LA POÉSIE MACARONIQUE EN GÉNÉRAL.

L’art de la poésie macaronique consiste, on le sait, à entremêler au

latin des mots de l’idiome vulgaire plaisamment latinisés, et à donner

ainsi au style une tournure facétieuse ou grotesque. C’est ce qu’a su

faire, avec un rare bonheur, le poëte dont nous allons nous occuper.

Nous parlerons brièvement de sa vie, de ses écrits et des auteurs

appartenant à diverses nations qui se sont exercés dans cette langue

factice, constamment étrangère à tout sujet sérieux[1].

[1] Nous avons souvent fait usage dans notre travail de deux ouvrages

spéciaux relatifs à la littérature macaronique: _Histoire_ (en

allemand) _de la poésie macaronique_, par le docteur Genthe

(Leipzig, 1829), et _Macaronéana_, par M. O. Delepierre (Paris,

1852, in-8). Ce savant littérateur, revenant sur le même sujet, a

donné quelques détails nouveaux dans un mémoire imprimé à très-petit

nombre parmi les travaux d’une association d’amateurs à Londres, la

_Philobiblon Society_ (1855, in-8º, 79 pages). N’oublions pas

quelques pages spirituelles de l’académicien Ch. Nodier: _Du langage

factice appelé macaronique_, insérées dans le _Bulletin du

bibliophile_ (Paris, Techener, 1834).

§ 1er. VIE DE FOLENGO.

Théophile Folengo descendait d’une famille ancienne et distinguée qui

habitait à Cipada, village de la banlieue de Mantoue. Dans un de ses

écrits, il nous apprend qu’il naquit le 8 novembre 1491. Après avoir

commencé ses études à Ferrare, il alla les continuer à Bologne, sous la

direction du célèbre Pierre Pomponace, qui professait la philosophie

d’Aristote; mais, trop ami des plaisirs et trop enclin à la poésie, le

jeune Mantouan se livra fort peu à des lectures sérieuses. Des

espiègleries un peu vives le brouillèrent avec la justice et

l’obligèrent à quitter Bologne; il revint dans sa famille, et fut assez

mal accueilli par son père, qui n’avait pas sujet d’être très-satisfait

de lui. Il voulut alors embrasser la profession des armes; mais,

promptement rebuté à l’idée des fatigues et des périls auxquels il

s’exposait, il préféra entrer dans un couvent de Bénédictins, et, après

un noviciat de deux années, il fit profession, le 28 juin 1509, dans le

couvent de Sainte-Euphémie, à Brescia; il n’avait pas encore dix-huit

ans accomplis. Ce fut alors que, quittant le nom de Jérôme qu’il avait

reçu à sa naissance, il prit celui de Théophile.

A cette époque, la discipline était fort relâchée dans les monastères,

et les conteurs italiens, qui donnent une si mauvaise idée de la

conduite des moines, n’ont peut-être pas extrêmement chargé le tableau

qu’ils avaient sous les yeux. Folengo n’était pas homme à résister à

l’influence des mauvais exemples, surtout depuis que son monastère avait

perdu un chef, Jean Cornelius, qui l’avait dirigé avec habileté, mais

qui avait été remplacé par un ambitieux sans principe, Ignace

Squaccialupi[2]. Jetant le froc aux orties, Folengo s’enfuit en

compagnie d’une femme, Giroloma Dedia, dont il était éperdument épris,

et il se mit à parcourir l’Italie.

[2] Dans un de ses ouvrages, le _Chaos del Tri per Uno_, Folengo fait

le plus grand éloge de Cornelius, qu’il désigne sous le nom à peine

déguisé de Cornegianus. Par contre, dans son _Orlandino_, l’abbé

qu’il nomme Griffarosti, et qu’il dépeint sous de noires couleurs,

est sans doute le portrait de Squaccialupi.

On ne saurait le suivre dans la vie errante qu’il mena durant quelques

années. En 1522, il était à Venise; il y revint en 1526, après avoir

séjourné à Rome. Ce fut pendant cette période agitée qu’il composa son

épopée macaronique, accueillie par le public avec un vif empressement,

et qu’il écrivit un poëme badin sur l’enfance de Roland, qui eut moins

de succès.

