Peut-on prolonger la vie humaine?
Telle est la question qui, secrètement ou non, se pose tôt ou tard
devant l'esprit investigateur du savant, qu'il s'agisse d'un alchimiste
ou d'un professeur du Collège de France.
Les écoles spiritualistes, qui considéraient la vie comme quelque chose
d'immatériel, de complet et d'existant par soi-même, fournissaient
aux audacieux de solides arguments de recherche. Mais la froide
argumentation positiviste de l'École de Médecine de Paris vint détruire
ces beaux rêves au nom de l'expérimentation pure, et la vie ne fut
plus que le résultat plus ou moins parfait d'actes chimiques accomplis
d'après des lois déterminées dans l'intimité des tissus.
Cette lutte entre les deux tendances opposées est bien curieuse à
suivre.--_Bichat_ sentant la puissance efficiente de la vie vient
la définir: _ce qui résiste à la mort_; mauvaise définition pour le
philosophe; excellente pour le médecin qui, tôt ou tard, constate la
force curative de cette puissance mystérieuse.--_Claude Bernard_ jure de
savoir à quoi s'en tenir et, renversant la définition spiritualiste de
Bichat, il fait de l'étude de la vie la préoccupation constante de ses
recherches. De superbes résultats sur les fonctions particulières de
divers organes sont acquis chemin faisant, mais le but à atteindre
semble reculer sans cesse et le célèbre adversaire de Bichat se déclare
vaincu dans un de ses derniers ouvrages[1]: (je cite de mémoire) «La
vie, c'est ce qui fait qu'un oeuf de poule et un oeuf de rossignol,
constitués chimiquement de même, produisent l'un une poule, l'autre un
rossignol.»
[Note 1: Claude Bernard, _Science expérimentale_.]
Sans vouloir nous attarder plus que de mesure sur cette question qui
touche trop aux «Causes Premières», constatons l'existence en l'homme
d'une force qui renouvelle sans cesse les éléments usés et conserve la
forme du corps.
Les expériences de _Flourens_, faisant manger de la garance aux animaux,
sont venues en effet prouver que les cellules matérielles les plus dures
et les plus résistantes du corps humain, les cellules osseuses, mettent
au maximum _un mois_ à se renouveler. Il en résulte, ainsi que le
remarque _Maldan_[2], qu'une personne que nous voyons au bout de trois
ou quatre mois n'est plus la même, matériellement parlant, que celle
que nous avons vue quatre mois avant. Pourtant la physionomie n'a pas
changé; la forme générale du corps non plus; il faut donc qu'il y
ait dans l'homme une certaine force qui conserve les formes acquises
indépendamment du renouvellement incessant des cellules.
[Note 2: Maldan, _Matière et force_, Dentu, 1882.]
Où se trouve donc cette force?
Dans l'homme, elle est charriée partout par un petit élément cellulaire,
le globule sanguin, qui vient redonner la force aux organes qui en ont
besoin et qui court ensuite quérir lui-même une nouvelle provision de
cette force pour revenir de nouveau.--Cela s'appelle la circulation.
Empêchez le globule d'arriver à un organe, cet organe _meurt_ bientôt,
ce qui nous indique que le globule sanguin est bien le siège de cette
force qui n'est autre que _la vie_.
Un premier moyen, bien grossier, de redonner la vie à celui qui en
manque est donc de lui infuser directement une certaine quantité de
globules sanguins vivants. Cela s'appelle la transfusion du sang et
c'est là le procédé de rajeunissement de certains riches Orientaux.
Mais la force dans l'homme n'est pas seulement fixée sur cet élément
qui circule toujours: la nature a ménagé un peu partout une série de
réservoirs dans lesquels cette force vient se condenser, se mettre en
tension, s'accumuler pour être répartie ensuite au fur et à mesure des
besoins. Ces réservoirs sont des ganglions nerveux réunis souvent
en plexus et leur ensemble constitue le mystérieux système de la vie
organique représenté par le nerf grand sympathique.
Tout autour du coeur, tout le long de la colonne vertébrale, dans
l'intérieur de l'abdomen se trouvent _des centres de réserve de force
vitale_, centres sous l'influence desquels se meuvent tous les organes
qui marchent sans subir l'action de notre volonté.
Or, un fait depuis longtemps connu des Indous et des Orientaux, c'est
que la vie, ainsi mise en réserve peut _sortir hors de l'être humain_ et
venir agir à distance.
