A mon précédent séjour, il y a quinze ans, on ne voyait d'ivrognes au
Japon que les matelots d'Europe. Maintenant les matelots japonais s'y
sont mis, à l'alcool; à peu près semblables à ceux de chez nous, sauf
leur figure plate et jaune, portant le même col bleu et le même bonnet,
ils vont bras dessus bras dessous, chantant et titubant par les rues.
Quantité d'autres personnages, en robe nipponne, se grisent aussi le
dimanche et se battent dans les cabarets.
En fait de maisons-de-thé, celles-là seules qui sont très élégantes et
très fermées, qui n'admettent que de purs Japonais et quelques étrangers
de marque, celles-là seules ont gardé la tradition: minutieuse propreté
blanche, grandes salles où il n'y a rien, raffinement extrême dans
l'absolue simplicité.
Mais toutes les autres, ouvertes à qui veut entrer, sont devenues sales
et empestent l'absinthe. On y est admis sans se déchausser, en gros
souliers boueux; plus de nattes immaculées par terre, plus de coussins
pour s'asseoir; des chaises et des tables de cabaret; sur les étagères,
au lieu des gentilles porcelaines pour dînettes de poupées, aujourd'hui
des alignements de bouteilles, du wisky, du brandy, du pale-ale; tous
les poisons d'Angleterre et d'Amérique, déversés chaque jour à pleins
paquebots, sur le vieil empire du Soleil-Levant.
Et pourtant le Japon existe encore. A certaines heures, dans certains
lieux, on le retrouve si intact et si japonais, qu'il semble n'avoir
subi qu'une atteinte superficielle. Cette grande baie singulière où nous
sommes, entre ses hautes montagnes aux dentelures excessives, ne cesse
point d'être un réceptacle d'inépuisables étrangetés. Nagasaki, malgré
ses lampes électriques et la fumée de ses usines, est encore, au fond,
une ville très lointaine, séparée de nous par des milliers de lieues,
par des temps et des âges.
Si son port est ouvert à tous les navires et à toutes les importations
d'Occident, du côté de la montagne elle a gardé ses petites rues des
siècles passés, sa ceinture de vieux temples et de vieux tombeaux. Les
pentes vertes qui l'entourent sont hantées par ces milliers d'âmes
ancestrales, auxquelles on brûle tarit d'encens chaque jour; elles n'ont
pas cessé d'être le tranquille royaume des morts; les mystérieux
symboles, les stèles de granit, les bouddhas en prière s'y pressent du
haut en bas, parmi les cèdres et les bambous. Et tout cet immense lieu
de recueillement et d'adoration, comme suspendu au-dessus de la ville,
jette son ombre sur les drolatiques petites choses qui se passent en
bas. Dans Nagasaki, n'importe où l'on se promène et l'on s'amuse,
toujours, au-dessus de soi l'on sent cet amas de pagodes et de
cimetières, étagés parmi la verdure; chaque rue qui s'éloigne de la
rive, chaque rue qui monte finit toujours par y aboutir, et on rencontre
fréquemment d'extraordinaires cortèges qui s'y rendent, accompagnant
quelque Nippon défunt que l'on conduit là-haut, là-haut, dans une
gentille chaise à porteurs...