Fatigué de courir le monde et d’être livré à la misère, qui l’avait

forcé momentanément à se faire soldat, il rentra dans son couvent en

1527; mais son humeur inquiète ne s’accommodait pas de la solitude du

cloître, et il se remit à voyager, toutefois d’une manière conforme à la

décence.

En 1553, il se trouvait à Naples, et bientôt il se rendit en Sicile, où

un des princes de la maison de Mantoue, Ferrante de Gonzaga, gouvernait

cette île en qualité de vice-roi et protégea notre poëte. Se repentant

de ses erreurs passées, il revit ses ouvrages; il en effaça les

hardiesses, et il en supprima ce qui était le plus propre à scandaliser

ses lecteurs; malheureusement ces éditions corrigées sont précisément

celles dont le public ne veut pas.

Après avoir séjourné quelque temps auprès de Palerme, Folengo, arrivé à

l’âge mûr et ayant des fautes nombreuses à déplorer, entra

définitivement dans un couvent, où il voulut terminer sa vie. Il ne fit

pas un long séjour à Santa-Croce di Campese, car, l’année suivante, une

fièvre maligne l’emporta, le 9 décembre 1544[3].

[3] On plaça sur sa tombe une inscription ainsi conçue:

«Hic cineres Theophili Monachi tantisper, dum reviviscat,

asservantur, et in Domino quievit felicissime die nonâ decembris

1544.»

Plus tard on lui érigea un autre mausolée sur lequel on plaça des

épitaphes en vers et en prose latine, en espagnol, en italien. (Voir

Genthe, p. 113.) Nous nous bornerons à citer deux distiques:

Mantua me genuit: Veneti rapuere: tenet nunc

Campesium; cecini ludicra, sacra, sales.

Hospes, siste gradum: manes venerare sepultos

Merlini. Corpus conditur hoc tumulo.

Il a trouvé un panégyriste fervent dans l’auteur d’un _Elogio di T.

Folengo_, imprimé à Venise en 1803, lequel n’hésite pas à dire que

Mantoue doit être aussi fière d’avoir produit le poëte macaronique que

le chantre d’Énée, et que celui-ci, grand philosophe, grand poëte et

grand homme, sera honoré tant que les lettres et le mérite recevront les

hommages qui leur sont dus[4].

[4] M. Delepierre, qui parle avec quelques détails de cet éloge, p. 99

et suiv., n’a pas connu l’auteur; il est appelé Angelo Dalmistro

dans un catalogue imprimé à Paris. (E. P., 1850, nº 124.)

Folengo s’était d’abord livré à la composition d’un poëme latin, dans

lequel il se proposait de surpasser Virgile; mais, reconnaissant que

cette prétention était excessive, il aima mieux occuper la première

place dans le genre badin qu’être réduit à un rang inférieur dans le

genre sérieux, et il écrivit ses poésies macaroniques, qu’il mit au jour

sous le nom de _Merlin Coccaie_[5]. Soit conviction de son propre

mérite, soit par une de ces plaisanteries qui fourmillent chez lui,

Folengo se décerne à lui-même des éloges éclatants:

Magna suo veniat Merlino parva Cipada,

Atque Cocajorum crescat casa bassa meorum;

Mantua Virgilio gaudet, Verona Catullo,

Dante suo florens urbs tusca, Cipada Cocajo.

Dicor ego superans alios levitate poetas,

Ut Maro medesimos superat gravitate poetas.

[5] Le nom de Merlin a été emprunté au célèbre enchanteur anglais qui

joue un si grand rôle dans ces romans de chevalerie dont Folengo

était le lecteur assidu, et qu’il imite en s’amusant. Un autre

anglais, Geddes, signa du nom de _Jodocus Coccaius, Merlini Coccaii

pronepos_, une ode ironique _pindarico-saphico-macaronica in

Guglielmi Pitti laudem_, qu’il publia en 1795. Ajoutons que Merlin

Coccaie a été mis sur le théâtre et qu’il fait usage de sa diction

macaronique dans une comédie de G. Ricci: _I Poeti rivali, drama

piacevole_, Roma, 1632. Quant au nom de Coccaie, on croit que notre

poëte le prit à un des maîtres qui avaient instruit son enfance,

Visago Coccaie.

