[16] GUSTAVE LE BON. _L'homme et les Sociétés_, t. II, p. 116, 1881.
[17] Cette influence des titres, des rubans, des uniformes sur les
foules se rencontre dans tous les pays, même dans ceux où le sentiment
de l'indépendance personnelle est le plus développé. Je reproduis à ce
propos un passage curieux du livre récent d'un voyageur sur le prestige
de certains personnages en Angleterre.
«En diverses rencontres, je ne m'étais aperçu de l'ivresse particulière
à laquelle le contact ou la vue d'un pair d'Angleterre exposent les
Anglais les plus raisonnables.
«Pourvu que son état soutienne son rang, ils l'aiment d'avance, et mis
en présence supportent tout de lui avec enchantement. On les voit rougir
de plaisir à son approche et, s'il leur parle, la joie qu'ils
contiennent augmente cette rougeur et fait briller leurs yeux d'un éclat
inaccoutumé. Ils ont le lord dans le sang, si l'on peut dire, comme
l'Espagnol la danse, l'Allemand la musique et le Français la Révolution.
Leur passion pour les chevaux et Shakspeare est moins violente, la
satisfaction et l'orgueil qu'ils en tirent moins fondamentaux. Le Livre
de la Pairie a un débit considérable, et si loin qu'on aille, on le
trouve, comme la Bible, entre toutes les mains.»
[18] Très conscient de son prestige, Napoléon savait qu'il l'accroissait
encore en traitant un peu moins bien que des palefreniers les grands
personnages qui l'entouraient, et parmi lesquels figuraient plusieurs de
ces célèbres conventionnels qu'avait tant redoutés l'Europe. Les récits
du temps sont pleins de faits significatifs sur ce point. Un jour, en
plein conseil d'État, Napoléon rudoie grossièrement Beugnot qu'il traite
comme un valet mal appris. L'effet produit, il s'approche et lui dit:
«Eh bien, grand imbécile, avez-vous retrouvé votre tête?» Là-dessus,
Beugnot, haut comme un tambour-major se courbe très bas, et le petit
homme, levant la main, prend le grand par l'oreille, «signe de faveur
enivrante, écrit Beugnot, geste familier du maître qui s'humanise». De
tels exemples donnent une notion nette du degré de basse platitude que
peut provoquer le prestige. Ils font comprendre l'immense mépris du
grand despote pour les hommes qui l'entouraient et qu'il traitait
simplement de «chair à canon».
[19] Un journal étranger, la _Neu Freie Presse_, de Vienne, s'est livré
au sujet de la destinée de Lesseps à des réflexions d'une très
judicieuse psychologie, et que, pour cette raison, je reproduis ici:
«Après la condamnation de Ferdinand de Lesseps, on n'a plus le droit de
s'étonner de la triste fin de Christophe Colomb. Si Ferdinand de Lesseps
est un escroc, toute noble illusion est un crime. L'antiquité aurait
couronné la mémoire de Lesseps d'une auréole de gloire, et lui aurait
fait boire à la coupe du nectar au milieu de l'Olympe, car il a changé
la face de la terre, et il a accompli des oeuvres qui perfectionnent
la création. En condamnant Ferdinand de Lesseps, le président de la Cour
d'appel s'est fait immortel, car toujours les peuples demanderont le nom
de l'homme qui ne craignit pas d'abaisser son siècle pour habiller de la
casaque du forçat un vieillard dont la vie a été la gloire de ses
contemporains.
«Qu'on ne nous parle plus désormais de justice inflexible, là où règne
la haine bureaucratique contre les grandes oeuvres hardies. Les
nations ont besoin de ces hommes audacieux qui croient en eux-mêmes et
franchissent tous les obstacles, sans égard pour leur propre personne.
Le génie ne peut pas être prudent; avec la prudence il ne pourrait
jamais élargir le cercle de l'activité humaine.
«... Ferdinand de Lesseps a connu l'ivresse du triomphe et l'amertume
des déceptions: Suez et Panama. Ici le coeur se révolte contre la
morale du succès. Lorsque de Lesseps eut réussi à relier deux mers,
princes et nations lui rendirent leurs hommages; aujourd'hui qu'il
échoue contre les rochers des Cordillères, il n'est plus qu'un vulgaire
escroc... Il y a là une guerre des classes de la société, un
mécontentement de bureaucrates et d'employés qui se vengent par le code
criminel contre ceux qui voudraient s'élever au-dessus des autres... Les
législateurs modernes se trouvent embarrassés devant ces grandes idées
du génie humain; le public y comprend moins encore, et il est facile à
un avocat général de prouver que Stanley est un assassin et Lesseps un
trompeur.»