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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srînagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49
SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénié, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--6e LIV. Nº 6.--11 Février 1905.
[Illustration: La barre de Grand-Bassam nécessite un grand déploiement
de force pour la mise à l'eau d'une pirogue. D'après une photographie.]
SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE
Par le Docteur LAMY
_Médecin-major des troupes coloniales._
I. -- Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso. --
La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. -- Villes et
villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? -- Arrivée à
Dioubasso.
[Illustration: Le féminisme à Adokoï: un médecin concurrent de
l'auteur.--D'après une photographie.]
Le 25 novembre 1898, à Marseille, je m'embarquais à bord du _Stamboul_,
impatient de faire la connaissance des officiers avec lesquels je devais
voyager: le capitaine du génie Houdaille, chef de mission, que nous
devions appeler «le commandant» pour le distinguer des deux autres
officiers du même grade, Crosson-Duplessis et Thomasset; le lieutenant
du génie Macaire et l'adjoint du génie Borne. À ces officiers, le
commandant avait joint 7 sergents, 8 caporaux et soldats, tous du génie.
Au total, 21 Européens.
Longeant les côtes d'Espagne, afin d'éviter les lames encore trop
violentes, nous passions Gibraltar, faisions escale à Las Palmas, puis à
Dakar, où s'embarquaient le capitaine Thomasset et vingt-cinq
tirailleurs sénégalais qu'il avait recrutés pour servir d'escorte à la
mission. À Konakry, nous choisissions les porteurs qui nous étaient
nécessaires. Ils étaient quatre-vingt-quatre, divisés en quatre équipes:
Sénégalais, Sous-Sous, Mendès, Timénés.
Le 16 décembre, nous débarquions à Grand-Bassam, sans avoir trop à
souffrir de cette fameuse «barre» dont on nous parlait depuis notre
départ. Il est vrai que si elle fut clémente pour nos personnes, elle le
fut moins pour nos nombreuses caisses d'instruments, de vivres, etc...,
dont quelques-unes reçurent un bain d'eau salée.
Heureusement nous arrivions en décembre! car c'est surtout pendant les
mois d'avril à septembre que la barre occasionne de nombreux et graves
accidents aux voyageurs qui, sur les grosses pirogues de barre conduites
par des Minas ou des Kroumen, doivent affronter les énormes vagues
venant se briser sur le rivage avec un bruit de tonnerre.
À terre, installés dans une ancienne factorerie, nous terminons nos
préparatifs, tout en recueillant sur l'intérieur du pays les
renseignements qui pourront nous être de quelque utilité. Mais, à notre
grand étonnement, nous constatons que, en dehors de la lagune et du
fleuve Comoé, la forêt est complètement inconnue. Il faut donc faire
quelques reconnaissances préliminaires; le capitaine Crosson-Duplessis
et le lieutenant Macaire se rendent à Petit-Bassam; le capitaine
Thomasset à Dabou, sur la lagune.
Le dimanche, 25 décembre, la fête de Noël vient nous rappeler, par de
nombreux et bruyants tam-tams, que nous sommes en pays nègre jouissant
d'un certain degré de civilisation. En effet, pendant ces danses, les
noirs se vident des flacons d'essences et d'alcools parfumés sur la tête
et les épaules: cela s'appelle fêter le «christmas» chez les indigènes,
dont quelques-uns connaissent certains mots anglais et subissent
l'influence de Cape Coast, grâce à leur mélange avec les Apolloniens. À
la fin du mois, les préparatifs sont terminés; nous avons fait
l'acquisition de trois interprètes, de quelques boys, et, le 30
décembre, nous quittons Grand-Bassam pour remonter le fleuve Comoé à
bord de la canonnière le _Diamant_, jusqu'au point terminus de la
navigation, Petit-Alépé, à 50 kilomètres de la côte. C'est là que se
montrent les premiers rochers dans le lit du fleuve; aussi les vapeurs
faisant le commerce s'arrêtent-ils à Petit-Alépé pour y transborder
leurs marchandises dans les pirogues du pays; celles-ci remontent la
rivière jusqu'aux rapides infranchissables de Malamalasso, à 60
kilomètres plus loin.
