[25] C'est à ces opinions antérieurement fixées et rendues irréductibles
par des nécessités électorales, que s'applique sans doute cette
réflexion d'un vieux parlementaire anglais: «Depuis cinquante ans que je
siège à Westminster, j'ai entendu des milliers de discours; il en est
peu qui aient changé mon opinion; mais pas un seul n'a changé mon vote.»
[26] Dans son numéro du 6 avril 1895, l'_Économiste_ faisait une revue
curieuse de ce que peuvent coûter en une année ces dépenses d'intérêt
purement électoral, notamment celles des chemins de fer. Pour relier
Langayes (ville de 3.000 habitants), juchée sur une montagne, au Puy,
vote d'un chemin de fer qui coûtera 15 millions. Pour relier Beaumont
(3.500 habitants) à Castel-Sarrazin, 7 millions. Pour relier le village
de Oust (523 habitants) à celui de Seix (1.200 habitants), 7 millions.
Pour relier Prades à la bourgade d'Olette (747 habitants), 6 millions,
etc. Rien que pour 1895, 90 millions de voies ferrées dépourvues de tout
intérêt général ont été votés. D'autres dépenses de nécessités également
électorales ne sont pas moins importantes. La loi sur les retraites
ouvrières coûtera bientôt un minimum annuel de 165 millions d'après le
ministre des finances, et de 800 millions suivant l'académicien
Leroy-Beaulieu. Évidemment la progression continue de telles dépenses a
forcément pour issue la faillite. Beaucoup de pays en Europe: le
Portugal, la Grèce, l'Espagne, la Turquie, y sont arrivés; d'autres,
comme l'Italie, vont y être acculés bientôt; mais il ne faut pas trop
s'en préoccuper, puisque le public a successivement accepté sans grandes
protestations des réductions des quatre cinquièmes dans le paiement des
coupons par ces divers pays. Ces ingénieuses faillites permettent alors
de remettre instantanément les budgets avariés en équilibre. Les
guerres, le socialisme, les luttes économiques nous préparent d'ailleurs
de bien autres catastrophes, et à l'époque de désagrégation universelle
où nous sommes entrés, il faut se résigner à vivre au jour le jour sans
trop se soucier de lendemains qui nous échappent.