, il est
vrai, mais attristants à subir, entre des parois de papier, loin du
clair soleil qui rayonne dehors, et sans autre feu qu'une braise dans un
minuscule réchaud.
Et puis mademoiselle Pluie-d'Avril n'en finit plus à sa toilette. On
court la prévenir dès que j'arrive, mais il faut chaque fois compter une
heure avant qu'elle paraisse, une heure à s'ennuyer devant la dînette
posée par terre, et à échanger de niais propos avec deux ou trois
servantes prosternées.
Quand il entre enfin, mon petit chat habillé, c'est toujours la surprise
d'atours nouveaux, d'un dessin extravagant et d'un coloris chimérique.
Du fond de la grande salle un peu en pénombre, elle s'avance éclatante,
avec une majesté de marionnette; elle est presque une petite naine, mais
surtout elle est une petite fée; et le corps, négligeable par lui-même,
se noie dans les plis de la robe, qui est garnie en bas d'un bourrelet
très dur, pour que la traîne s'étale de tous côtés pompeusement. Ce qui
fait surtout l'invraisemblance du personnage, c'est, je crois bien, la
longueur du cou et l'extrême petitesse de la tête. Mais le charme, l'air
vraiment chat, est dans les yeux; des yeux bridés, retroussés, câlins,
spirituels et tout le temps narquois.
Mademoiselle Matsuko, la guécha, suit à quelques pas derrière, très
jolie aussi, mais boudeuse, avec une moue de dignité offensée, ayant
trop bien compris que je ne viens point pour elle, et affectant de plus
en plus de s'habiller sans recherche, en des nuances éteintes.
Non seulement elle danse, mais elle chante aussi, mademoiselle
Pluie-d'Avril, où elle déclame, tout en exécutant les pas que
mademoiselle Matsuko lui joue sur sa longue mandoline. Et ce sont des
séries de petits miaulements tout à fait chatiques, mais à peine
perceptibles, avec, de temps à autre, en baissant la tête, des sons
impayables, tirés du fond du gosier, et visant aux notes de
basse-taille,--comme quand les moumouttes sont très en colère.
Elle m'a exécuté aujourd'hui la «danse des roues de fleurs», qui exige
un jeu de plusieurs cerceaux garnis de camélias rouges, et le «pas de
la source» avec deux bandes de soie blanche, qu'elle parvenait à agiter
d'un continuel et inexplicable mouvement d'ondulation, rappelant l'eau
des torrents.
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