En débarquant à Petit-Alépé, nous débutons dans notre voyage à travers
la forêt: c'était la vraie vie de brousse qui allait commencer pour
nous. Aussi, laissant de côté les maisons des négociants et les cases du
village, commencions-nous par établir le campement, opération très
simple quand l'emplacement a été choisi et qui se répéta bien souvent
par la suite.
À Petit-Alépé, il nous fut facile de nous initier et peu à peu de nous
accoutumer à notre nouvelle façon de vivre en pleine forêt; nous avions
encore sous la main les ressources alimentaires et autres des
factoreries de Grand-Bassam.
[Illustration: «Travail et maternité» ou «Comment vivent les femmes de
Petit-Alépé».--D'après une photographie.]
Une nuit, à deux heures du matin, j'entendis mes deux voisins qui se
levaient précipitamment. Ils venaient tous deux de se réveiller,
entourés de fourmis, de grosses fourmis noires, aux morsures très
douloureuses; leurs lits, leurs tentes, en étaient couverts; j'eus le
temps de m'habiller et de sortir de chez moi assez rapidement pour
éviter cette invasion. Ces armées de fourmis sont si nombreuses qu'il
n'y a qu'à partir, les laisser passer, et on revient tranquillement
quelques heures après. Le feu, la fumée, n'y peuvent rien.
D'ailleurs le jour se levait, et à nos souhaits de ne plus avoir de
sitôt une nouvelle alerte, nous mêlions nos voeux de bonne année:
c'était le 1er janvier!
Le lendemain avait lieu le départ pour la brousse; nous l'attendions
avec impatience depuis notre arrivée dans la colonie. La corne annonce
le réveil: il est six heures. Les tentes sont pliées, les cantines
fermées, et chaque porteur se place auprès de sa charge, sur laquelle il
assujettit de son mieux son léger bagage personnel. «En avant!» et la
colonne se met en marche sur l'unique sentier qui sort de Petit-Alépé et
se dirige vers Motéso et Grand-Alépé.
[Illustration: À Motéso: soins maternels.--D'après une photographie.]
Quelques tirailleurs forment la tête du cortège: le pays est inconnu, et
nous ne savons encore quelle réception nous devons attendre des Attiés.
Ceux-ci sont, en effet, proches parents des Ebriés, avec lesquels le
Gouvernement de la Côte d'Ivoire est en hostilités depuis plusieurs
mois; de plus, les peuplades de la forêt nous ont été dépeintes comme
très guerrières et armées de fusils de traite en grand nombre. Le gros
des porteurs est au centre; à l'arrière-garde les Européens et les
derniers tirailleurs.
Dans le sentier étroit, montant, la colonne s'allonge; il faut marcher
en file indienne, l'un derrière l'autre, en évitant du pied les racines,
de la tête, les lianes qui barrent le chemin. Un tronc d'arbre énorme,
abattu par le dernier orage, intercepte le sentier; il faut passer. Les
porteurs de petite taille se glissent sous le tronc, d'autres
contournent l'obstacle pendant que quelques paresseux déposent leurs
charges et profitent de cet arrêt pour prendre un repos de courte durée.
Nous arrivons à Motéso, après quatre heures de marche, et constatons
avec désappointement que le village est de peu d'importance et
complètement évacué par les habitants. Le chef ne peut fournir de
vivres, dit-il; il ne possède rien. C'est la misère dans tout son pays,
tandis que ses voisins de Grand-Alépé et de Memni sont dans l'abondance.
Le campement est cependant établi à 300 mètres environ du village, et
pendant que les officiers commencent le lever du pays, je me rends à
Grand-Alépé, en compagnie de mon boy Allou.
Ce brave garçon, né aux environs de Grand-Bassam, s'était proposé pour
mon service à mon arrivée dans la colonie. N'ayant aucune indication
pour éclairer mon choix, j'accepte Allou en lui faisant crédit sur la
mine: la figure me paraît franche, bien ouverte, et, de temps en temps,
un éclair d'intelligence illumine son visage toujours souriant. Je lui
parle: il comprend que je m'adresse à lui; mais c'est tout, et avec
empressement il m'apporte le premier objet qu'il a sous la main.
Je ne puis demander plus et le nomme mon boy-cuisinier.
