Jeudi, 13 décembre.
J'ai eu le plaisir de rencontrer ce matin au marché madame Renoncule, ma
belle-mère, à peine changée; ces quinze ans n'ont pour ainsi dire pas
altéré les beaux restes que je lui connaissais, et nous nous sommes
salués sans la moindre hésitation.
Elle a été on ne peut plus aimable, et m'a convié à un grand dîner, où
je dois revoir quantité de belles-soeurs, de nièces et de cousines. En
outre, elle m'a appris que sa fille, madame Chrysanthème, était très
avantageusement établie, dans une ville voisine, mariée en justes noces
à un M. Pinson, fabricant de lanternes en gros; toutefois le ciel se
refuse, hélas! à bénir cette union, qui demeure obstinément stérile, et
c'est le seul nuage à ce bonheur.
Le dîner de famille, auquel je n'ai pas cru devoir refuser de prendre
part, promet d'être nombreux et cordial. Mon fidèle serviteur Osman, que
j'ai présenté comme un jeune cousin, y assistera aussi. Mais ma
belle-mère qui, dans les situations les plus délicates, ne perd jamais
le sentiment des nuances, a jugé plus convenable que monsieur et madame
Pinson n'y fussent point conviés.
V
Samedi, 15 décembre.
Je m'ennuyais aujourd'hui dans Motokagomachi,--qui est la rue élégante
et un peu modernisée de la ville, la rue où quelques boutiques
s'essaient à avoir des glaces, des étalages à l'européenne; je
m'ennuyais, et l'idée m'est venue, pour me distraire, de recourir aux
guéchas, comme nous faisions jadis...
Des guéchas, pour sûr il devait y en avoir encore, bien que, au Japon,
tout s'en aille. Et je m'en suis ouvert à l'homme-coureur qui, depuis un
moment, me voiturait de toute la vitesse de ses jambes musclées et
trapues:
--Monsieur, m'a-t-il répondu, je vais vous conduire dans une de nos
maisons-de-thé les plus élégantes, qui s'appelle la «Maison de la Grue»,
et l'on s'empressera de contenter votre caprice.
(Je prie que l'on ne s'y trompe pas: dans cette appellation, le mot
_grue_ (o tsuru) ne désigne qu'un oiseau.)
C'est tout à côté de Motokagomachi, dans une ruelle; on entre par un
petit portique d'apparence comme il faut; on traverse un bijou de petit
jardin ou il y a des montagnes naines, des rocailles de poupée, des
vieux arbres eh miniature; et la Maison de la Grue est au fond, très
accueillante et très discrète. Comme les Européens n'y fréquentent
guère, elle a conservé sa minutieuse propreté japonaise; je mie
déchausse en entrant, et deux servantes, à mon aspect, tombent a quatre
pattes, le nez contre le plancher, suivant la pure étiquette
d'autrefois, que je croyais perdue. Au premier étage, dans une grande
pièce blanche qui est vide et sonore, on m'installe par terre, sur des
coussins de velours noir, et on se prosterne à nouveau pour attendre
mes ordres.
Voici. Je désire louer pour une heure une guécha, c'est-à-dire une
musicienne, et une maïko, c'est-à-dire une danseuse. C'est très bien: on
va prévenir deux de ces dames, qui habitent le quartier et travaillent
d'ordinaire pour la maison.
En attendant qu'elles viennent, la dînette obligatoire m'est apportée
avec mille grâces, sur des amours de petits plateaux.... Décidément, il
existe encore, mon Japon de jadis, celui du temps de Chrysanthème et du
temps de ma jeunesse; je reconnais tout cela, les tasses minuscules, les
bâtonnets en guise de fourchette, le réchaud de bronze dont les poignées
figurent des têtes de monstre,--et surtout les révérences, les petits
rires engageants, les continuelles minauderies des servantes.
Mais j'avais connu ces choses à la splendeur de l'été; or, je les
retrouve en décembre, et l'hiver de l'année,--peut-être aussi l'hiver de
ma vie,--me rendent leur mièvrerie par trop triste, intolérablement
triste...
Qu'on se dépêche de m'amener ces dames. Je gèle et je m'ennuie, là tout
seul, pieds nus sur ces nattes blanches. Un petit vent, rafraîchi à la
neige, passe en gémissant entre les panneaux de papier qui servent de
murailles; à part ma dînette, posée à terre, et mes coussins de velours
noir, rien dans cette vaste chambre, rien qu'un frêle bouquet là-bas,
dans un vase, sur un trépied de laque,--un bouquet d'un goût exquis,
j'en conviens; mais c'est égal, cette nudité absolue est pour me geler
davantage encore. J'ai froid, froid jusqu'à l'âme; je me sens ridicule
et pitoyable, accroupi au milieu de la solitude qu'est cette chambre.
