Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.
(Suite.)
--Ah! dit Mark sur le même ton, vous y voilà! rien autre, un esclave. Si
bien que lorsque cet homme était jeune--n'ayez, donc pas l'air de le
regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il était jeune, il a reçu une
balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a été marqué et
tailladé au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un véritable
porc. Son corps a été déformé à coup de fouet, son col écorché par un
collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoriés gardent la marque
des lourds anneaux qu'ils ont longtemps portés. Comme je venais
d'aveindre mon dîner, il s'est dépouillé de son habit, et m'a débarrassé
de mon appétit par la même occasion (1).
[Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagération, nous copions
au hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur
dans les journaux américains, et précédés habituellement d'une
grossière gravure sur bois représentant un nègre marron, les mains
enclavées dans des menottes, courbé sous l'étreinte d'un blanc qui
le tient serré à la gorge.
«En fuite, un enfant nègre d'environ douze ans; il porte autour du cou
un fort collier de chien, sur lequel est gravé le nom de _de Lampert_.»
«Vingt-cinq dollars de récompense pour qui me ramènera mon nègre Isaac;
il a au-dessus de l'oeil droit la cicatrice d'une blessure faite par un
coup de bâton, et sur le dos, celle d'un coup de feu.»
«En fuite, un nègre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant
la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau.
Il aime fort à parler de la bonté de Dieu.»
«En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite
cicatrice sur l'oeil gauche, plusieurs dents de la mâchoire supérieure
arrachées, et la lettre I marquée au fer rouge sur sa joue, et sur son
front.»
«En fuite, une femme nègre et ses deux enfants. Peu de jours avant son
évasion je l'avais brûlée à la joue gauche avec un fer rouge, en
essayant de faire la lettre M.»
Pour expliquer les dents arrachées, les oreilles, des doigts, des mains
et des pieds coupés, signalements habituels des malheureux fugitifs,
nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de
mécontentement, de crainte d'évasion, ou lorsqu'une négresse trop belle
inspire de la jalousie. Quant aux lettres marquées au fer rouge, c'est
une simple mesure d'ordre. Du reste, les maîtres qui font couper une
main à leur esclave choisissent de préférence la gauche, comme moins
agissante; de même ils ménagent l'orteil en faisant couper les doigts de
pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de
sang aux propriétaires d'esclaves. Nous pourrions en rapporter de
nombreux exemples en continuant à reproduire ces annonces, aussi
communes dans les journaux américains, que celles des maisons à vendre
dans nos petites affiches; mais cette dégoûtante et barbare
récapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigués
nous-mêmes.]
--Tout cela serait-il vrai? demanda Martin à son nouvel ami, resté
debout à côté de lui.
--Je n'ai nulle raison d'en douter, répondit ce dernier, baissant les
yeux et secouant la tête. La chose se voit assez fréquemment.
--Dieu vous bénisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour
avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier maître mourut; ainsi
fit le second, la tête ouverte d'un coup de hache par un autre esclave
qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir,
celui qui est là, gagna un meilleur maître, et, en mettant sou sur sou,
au bout de nombre d'années, il parvint à racheter sa liberté, qui lui
fut cédée au rabais, vu que ses forces déclinaient rapidement et qu'il
était fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, où il travaille tant
qu'il peut, et économise, de son mieux, afin de se passer une légère
fantaisie avant de mourir, de se régaler d'une petite emplette, un rien,
une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait
racheter... Voilà tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en
plus; et vive la liberté! hourah! pour jamais!
--Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trêve à vos
folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait là?
--Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa
brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le
louer à l'avance, à prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me
tint compagnie, qu'il me mit en gaîté: aussi me voilà joyeux comme
pinçon. Ah! si j'étais assez riche pour passer contrat avec lui, et que
je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, là, tous
les jours, à mon aise; je deviendrais par trop jovial!»
Il est fâcheux d'élever des doutes sur la véracité de Mark, mais
l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment
même un démenti formel à sa déclaration de joie.
«Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont
si passionnés pour la liberté, de ce côté-ci du globe, qu'ils rachètent,
la vendent, la portent avec eux, l'étalent en plein marché! Bref, ils en
sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empêcher de prendre avec elle
toutes sortes de libertés, et c'est là la raison du pourquoi.
