L'ETINCELLE

I

Un jour terne et mélancolique pénétrait dans la pièce à travers les

vitres ruisselantes de la pluie fine, serrée, tenace qui tombait depuis

l'aube. Dans cette sorte de pénombre disparaissaient ou s'estompaient à

peine les dressoirs de bois sombre, le massif buffet garni de

précieuses porcelaines, les quelques tableaux, paysages dus à des

pinceaux célèbres, qui ornaient cette très vaste salle à manger. Seule,

la partie de la grande table qui se rapprochait des deux fenêtres

voyait arriver à elle une clarté à peu près suffisante...

Du moins, la personne qui se trouvait là s'en contentait et travaillait

avec une extrême application. Sa tête demeurait penchée sur le linge

qu'elle reprisait et l'on n'apercevait d'elle que son buste mince et

élégant, un peu grêle, et une épaisse torsade de cheveux soyeux, d'une

remarquable finesse et d'une nuance blond argenté rare et charmante.

Les mains qui faisaient marcher l'aiguille étaient petites et bien

faites, mais brunies, même un peu durcies comme celles d'une ménagère.

Le silence, dans cette rue parisienne un peu retirée, était troublé

seulement à de rares intervalles par le passage d'une voiture et de

piétons dont les pas claquaient sur le sol mouillé. Dans l'appartement

lui-même, rien ne venait le rompre...

Mais un pas énergique résonna soudain derrière une porte, et celle-ci

s'ouvrit avec un petit grincement. Dans l'ouverture s'encadra une femme

de haute stature et d'apparence vigoureuse. Une épaisse chevelure

noire, à peine traversée de quelques fils d'argent, ombrageait son

front élevé et volontaire, en faisant ressortir la pâleur de ce visage

aux traits accentués. Dès le premier coup d'oeil jeté sur cette

physionomie énergique et hautaine, en rencontrant ces yeux bruns très

pénétrants, froids et tranchants comme une lame, mais animés d'une

singulière intelligence, on avait l'intuition de se trouver en face

d'une personnalité remarquable--quoique peu sympathique.

--Isabelle!

La voix qui prononçait ce nom résonna, brève et métallique, dans le

silence de la grande salle... La tête blonde se leva lentement et deux

grands yeux d'un bleu violet se tournèrent vers la porte.

--Isabelle, nous partirons dans deux jours pour Maison-Vieille.

Tenez-vous prête.

--Bien, grand'mère, dit une voix calme, presque morne.

Et la tête blonde s'abaissa de nouveau.

La grande dame brune s'éloigna en refermant la porte d'un mouvement

plein de décision... Mais une minute plus tard, cette porte se

rouvrait, livrant passage à une ombre mince et grise qui se glissa dans

la salle et arriva près de la travailleuse.

--Quelle folie, Isabelle!... Est-il vraiment raisonnable de repriser

avec un jour pareil! dit une petite voix grêle. Cela n'a rien de

pressé, voyons?

L'aiguille fut arrêtée dans son mouvement et un jeune visage se tourna

vers l'arrivante. Il était impossible de rêver un teint d'une plus

parfaite blancheur... non la froide blancheur du marbre, mais celle,

exquisement délicate, comme transparente, des pétales de certaines

roses... Mais cette figure de jeune fille, fine et charmante, était

amaigrie et empreinte d'une morne tristesse.

--Je suis très pressée au contraire, tante Bernardine... maintenant

surtout.

--Ah! tu fais allusion au départ pour Maison-Vieille, sans doute?

Madame Norand t'a dit?...

La jeune fille inclina affirmativement la tête... Ses mains étaient

maintenant croisées sur son ouvrage et elle regardait distraitement les

minuscules ruisseaux serpentant le long des vitres, et incessamment

alimentés par la pluie persistante.

Son interlocutrice s'assit près d'elle... Cette petite femme maigre et

légèrement contrefaite, dont le visage jauni s'encadrait de bandeaux

d'un blond terne, semblait n'avoir, au premier abord, aucune

ressemblance avec la jolie créature qui l'appelait sa tante. Cependant,

en les voyant quelque temps l'une près de l'autre, on réussissait à

trouver quelques traits identiques dans la physionomie effacée et

insignifiante de la vieille demoiselle et celle, infiniment délicate,

mais trop grave de la jeune fille.

--Es-tu contente, Isabelle?... Tu aimes mieux Astinac que Paris,

n'est-ce pas?

Isabelle demeura un instant sans répondre, le visage tourné vers la

fenêtre par laquelle le crépuscule tombant jetait une plus pénétrante

mélancolie... Enfin, elle dit lentement:

--Oui, peut-être... J'aime la campagne... et puis...

L'étincelle · 第 8 / 22 题