Vite, qu'on m'amène ces dames, ou je m'en vais!
--Patience, monsieur, me dit-on avec mignardise; patience, on lisse leur
chignon, elles se parent!
Pour me donner le change sur la lenteur de cette toilette, on m'apporte
un par un divers accessoires: d'abord la guitare à long manche,
enveloppée d'une housse en crépon rouge, et la spatule d'ivoire pour en
gratter les cordes; ensuite un coffre léger,--en laque, il va sans
dire,--contenant les masques variés de la danseuse, ses fleurs en papier
de riz, ses banderoles de soie; tout son petit bagage de saltimbanque
raffinée, exotique, extra-lointaine.
Enfin, des froufrous dans l'escalier, des rires d'enfant, des pas légers
qui montent: «Les voilà, monsieur, les voilà!» Il était temps, j'allais
me lever pour partir.
Entre d'abord une frêle créature, un diminutif de jeune fille, en longue
robe de crépon gris souris, avec une ceinture rose fleur-de-pêcher,
nouée par derrière et dont les coques ressemblent aux ailes d'un
papillon géant qui se serait posé là. C'est mademoiselle Matsuko, la
musicienne, qui se prosterne; le hasard m'a bien servi, car elle est
fine et jolie.
Ensuite paraît le plus étrange petit être que j'aie jamais vu dans mes
courses par le monde, moitié poupée et moitié chat, une de ces figures
qui, du premier coup, se gravent, par l'excès même de leur bizarrerie,
et que l'on n'oublie plus. Elle s'avance, en souriant du coin de ses
yeux bridés; sa tête, grosse comme le poing, se dresse invraisemblable,
sur un cou d'enfant, un cou trop long et trop mince, et son petit corps
de rien se perd dans les plis d'une robe extravagante, à grands ramages,
à grands chrysanthèmes dorés. C'est mademoiselle Pluie-d'Avril, la
danseuse, qui se prosterne aussi.
Elle avoue treize ans, mais, tant elle est petite, menue, fluette, on
lui en donnerait à peine huit, n'était parfois l'expression de ses yeux
câlins et drôles où passe furtivement, entre deux sourires, très
enfantins, un peu de féminité précoce, un peu d'amertume. Telle quelle,
délicieuse à regarder dans ses falbalas d'Extrême-Asie, déroutante, ne
ressemblant à rien, indéfinissable et insexuée.
Je ne m'ennuie plus, je ne suis plus seul; j'ai rencontré le jouet que
j'avais peut-être vaguement désiré toute ma vie: un petit chat qui
parle.
Avant que la représentation commence, je dois faire les honneurs de ma
dînette à mes impayables petites invitées; donc, sachant depuis
longtemps les belles manières nipponnes, je lave _moi-même_, dans un bol
d'eau chaude, apporté à cet usage, la tasse en miniature où j'ai bu,
j'y verse quelques gouttes de saki, et les offre successivement aux deux
mousmés; elles font mine de boire, je fais mine de vider la coupe après
elles, et nous échangeons de cérémonieuses révérences: l'étiquette est
sauve.
Maintenant, la guitare prélude. Le petit chat s'est levé, dans les plis
de sa robe mirifique; du fond de sa boîte de laque, il retire des
masques, se choisit une figure qu'il ne montre pas, l'attache sur son
minois comique en me tournant le dos, et brusquement se refait voir!...
Oh! quelle surprise!... Où est-il, mon petit chat?... Il est devenu une
grosse bonne femme, à l'air si étonné, si naïf et si bête que l'on ne se
tient pas d'éclater de rire. Et il danse, avec une bêtise voulue, qui
est vraiment du grand art.
Nouvelle volte-face, nouveau plongeon dans la boîte à malice, choix d'un
nouveau masque attaché prestement, et réapparition à faire frémir...
Maintenant c'est une vieille, vieille goule, au teint de cadavre, avec
des yeux à la fois dévorants et morts dont l'expression est
insoutenable. Cela danse tout courbé, comme en rampant; cela conserve
des bras de fillette qui, tout le temps fauchent dans l'air, de grandes
manches qui s'agitent comme des ailes de chauve-souris. Et la guitare,
sur des notes graves, gémit en trémolo sinistre...
Quand la mousmé ensuite, sa danse finie, laisse tomber son masque
affreux pour faire la révérence, on trouve d'autant plus exquise, par
contraste, son amour de petite figure.
C'est la première fois qu'au Japon, je suis sous le charme.... Je
reviendrai souvent dans la «Maison de la Grue».