En sa compagnie, je me dirige donc vers Grand-Alépé; sur l'épaule, j'ai
mon fusil de chasse qui me quitte rarement, tandis qu'Allou porte
l'inséparable appareil photographique. Après une heure de marche, la
forêt devient moins épaisse et, à travers une éclaircie, j'aperçois
devant moi le village.
Sur l'unique rue s'alignent, de chaque côté, les cases en terre,
recouvertes de feuilles de palmiers. Les toits se succèdent aussi loin
que peut aller la vue, et les dernières maisons se perdent dans la forêt
qui, à l'autre extrémité de la rue, recommence, à demi voilée par le
brouillard et la fumée du village.
L'entrée de la rue est barrée par une sorte de palissade ne laissant
passage qu'à une personne; les pieux se sont transformés en arbres et
sont couverts de feuilles. Une branche de palmier ferme le haut de la
porte et, à terre, de chaque côté, sont entassées les poteries du pays,
auxquelles adhèrent encore des plumes, du sang, des jaunes d'oeufs. La
palissade n'est pas défensive. «C'est fétiche!» me dit mon boy. Seules,
les personnes au coeur loyal et que n'animent pas de mauvaises
intentions, peuvent y passer.
Nous entrons, mais déjà notre arrivée est signalée. Dans tout le
village, ce sont des cris: toutes les portes s'ouvrent et, dans la rue,
chacun se sauve, s'arrêtant de temps en temps pour m'examiner de loin.
Les animaux domestiques, chèvres, poulets, effrayés, sautent de tous
côtés et augmentent le vacarme. Allou explique de son mieux mes
intentions pacifiques et, à la défiance, succèdent immédiatement un
sans-gêne et une curiosité sans bornes. Je suis entouré, touché de tous
côtés. On m'offre des oeufs, des poulets, du vin de palme, et l'on me
demande mon fusil, un cadeau....
Je n'ai pour salut que la fuite et je repars bien vite pour Motéso.
Notre séjour à Motéso me permit de faire connaissance avec quelques
habitants et, en étudiant leurs moeurs et leurs coutumes, d'être témoin
de quelques scènes de famille.
À la Côte d'Ivoire, il est d'usage, au moins sur le littoral et à peu de
distance de la côte, de combattre l'atonie de l'intestin par des lavages
quotidiens. Sur une petite pierre, aplatie par l'usage, sont mélangées
diverses poudres de graines de différentes couleurs, parmi lesquelles le
poivre et le piment rouge. Le tout, bien écrasé, est délayé dans de
l'eau et introduit dans l'appareil destiné à cet usage. Cet appareil
n'est autre qu'une courge en forme de carafe, percée aux deux
extrémités, et qui se rencontre communément dans le pays. Il n'est pas
rare, en plein Grand-Bassam, de voir, vers six heures, au petit lever,
les indigènes, hommes ou femmes, sortir de leurs cases, tenant à la main
l'appareil tout préparé. On se promène, on se dit les nouvelles, puis
chacun se retire à quelques pas et, derrière un coin de case,
s'administre le contenu de la courge. L'opération achevée, la
conversation est reprise; on se rend au marché en oubliant que l'on
tient toujours à la main l'instrument qui vient de servir.
À Motéso, j'entrai dans une case, attiré par les cris d'un enfant au
moment où la mère s'apprêtait à rendre ce service à son dernier né. Je
priai la mère de ne se déranger en aucune façon et je la vis introduire
un appareil de petit modèle et souffler fortement à l'extrémité opposée.
L'opération était terminée et réussie, ce dont je fus averti par les
cris de l'enfant.
[Illustration: Installation de notre campement dans une clairière
débroussaillée. D'après une photographie.]
Pendant mes excursions aux environs, je découvris, au milieu d'une forêt
de palmiers, ce que je pourrais presque appeler une usine pour la
fabrication de l'huile de palme. Cette usine, composée de plusieurs
hangars dépendant du village de Grand-Alépé, contenait une douzaine de
mortiers de très grande taille, creusés dans d'énormes troncs d'arbres.
À l'aide de gros pilons en bois, les indigènes écrasent dans ces
mortiers les graines de palmiers quand elles sont rouges, c'est-à-dire
bien mûres. L'huile recueillie est placée sur un feu violent dans de
grandes terrines; l'eau s'évapore, et l'huile ainsi épurée est bonne au
commerce ou à l'usage indigène. On la transporte à la lagune et, de là,
dans la factorerie; une petite quantité est conservée pour l'éclairage,
quelques soins médicaux et surtout pour la cuisine: elle sert à préparer
le plat du pays, le _foutou_, fricassée d'animaux divers, fortement
épicée.
