I
Samedi, 8 décembre 1900.
L'horreur d'une nuit d'hiver, par coup de vent et tourmente de neige, au
large, sans abri, sur la mer échevelée, en plein remuement noir. Une
bataille, une révolte des eaux lourdes et froides contre le grand
souffle mondial qui les fouaille en hurlant; une déroute de montagnes
liquides, soulevées, chassées et battues, qui fuient en pleine
obscurité, s'entrechoquent, écument de rage. Une aveugle furie des
choses,--comme, avant les créations d'êtres, dans les ténèbres
originelles;--un chaos, qui se démène en une sorte d'ébullition
glacée...
Et on est là, au milieu, ballotté dans la cohue de ces masses
affreusement mouvantes et engloutissantes, rejeté de l'une à l'autre
avec une violence à tout briser; on est là, au milieu, sans recours
possible, livré à tout, de minute en minute plongeant dans des gouffres,
plus obscurs que la nuit, qui sont en mouvement eux aussi comme les
montagnes, qui sont en fuite affolée, et qui chaque fois menacent de se
refermer sur vous.
On s'est aventuré là dedans, quelques centaines d'hommes ensemble, sur
une machine de fer, un cuirassé monstre, qui paraissait si énorme et si
fort que, par temps plus calme, on y avait presque l'illusion de la
stabilité; on s'y était même installé en confiance, avec des chambres,
des salons, des meubles, oubliant que tout cela ne reposerait jamais que
sur du fuyant et du perfide, prêt à vous happer et à vous engloutir...
Mais, cette nuit, comme on éprouve bien l'instinctive inquiétude et le
vertige d'être dans une maison qui ne tient pas, qui n'a pas de base...
Rien nulle part, aux immenses entours, rien de sûr, rien de ferme où se
réfugier ni se raccrocher; tout est sans consistance, traître et
mouvant... Et en dessous, oh! en dessous, vous guettent les abîmes sans
fond, où l'on se sent déjà plonger à moitié entre chaque crête de lame,
et où la grande plongée définitive serait si effroyablement facile et
rapide!...
Dans la partie habitée et fermée du navire,--où, bien entendu, les
objets usuels, en lamentable désarroi, se jettent brutalement les uns
sur les autres, avec des poussées et des repoussées stupides,--on était
jusqu'à cette heure à peu près à couvert de la mouillure des lames, et
le grand bruit du dehors, atténué par l'épaisseur des murailles de fer,
ne bourdonnait que sourdement, avec une monotonie sinistre. Mais voici,
au coeur même de ce pauvre asile, si entouré d'agitation et de fureur, un
bruit soudain, très différent de la terrible symphonie ambiante, un
bruit qui éclate comme un coup de canon et qui s'accompagne aussitôt
d'un ruissellement de cataracte: un sabord vient d'être défoncé par la
mer, et l'eau noire, l'eau froide, entre en torrent dans nos logis.
Pour nous, peu importe; mais, tout à l'arrière du cuirassé, il y a notre
pauvre amiral, cette nuit-là entre la vie et la mort. Après les longues
fatigues endurées dans le golfe de Petchili, pendant le débarquement du
corps expéditionnaire, on l'emmenait au Japon pour un peu de repos dans
un climat plus doux; et l'eau noire, l'eau froide envahit aussi la
chambre où presque il agonise.
Vers une heure du matin, là-bas, là-bas apparaît un petit feu, qui est
stable, dirait-on, qui ne danse pas la danse macabre comme toutes les
choses ambiantes; il est très loin encore; à travers les rafales et la
neige aveuglantes, on le distingue à peine, mais il suffit à témoigner
que dans sa direction existe du _solide_, de la terre, du roc, un
morceau de la charpente du monde. Et nous savons que c'est la pointe
avancée de l'île japonaise de Kiu-Siu, où nous trouverons bientôt un
refuge.
Avec la confiance absolue que l'on a maintenant en ces petites lueurs,
inchangeables et presque éternelles comme les étoiles, que les hommes
de nos jours entretiennent au bord de tous les rivages, nous nous
dirigeons d'après ce phare, dans la tourmente où les yeux ne voient que
lui; sur ses indications seules, nous contournons des caps menaçants,
qui sont là mais que rien ne révèle tant il fait noir, et des îlots, et
des roches sournoises qui nous briseraient comme verre.
Presque subitement nous voici abrités de la fureur des lames, la paix
s'impose sur les eaux, et, sans avoir rien vu, nous sommes entrés dans
la grande baie de Nagasaki. Les choses aussitôt retrouvent leur
immobilité, avec la notion de la verticale qu'elles avaient si
complètement perdue; on se tient debout, on marche droit sur des
planches qui ne se dérobent plus; la danse épuisante a pris fin,--on
oublie ces abîmes obscurs, dont on avait si bien le sentiment tout à
l'heure.
A l'aveuglette, le grand cuirassé avance toujours dans les ténèbres,
dans le vent d'hiver qui siffle et dans les tourbillons de neige;
transis de froid et de mouillure, nous devons être à présent à
mi-chemin de cet immense couloir de montagnes qui conduit à la ville de
madame Chrysanthème.
En effet, d'autres feux par myriades commencent à scintiller, de droite
et de gauche sur les deux rives, et c'est Nagasaki, étagée là en
amphithéâtre,--Nagasaki singulièrement agrandie, à ce qu'il me semble,
depuis quinze ans que je n'y étais venu.
Le bruit et la secousse de l'ancre qui tombe au fond, et la fuite de
l'énorme chaîne de fer destinée à nous tenir: c'est fini, nous sommes
arrivés; dormons en paix jusqu'au matin.
Demain donc, au réveil, quand le jour sera levé, le Japon, après quinze
années, va me réapparaître, là tout autour et tout près de moi. Mais
j'ai beau le savoir de la façon la plus positive, je ne parviens pas à
me le figurer, sous cette neige, dans ce froid et ces ténèbres de
décembre,--mon arrivée de jadis, ici-même, ne m'ayant laissé que des
souvenirs de voluptueux été, de chaude langueur: tout le temps des
cigales éperdument bruissantes, une ombre exquise, une nuit verte
criblée de rayons de soleil, d'admirables verdures partout suspendues et
retombant des hauts rochers jusque sur la mer...