Et ailleurs il s’écrie:

Nec Merlinus ego, laus, gloria, fama Cipadæ.

C’est à son épopée macaronique que Folengo doit la réputation qu’il a

conservée, et c’est elle qui doit nous occuper en ce moment, lorsque

nous aurons d’abord fait connaître ce qui distingue la langue factice

dont notre poëte ne fut pas l’inventeur, mais que personne, avant lui,

n’avait maniée avec autant de bonheur et appliquée à des productions

d’aussi longue haleine. Ch. Nodier a eu raison de dire qu’il y avait

dans les délicieuses macaronées de Folengo tout ce qu’il faut

d’imagination et d’esprit pour dérider le lecteur le plus morose.

§ 2. DE LA LANGUE MACARONIQUE.

La véritable diction macaronique consiste à ce que l’auteur prend les

mots dans sa langue maternelle, et qu’il y ajoute des terminaisons et

des flexions latines. Faute de s’être bien rendu compte de cette

particularité, des auteurs, fort estimables d’ailleurs, sont tombés dans

des erreurs complètes en confondant avec le macaronique le latin

corrompu à plaisir et des langages hybrides, enfants du caprice. Le

pédantesque, qui amusa un instant l’Italie, a été aussi l’objet d’une

confusion semblable, tandis qu’il est l’inverse du macaronique,

puisqu’il soumet le mot latin aux formes du langage vulgaire; la

macaronée, au contraire, assujettit le mot vulgaire à la phraséologie et

à la syntaxe latine.

Ces distinctions sont nécessaires à préciser, car pendant longtemps on a

employé, dans presque toute l’Europe, un genre de comique qui consistait

à créer un mélange hybride dépourvu de règles et fort éloigné de la

véritable macaronée. «Dans celle-ci (ainsi que l’a judicieusement

observé Ch. Nodier), c’est la langue vulgaire qui fournit le radical, et

la langue latine qui fournit les flexions, pour former une phrase latine

avec des expressions qui ne le sont pas, au contraire des langues

néo-latines usuelles, et c’est l’expression qui est latine dans une

phrase qui ne l’est point. L’italien est donc du latin soumis à la

syntaxe vulgaire ou aborigène, et la langue factice de Merlin Coccaie

est de l’italien latinisé.»

L’origine du mot _macaronique_ a donné lieu à des explications plus ou

moins ingénieuses et nécessairement contradictoires. Folengo, qui devait

savoir à quoi s’en tenir, donne à cet égard une explication fort nette

dans son _Apologetica in sui excusationem_, morceau placé à la tête de

plusieurs éditions de ses œuvres: _Ars ista poetica nuncupatur

macaronica, a macaronibus derivata, qui macarones sunt quodam pulmentum

farina, caseo, botiro compaginatum, grossum, rude et rusticanum, ideo

macaronices nil nisi grasseninem, ruditatem et vocabulazzos debet in se

continere... Fuit repertum Macaronicon causa ubique ridendi._

Le savant auteur du _Manuel du libraire_, M. Brunet, observe, dans sa

notice sur _Alione d’Asti_, l’un des plus anciens auteurs dans le genre

macaronique, que le principal personnage du _Carmen macaronicum_,

composé à la fin du quinzième siècle, est un fabricant de macaroni,

lequel, dès le début de l’ouvrage, est mis en scène dans ces deux vers:

Est unus in Padua natus speciale cusinus

In macharonea princeps bonus atque magister;

ce qui, selon l’illustre bibliographe, explique suffisamment et le titre

de _Macharonea_ que porte cette facétie, et le nom de _macaronique_

donné au genre de burlesque dont cette même facétie paraît avoir été le

modèle.