[Illustration: Environs de Grand-Alépé: des hangars dans une palmeraie,
et une douzaine de grands mortiers destinés à la préparation de l'huile
de palme.--D'après une photographie.]
Les relations très cordiales pendant les deux premiers jours ont, au
troisième, brusquement changé. Un des notables du pays, accompagné de
ses deux femmes, vint se plaindre d'un de nos porteurs, qu'il accusa
d'avoir voulu attenter à l'honneur et même aux jours de ses compagnes.
On parle, on discute: tapage épouvantable pendant une demi-heure. Tout
le village commente l'histoire avec force gestes et cris; on se comprend
de moins en moins. Le vieux et ses deux femmes, voyant que l'on ne fait
pas droit à leur requête en leur donnant un cadeau proportionné à
l'offense, se retirent furieux, quand le porteur, sujet de la
discussion, apprenant la cause de tout ce bruit, vient trouver le
commandant. Il voulait tout simplement acheter des ignames que portaient
ces dames; effrayées, elles ont préféré prendre la fuite. Tout
s'explique, et après une heure et demie de palabre, l'accord est fait.
En quittant Motéso, nous arrivons, après une heure de marche, à Memni,
où se trouve une mission catholique. Nous ne faisons qu'y passer et nous
nous mettons en marche dans la direction de Denguéra.
Au sortir du village, le chemin n'est autre que le lit d'un ruisseau
dans lequel il faut patauger pendant près d'une heure. Nous le quittons
au moment où, l'habitude aidant, nous commencions à comprendre et à
estimer la préférence des noirs pour ce genre de chemin, qui, outre
qu'il est tout tracé, présente l'avantage de rafraîchir les pieds
pendant la marche. À la sortie du ruisseau, le sentier est presque
impraticable. À tout instant ce sont des obstacles, des lianes surtout,
qui, s'accrochant aux charges, les font tomber de la tête des porteurs.
Nous avons quelque raison de regretter le joli ruisseau au-dessus duquel
la brousse rare et élevée permettait un passage facile. La halte, vers
midi, est de courte durée, et, le soir, nous devons nous arrêter en
pleine forêt pour préparer le campement.
En évitant autant que possible les fourrés trop épais, les arbres
épineux ou à racines sortant du sol, il nous est facile, en moins d'une
demi-heure, d'avoir un emplacement net et prêt à recevoir les tentes.
Les porteurs, mettant à terre leurs charges, s'arment de leur sabre
d'abatis et frappent à qui mieux mieux, tranchent lianes, arbustes, pour
en rejeter les débris sur les côtés. En quelques minutes, sur
l'emplacement indiqué par chacun de nous, les tentes s'élèvent, et, dans
la solitude et le silence de la forêt, surgit un village où chacun
termine rapidement son installation. Les boys montent le lit du maître,
alignent les cantines ou versent dans la cuvette d'émail l'eau boueuse;
plus loin, les tirailleurs et les porteurs, allumant leurs feux,
préparent le repas ou nettoient le sol sur lequel ils doivent reposer.
Mais la nuit s'avance plus tôt que d'ordinaire; le vent s'élève et
devient plus froid: tout annonce une tornade pour la nuit. Pendant que
l'on consolide les tentes, les porteurs prévoyants cherchent un abri;
une racine d'arbre sur laquelle ils appuient des branches de palmiers,
et voilà leur refuge, à moins que, stoïquement, connaissant d'avance
l'inutilité de leurs travaux, ils ne préfèrent attendre l'orage. Déjà le
tonnerre a résonné au loin et s'avance rapidement.
Le repas, bien sommaire, se termine à la lueur des éclairs, de plus en
plus brillants. Sous les arbres touffus, les roulements de tonnerre sont
sans fin, et le vent, qui augmente de force, fait craquer la cime des
arbres et jette à terre les branches pourries et couvertes de
mousses.... Un grand silence, et tout paraît se calmer, quand un coup de
vent formidable vient ranimer les feux qui s'éteignaient; les
étincelles, les feuilles volent de tous côtés; la pluie tombe à
torrents.