Celui qui possède le secret de cette action pourra donc, non plus
soutirer le sang qui doit le revivifier, procédé tout au plus digne
des ignorants, mais s'adresser aux réserves vitales et, invisiblement,
attirer en lui la force qui lui manque.
A ceux qui douteraient de l'action de la vie hors de l'homme, je citerai
les délicates et rigoureuses expériences de _William Crookes_, de la
Société royale de Londres[3] sur la Force Psychique et son action à
distance, action vérifiée par des appareils mécaniques enregistreurs.
[Note 3: William Crookes, _Force Psychique_.]
Nous voici donc retombés dans le domaine du Magnétisme animal et du
Spiritisme, me direz-vous?
Appelez-le comme vous voudrez. Que m'importe. Il s'agit là de faits
réels, indiscutables, que les Académies admettront dans quelques
dizaines d'années.
Puisque je suis lancé sur ce terrain de la science occulte, pourquoi
n'irais-je pas jusqu'au bout des hypothèses en vous racontant l'origine
de la vie humaine d'après les occultistes.
Vous n'ignorez pas, n'est-ce pas, que la vie est en réserve dans les
ganglions nerveux du grand sympathique. D'où vient-elle avant d'être
condensée là?
Du globule sanguin, soit directement, soit par l'intermédiaire du
cervelet, si l'on en croit les admirables travaux, malheureusement peu
connus, du Dr Luys[4].
[Note 4: Dr Luys, _le Système nerveux_. Paris, 1865, in 8°.]
Ce globule sanguin, où puise-t-il cette force qu'il porte partout sous
l'influence de l'oxydation de l'hémoglobine?
Dans l'air qui baigne et qui vivifie tous les êtres vivants de la terre,
soit directement, soit en dissolution.
Toute composition chimique mise à part, d'où vient l'air?
Un occultiste de haute valeur, _Chardel_[5], montre que l'atmosphère
terrestre résulte de l'action du Soleil sur notre Terre.--L'Air est une
modalité de la Force solaire.
[Note 5: Chardel, _Esquisse de la Nature humaine_, I vol. in-8°,
1840.]
L'origine première de la Vie, c'est donc le Soleil qui, par une série de
transformations successives, arrive à se loger dans un ganglion nerveux
sous forme de vie humaine.
Quand je brûle du bois, croyez-vous que je fais autre chose que
d'extraire le Soleil que ce bois avait condensé, alors que le végétal
était vivant?
Il en est de même pour la vie dans toutes ses modalités.
Un troisième moyen plus mystérieux encore que les précédents consiste
donc à aller chercher secrètement les éléments vivificateurs dans le
Soleil lui-même; mais alors nous faisons de la Magie, mot qui sonne
mal aux oreilles des savants contemporains et que les littérateurs se
chargeront du reste de leur faire comprendre mieux que nous pourrions le
faire nous-même.
Il existe en effet de nos jours de véritables centres de recherches où
est étudiée la Magie dans toutes ses branches.--Le _Groupe indépendant
d'études ésotériques_, la Revue _l'Initiation_[6] traitent de ces
questions et de nombreux chercheurs: _Stanislas de Guaita, F.-Ch.
Barlet, Julien Lejay, Polti et Gary, Augustin Chaboseau_ appliquent la
Science Occulte à nos diverses sciences contemporaines.
[Note 6: 58, rue St-André-des-Arts, Paris.]
La liste se grossit chaque jour davantage des Mages-Littérateurs
représentant toutes les écoles, depuis le catholique ultramontain
_Joséphin Péladan_, l'initiateur du mouvement, jusqu'au charmant poète
_Gilbert Augustin Thierry_, en passant par le catholique socialiste
_Paul Adam_ et les poètes _Alber Jhouney_, _Emile Michelet_, _Paul
Marrot et L. Mauchel_. Voilà donc une nouvelle école qui se lève à
l'horizon, école tout à la fois scientifique, artistique et sociale, et
au nom de tous ses partisans je remercie _Jules Lermina_ d'avoir prêté
son talent de littérateur à l'exposition de cette thèse que la vie peut
s'infuser mystérieusement d'un être à l'autre, secret redoutable de
l'_Elixir de Vie_ des anciens alchimistes et des initiés de l'Orient.
Mais peut-on devenir immortel?
Demandez à MM. les docteurs _Brown Sequart_ et _Variot_ ou attendez la
prochaine nouvelle de Jules Lermina.
Papus.