Adrien Baillet, dans ses _Jugements des savants_, t. IV, p. 64, apprécie

assez bien la poésie macaronique, lorsque, dans un style un peu trivial,

il l’appelle «un ragoût de diverses choses qui entrent dans sa

composition, mais d’une manière qu’on peut appeler paysanne. Il y a

pêle-mêle du latin, de l’italien ou de quelque autre langue vulgaire,

aux mots de laquelle on donnait une terminaison latine; on y ajoute du

grotesque de village, mais il faut que tout soit couvert et orné d’une

naïveté accompagnée de rencontres agréables, qu’il y ait un air enjoué

et toujours plaisant, qu’il y ait du sel partout, que le bon sens n’y

disparaisse jamais, et que la versification soit facile et correcte.»

On ne doit pas confondre la macaronée avec le latin de cuisine, qui

consiste dans une traduction littérale en latin de phrases de la langue

maternelle, lorsque les mots échappent à l’auteur. Quelques ouvrages que

nous aurons à mentionner, les _Epistolæ obscurorum virorum_,

l’_Anti-choppinus_, offrent des exemples de ce mauvais latin.

Le pédantesque est une autre langue factice qui n’a guère été cultivée

qu’en Italie, où elle reconnaît pour chef-d’œuvre les _Cantici di

Fidentio Glottogrysio ludimagistro_ (masque de Camillo Scrofa); il s’est

souvent montré dans les _Comédies_ du seizième siècle, qui mettent dans

la bouche de vieux et lourds docteurs une langue factice, composée de

mots latins et parfois grecs, soumis à la terminaison et à la flexion du

dialecte vulgaire. En voici un exemple:

Le tumidule genule, i nigerrimi

Occhi, il viso peralbo et candidissimo,

L’exigua bocca, il naso decentissimo,

Il mento che mi du dolori acerrimi;

Il lacteo collo, i crinuli, i dexterrimi

Membri, il bel corpo symmetriatissimo

Del mio Camillo, il lepor venustissimo

I costumi modesti et integerrimi:

D’hora in hora mi fan si Camilliphilo

Ch’ io non ho altro ben, altre letitie

Che la soave lor reminiscentia.

Un ingénieux philologue, qui fut bibliothécaire de Mazarin, Gabriel

Naudé, a donné une assez bonne définition de l’objet qui nous occupe.

«Macaroné, chez les Italiens, veut dire un homme grossier et lourdaut,

et d’autant que cette poésie, pour être composée de différens langages

et de paroles extravagantes, n’est pas si polie et coulante que celle de

Virgile, ils lui ont aussi donné le même nom.

«O macaroneam Musæ quæ funditis artem!

«Si toutefois ils n’eussent mieux aimé la nommer ainsi _à macaronibus_,

qui est une certaine pâte filée et cuisinée avec des ingrédients qui la

rendent l’un des agréables mets de leurs festins.»

Observons d’ailleurs que, chez les Italiens du siècle dernier,

l’habitude d’improviser, dans de joyeuses réunions, des vers

macaroniques, n’était pas absolument passée de mode. On lit, à cet

égard, un passage curieux dans les _Mémoires_ de Casanova, étrange

aventurier dont la biographie est souvent si scandaleuse:

«J’aperçois un café, j’y entre. Quelques instants après, un grand moine

Jacobin, borgne, que j’avais vu à Venise, vint et me dit que j’arrivais

à propos pour assister au piquenique que les académiciens macaroniques

faisaient le lendemain, après une séance de l’académie, où chaque membre

récitait un morceau de sa façon, il m’engagea à être de la partie, et à

honorer l’assemblée en lui faisant part d’une de mes productions.

J’acceptai, et, ayant lu les dix stances que j’avais faites pour

l’occasion, je fus reçu membre par acclamation. Je figurai encore mieux

à table qu’à la séance, où je mangeai tant de macaroni, qu’on me jugea

digne d’être nommé prince.»

Disons aussi que le macaronique, proprement dit, avait été précédé par

un autre genre de composition, lequel consistait à mettre à côté des

mots d’une langue des expressions empruntées à un autre idiome.

L’ancienne littérature française fournit de nombreux exemples de ce

mélange, surtout dans les écrits facétieux; nous nous contenterons de

signaler certains ouvrages imprimés au commencement du seizième siècle,

et depuis insérés dans quelques recueils.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 9 / 53 题