À l'abri, sous nos tentes, nous nous endormons au bruit monotone de
l'eau sur la toile, entrevoyant, à la lueur des derniers éclairs, les
noirs, le dos à la pluie, les pieds auprès du feu éteint et fumant
encore. Au bruit de l'eau qui tombe se mêle la voix du conteur qui,
toute la nuit, fera oublier à ses amis, insouciants, l'inclémence de la
nature.
La fraîcheur de la nuit nous permet un repos réconfortant; aussi, au
signal du lever, tout le monde est dispos et prêt à reprendre la marche
en avant. Les noirs se secouent, tordent leurs habits et se rendent au
travail, car, toute la journée, il faut faire le lever du pays.
Trois jours entiers, dans ce camp, nous vivons en pleine humidité;
aussi, le 16 janvier, au matin, le quittons-nous avec empressement. Un
guide de Memni doit nous conduire à Denguéra. Il le fait bien malgré
lui, car les races de Memni et de Denguéra sont différentes, par
conséquent ennemies, et comme nous le verrons souvent par la suite, les
indigènes n'aiment pas s'aventurer en pays inconnu.
Le terrain argileux rend la marche glissante et, après quelques heures
de voyage, la fatigue intervenant, les chutes de porteurs se font de
plus en plus fréquentes. Le chemin, toujours très mauvais, est coupé de
nombreux cours d'eau auxquels succèdent des marécages où l'on s'envase.
Il est dit que la journée sera dure.
Voici midi. Le soleil, qu'on ne voit pas, mais dont on subit la chaleur
torride, traverse l'épais rideau de verdure qui devrait nous protéger.
La vapeur que l'on respire nous étouffe, et toujours nous ne voyons que
marais et qu'humus glissant et détrempé. Pas très gaie, cette marche,
dans les sentiers du pays: tellement d'herbe et de brousse que vous ne
voyez même pas les talons de celui qui vous précède. Impossible de lever
les yeux au ciel à cause des racines d'arbres qui vous font buter à
chaque pas; à droite, à gauche, des branches vertes, séchées, pourries,
des fourrés, des arbres toujours, toujours.
Enfin, le terrain remonte peu à peu, le sol devient résistant et, de
chaque côté, des plantations de bananiers, entrevues derrière la brousse
qui borde le chemin, nous annoncent qu'un village ne peut être éloigné;
à deux heures, nous étions à Denguéra.
[Illustration: Dans le sentier étroit, montant, il faut marcher en file
indienne. D'après une photographie.]
Cette fois encore notre arrivée était annoncée, car nous trouvions le
chef et les notables du village nous attendant sous une case. Il est, en
effet, presque impossible de passer une porte fétiche sans que votre
passage soit prévu. Les Attiés, par raison stratégique, évitent de faire
déboucher les chemins brusquement en plein village: le sentier contourne
toujours une partie des habitations, et ce n'est qu'après un coude
prononcé qu'il aboutit à la porte fétiche. En dehors des deux issues qui
se font face aux deux extrémités de la rue, le village est complètement
entouré de broussailles qui s'opposent à toute attaque de ce côté.
Nous étions installés depuis la veille dans un campement, auprès du
village de Denguéra, quand, vers midi, nous entendîmes un tam-tam
étourdissant qui s'approchait de nous. C'était le roi! le roi de
Denguéra, ou plutôt des différents groupes appelés Denguéra, et dont
nous ne connaissions que l'un des villages.
L'entrée fut triomphale et bruyante; toute la suite royale hurlait à
pleins poumons, pendant que les tam-tams, de différentes tailles,
faisaient rage. Six noirs, au souffle puissant, la figure et le cou
gonflés par l'effort, faisaient résonner les trompes de sa Majesté: des
défenses d'éléphant, percées d'une ouverture latérale auprès de la
pointe; l'accord, ainsi obtenu, était d'une grande justesse.
L'importance de l'orchestre aurait pu nous faire espérer un roi puissant
et riche. Ce n'était encore qu'un vulgaire chef noir sans autorité, se
reconnaissant le plus pauvre de tous ses sujets, et ne sachant que
tendre la main pour demander un cadeau.
Nous ne restâmes au camp de Denguéra que le temps nécessaire pour le
lever du chemin parcouru et de celui qui devait nous mener à Kodioso, où
nous campions quelques jours plus tard.
