L'ÂME.

Quaré tristis es, anima mea?

(_Ps. 12._)

En ce temps-là, une âme fut créée en même temps que des milliers

d'autres âmes et jaillit de la pensée incessamment féconde de Seigneur.

Mais tandis que les autres âmes ses soeurs se répandaient dans les

mondes, allant se mêler et se fondre dans les êtres auxquels elles

étaient destinées;

Que quelques-unes allaient animer des planètes et des soleils, que

d'autres restaient auprès de Dieu, divinement conservées dans les anges

qui chantent autour de son trône;

Que toutes enfin avaient leur mission, leur être à qui elles pouvaient

s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le décret du Seigneur.

Elle seule n'avait point eue de destination, aucun être ne l'attendait

dans son sein, aucune planète, aucun soleil ne l'appelaient à eux.

Elle était solitaire, errante dans I'espace, et elle gémissait, la

pauvre âme, ne sachant où se poser, où vivre.

Elle s'abattait inquiète sur le calice des fleurs, croyant y trouver un

asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rosée, et n'avaient pas

de place pour elle.

Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient

pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'était qu'une âme.

Puis elle se répandait autour des planètes, sur les soleils, sur les

hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la

place occupée, le vase rempli.

Et dans son désespoir elle remonta jusqu'à Dieu, et lui dit:

O Seigneur! pourquoi m'as-tu créée, pourquoi m'as-tu faite immortelle,

puisque je serai toujours misérable, ne sachant à qui m'unir jusqu'à la

fin des temps?

Pourquoi m'as-tu oubliée lorsque tu dispensais à mes soeurs des

existences avec lesquelles elles peuvent s'allier?

Et moi, voilà que je suis toujours errante et triste, implorant toute la

nature, et repoussée par tous.

C'est en vain que j'offre en hommage mon immatérialité immortelle; tous

la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insensés, qui

la dédaignent.

Et tous les hommes, ont leurs âmes, et je n'ai pu trouver place avec eux.

J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'âme; et elle

était chez eux, et encore plus sublime.

J'allais aux insensés, et les insensés avaient leur âme

divine;--j'allais aux méchants, tant j'étais malheureuse! et eux encore

avaient l'âme que tu leur as donnée.

Mais que devenir, ô Seigneur! et pourquoi as-tu oublié ma destination

dans le monde?

Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impénétrables dans tout,

sourit à la pauvre âme, et exauça ses prières.

Il lui fut accordé d'habiter tour à tour, et à son choix, dans les

grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant

quelques instants leur âme, qui sommeillait et s'effaçait à la venue; et

pendant le séjour de celle-ci.

Il lui fut donné de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter

les souvenirs.

Et cette âme ayant vécu quelques instant dans ces hommes, voici comme

elle redisait ses souvenirs.

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L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843 · 第 8 / 15 题