Toute cette partie de la forêt entre Denguéra et Kodioso a un aspect
particulier. Les grands arbres y sont peu nombreux; la végétation paraît
moins ancienne que dans les autres lieux déjà visités, et ce sont, de
tous côtés, plantations abandonnées et ruines nombreuses. De véritables
forêts de goyaviers, aux troncs tortueux, recouvrent les emplacements
de villages immenses, de villes, témoins jadis d'une population plus
nombreuse qu'à l'époque actuelle. Les villages qui existent sont rares,
dispersés et sans importance; les cases sont moins bien construites, et
beaucoup d'entre elles tombent en ruines.
[Illustration: Nous utilisons le fut renversée d'un arbre pour traverser
la Mé.--D'après une photographie.]
Sont-ce des villages détruits, brûlés pendant les dernières guerres? ou
ne faut-il pas plutôt voir dans ces ruines les conséquences d'un abandon
volontaire, conforme à la coutume de la forêt, qui est d'une hygiène
bien comprise? Par la présence d'une agglomération nombreuse, le sol est
souillé; aussi, après un séjour de 40, 50 ans, les habitants
abandonnent-ils leurs cases: ils se déplacent. Il en est de même pour
leurs plantations, dont ils jugent le sol appauvri par une culture
continue. Les arbres de la forêt sont abattus, brûlés sur place, et l'on
a ainsi un nouveau champ, au sol fécond et enrichi par les cendres des
derniers incendies.
Pendant notre marche en avant, les provisions on réserve diminuant de
jour en jour, il nous fallait à chaque étape, à chaque village, nous
ravitailler auprès des habitants. Les ignames étaient, depuis longtemps,
notre unique légume, accommodé à diverses sauces. Les poulets étiques du
pays, rares d'ailleurs, alternaient avec quelques cabris apportés par
les chefs. Les indigènes, qui ne mangent pas les oeufs, les offrent à
leurs divinités; aussi n'est-il pas rare, aux entrées de village, à la
porte fétiche, de trouver une véritable omelette. Ces oeufs, conservés
pieusement, nous étaient vendus à des prix exagérés, et régulièrement,
le pauvre Allou venait m'annoncer que sur la douzaine récemment achetée,
il s'en trouvait deux ou trois mangeables, je ne dis pas frais.
Notre disette de vivres nous fit donc estimer d'autant plus les cadeaux
du chef de Kodioso, où nous séjournâmes quelques jours, s'il est
possible d'appeler cadeau un objet qui «doit» être payé le double ou le
triple de sa valeur.
[Illustration: La popote dans un admirable champ de bananiers. D'après
une photographie.]
Il faut s'entendre, en effet, sur le sens donné au mot «cadeau» dans ce
pays. On vous offre un oeuf, un poulet, un boeuf, à une condition, la
seule, c'est de répondre à cette gracieuseté par une autre, mais de
valeur beaucoup plus grande. Si, au premier cadeau, vous ne donnez en
échange qu'un objet juge insuffisant, vous pouvez dire adieu à toute
autre offre de ce genre. Par contre, si vous avez payé largement, c'est
une cohue de gens du village se précipitant sous votre tente pour vous
«faire un cadeau», à grand renfort de cris et de bousculades. Chacun
vous apporte quelque chose: un oeuf, un igname, un poulet, du vin de
palme, des ananas, des cannes à sucre, du «poutou». L'objet offert n'est
pas encore en votre possession que le noir a déjà désigné ce qu'il veut:
généralement, un miroir, un couteau, parfois un fusil, votre casque,
voire même vos propres habits.
Heureusement nous savions qu'un convoi de vivres, qui nous était
destiné, avait remonté le Comoé et devait se trouver à Bettié. Cette
seule espérance nous faisait avaler, avec moins d'amertume, les ignames
indigènes et trouver savoureux le boeuf en boulettes ou en salade, que
le chef cuisinier retirait chaque jour de nos dernières boîtes de
conserves.
Suivant les cartes du pays et d'après le relevé du chemin que nous
avions parcouru depuis Petit-Alépé, Bettié ne pouvait être loin et
devait se trouver au nord-est. Quel ne fut pas notre étonnement, quand
le chef de Kodioso nous répondit par l'interprète: «Bettié, connais pas!
mais Adokoï ne peut manquer d'être sur la route de ce pays.»
On s'entend avec le chef de Kodioso, qui nous donne un guide pour nous
conduire, le soir même, à Adokoï. Avec plaisir on part en plein midi, et
cependant, au milieu des immenses champs de bananiers, quelle chaleur
jusqu'à trois heures! On marche toujours aussi légèrement, jouissant
déjà du repos annoncé; nous devons, en effet, coucher à Adokoï.
D'heure en heure, les kilomètres s'ajoutent aux kilomètres. À cinq
heures, on interpelle le guide: «Adokoï?» La tête ahurie du personnage
nous tient lieu de réponse.
[Illustration: Indigènes coupant un acajou.--D'après une photographie.]
Mais à quoi bon crier? il faut d'abord camper. Où? Pas une goutte d'eau.
Nous devons donc reprendre la marche en avant. À six heures, le guide
desserre les dents pour nous annoncer la rivière Mé, à peu de distance,
_acaco-coco_, un peu loin, pas trop; ce qui veut aussi bien dire
quelques mètres que quelques kilomètres.
Je pars en avant avec le guide, et après une demi-heure de marche, nous
débouchons brusquement sur une rivière, large de 80 à 100 mètres, la
rivière Mé. Mais pas d'Adokoï. La nuit nous a déjà surpris et nous force
à nous abriter sous quelques huttes abandonnées au milieu de la forêt.
Notre campement était établi le lendemain sur les bords de la rivière,
auprès du pont qui la traverse. Un arbre immense a été jeté au-dessus de
l'eau; la racine tient à la berge, et les branches prennent appui dans
le lit de la rivière.
Devant le camp, se trouve un acajou de plus de 50 mètres de longueur,
qui vient d'être abattu récemment par les indigènes, ainsi qu'en
témoigne l'échafaudage, fraîchement monté autour du pied de l'arbre. Le
tronc a près de 1m50 de diamètre, et l'arbre, de la section aux
premières branches, a pu fournir cinq billes d'acajou de 4 mètres de
longueur chacune. Ces énormes masses seront roulées jusqu'à la rivière
et voyageront, par le fleuve et la lagune, jusqu'à Grand-Bassam, pour
être, de là, expédiées en Europe.
À Apiagui, où nous passions quelques jours plus tard, nous obtenions la
même réponse que précédemment: Bettié était inconnu. N'ignorant pas que
dans ce pays attié les mêmes villages avaient des noms différents et
souvent nombreux, le commandant crut nécessaire d'expliquer qu'il
s'agissait d'un village sur un grand fleuve.... Le fleuve était connu,
très vaguement d'ailleurs, mais non Bettié. Et cependant les vivres
faisaient complètement défaut. Le menu quotidien était toujours: igname,
boeuf de conserve, vin de palme. Plus de riz, plus de biscuit.
À Adokoï, où nous arrivions le 30 janvier, à 35 kilomètres de Kodioso,
ce fut encore la question posée au premier notable qui voulut bien nous
honorer d'une palabre. Bettié était toujours inconnu, ou plutôt il
existait un village de ce nom, mais très loin, si loin, qu'il était
préférable de se rendre d'abord dans le pays de Séka, qui n'était pas
trop éloigné, et où les renseignements seraient certainement plus
précis.
On ne pouvait attendre plus longtemps, et le 1er février, le commandant,
avec le capitaine Thomasset et quelques tirailleurs, partait en
reconnaissance, à la recherche de Bettié, et surtout du convoi de
vivres.
À six heures du matin, au moment où le commandant quittait le campement,
arrivait le chef d'Adokoï, apportant une chèvre en cadeau. Je suis
chargé de répondre à ce souhait de bienvenue par un autre présent.
Pendant quelque temps, le chef erre dans le camp au milieu des porteurs
et des tirailleurs, et, ne voyant pas survenir l'objet précieux attendu
en échange, il délie de ses propres mains la chèvre attachée à un arbre
et retourne au village. Je lui adresse mon interprète en lui faisant
dire qu'un cadeau donné ne peut être repris. À ces justes observations,
le chef répond «que son cadeau n'a pas été payé et que, de plus, il a
été fait au commandant et non pas à moi». D'ailleurs, il se demande
pourquoi il s'occupe de tout cela, puisqu'il n'est pas le chef
véritable, lequel, effrayé de la présence des blancs, est, paraît-il,
dans la brousse.
Il était de toute nécessité de voir le chef dont l'autorité s'étendait
sur le pays. On le fait demander. Il répond qu'il viendra le lendemain.
Le lendemain, personne. À midi, on nous annonce son arrivée. Cela dure
deux jours, et encore pas de chef. Enfin, le deuxième jour, à huit
heures du soir, les trompes royales résonnent: c'est Sa Majesté qui fait
son entrée dans son village.
Au matin, il se présente au camp, se croyant à son dernier jour, et
tremblant d'émotion et de vieillesse.
Le pauvre petit vieux!
Il a nom Leliépi et porte la barbe du menton tressée en signe
d'autorité. Après un quart d'heure de palabre, se sentant encore en vie
et comblé de cadeaux pour lui et ses royales épouses, il ne peut retenir
ses larmes. Il serre avec frénésie les mains des blancs assistant à la
réunion et jette à nos pieds un peu de terre prise devant lui, signe de
grande reconnaissance et de profond respect.
Leliépi paraît très intelligent et possède une autorité véritable et
incontestée sur tous ses sujets. Il promet des porteurs pour transporter
les bagages, des vivres en abondance; tout marche à merveille.
Une bouteille de gin, donnée en cadeau, court de main en main, passe de
bouche en bouche, et, rapidement absorbée par la Cour, met en mouvement
toutes les langues. «Oumbrenon!--Les blancs!» dit le roi, et dans ce
seul mot se condense son admiration pour nous.
[Illustration: La Côte d'Ivoire.--Le pays Attié.]
Nous sommes des amis, si bien que, le soir même, je débute et vais
tâcher d'extraire, de la cuisse d'un jeune homme, des projectiles qui y
ont été placés par la maladresse d'un ami. Oh! tout simplement, comme en
France, une histoire de chasse. Son compagnon le prend pour une biche et
lui adresse la charge de son fusil en certaine partie charnue peu
protégée chez les noirs de ce pays. Le mal n'aurait pas été grand si
c'eût été du plomb bien calibré de Saint-Étienne ou d'ailleurs. Mais ici
les chasseurs ne possèdent pas de Lefaucheux et se servent de
canardières à pierre, longues de deux mètres et bourrées, jusqu'à la
gueule, de poudre et de balles. Les balles sont des rognures de fer, des
boîtes à conserves pliées, qui font généralement des plaies très
sérieuses. C'est ce produit qui a été administré à mon client, lequel ne
paraît pas enchanté de me voir à son chevet. Je ne puis pourtant
l'abandonner, car j'ai été conduit près de lui par la volonté du roi
qui, me voyant, ce matin, faire des pansements aux porteurs, a cru que
je pourrais en faire autant à son blessé.
En me rendant chez mon client, j'ai rencontre, à un coin de rue, le
doyen de la Faculté de Médecine d'Adokoï, une bonne petite vieille, à
figure réjouie, couverte de gris-gris, de perles, etc. Elle se demande
ce qui pourra bien advenir à ce pauvre garçon, assez peu soucieux de sa
vie pour se mettre entre les mains d'un médecin blanc! Cependant, nous
nous faisons bonne figure, et nous nous serrons les mains avec le
plaisir qu'on éprouve à se trouver entre confrères.
Le projectile, qui a traversé la cuisse, roule sous la peau. Une simple
incision peut le faire sortir. Je dois le guérir, me dit-on, mais il ne
faut pas parler d'opération. Impossible.
Je quitte donc le malheureux blessé, qui continuera son martyre chaque
matin. Au moyen d'une baguette l'opérateur indigène repousse la peau, et
de cette façon, le projectile doit reprendre la voie par laquelle il est
entré. Le pansement se compose de feuilles bouillies dans une décoction
d'écorces astringentes. À mon retour, je retrouverai ce malheureux; la
balle sera tombée, et, avec elle, une partie des chairs de la cuisse.
Pendant notre séjour à Adokoï, le roi tint toutes ses promesses. Après
des adieux touchants, nous nous dirigeons vers Dioubasso, en regrettant
de quitter ce pays, dont les habitants nous ont donné une si franche
hospitalité.