--Fort bien, dit Martin, qui désirait changer de sujet. Et maintenant
que vous en êtes venu à conclusion. Mark, peut-être me ferez-vous
l'honneur de m'écouter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu
où il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins.
--Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? répéta Mark; allons, Cicéron,
en avant!
--Est-ce là son nom? demanda Martin.
--C'est son nom, monsieur,» répliqua Mark; et, de dessous le
porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure
obscurcissaient les ombres, le nègre acquiesça par une grimace et
descendit, clopin clopant, chargé d'une portion des bagages, Mark Tapley
ayant pris les devants avec le reste.
Martin et son ami les suivirent jusqu'à la porte d'en bas; et ils
allaient continuer leur promenade, quand l'Américain arrêta son
compagnon et lui demanda, en hésitant un peu, si l'on pouvait se fier au
jeune homme.
«A Mark? oh! certainement on peut tout remettre à sa garde.
--Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir
avec nous. C'est un brave garçon qui dit son avis trop ouvertement.
--Au fait, répliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habité de
république libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler.
--Décidément, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit
l'Américain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici
dans un État à esclaves, à la vérité; mais, je l'avoue, non sans honte,
l'esprit de tolérance est chez nous beaucoup moins commun que ses
formes; à la moindre dissidence, notre modération les uns envers les
autres fait défaut, et pour peu qu'il s'agisse d'étrangers... Non,
réellement il est plus prudent qu'il nous suive.»
En conséquence, Mark fut rappelé; Cicéron et sa brouette s'acheminèrent
d'un côté, et Martin et ses compagnons de l'autre.
Ils mirent deux ou trois heures à parcourir la ville, la considérant des
points de vue les plus avantageux, s'arrêtant dans les principales rues
et devant les édifices publics que M. Bevan leur faisait remarquer.
Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre
le café chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui
paraissait avoir à coeur de le conduire, ne fût-ce que pour une visite
d'une heure, chez un de ses amis logé dans le voisinage, finit par
l'emporter. Las et fort disposé à décliner la politesse, Martin n'osa
persister à mettre en avant qu'il n'était pas connu de ceux auprès
desquels son compagnon désirait si fort l'introduire. Une fois donc, en
sa vie, à tout hasard et sans que la chose tirât à conséquence, Martin
se résigna à faire céder sa volonté à celle d'autrui; le consentement
même fut donné de bonne grâce, tant le voyage lui avait déjà profité.
S'arrêtant devant une maison fort propre, de médiocre étendue, dont les
fenêtres, vivement éclairées, illuminaient la rue obscure, M. Bevan
frappa. La porte fut immédiatement ouverte par un Irlandais, tellement
Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir
être revêtu que de haillons, et manquait aux précédents, à son devoir, à
toute idée reçue, en se présentant, avec sa figure riante, bien couvert
d'un habit complet.
Mark fut laissé aux soins de cette espèce de phénomène, ce n'était rien
moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin à ce dernier,
l'introduisit dans le salon, dont les fenêtres égayaient et éclairaient
la rue. Là, il présenta à ses amis: «M. Chuzzlewit, gentilhomme tout
frais débarqué d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la
connaissance depuis peu.» Accueilli avec la plus parfaite urbanité,
Martin, en moins de cinq minutes, se trouva établi fort à l'aise au coin
du feu, et presque sur un pied d'intimité avec toute la famille.
Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une âgée de dix-huit
ans, l'autre de vingt,--toutes deux à taille déliées, toutes deux fort
jolies; de leur mère, plus âgée, plus flétrie, qu'à l'avis de Martin
elle n'aurait dû être; de leur grand'mère, petite vieille à l'air vif et
éveillé, qui semblait s'être fait enterrer une première fois pour
reparaître ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait
le père et le frère des deux jeunes miss: le premier, négociant, le
second, encore étudiant au collège. Tous deux, par une certaine
cordialité de manières, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils
ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils étaient
proches parents.
Martin n'avait pu s'empêcher d'établir la généalogie à partir des jeunes
filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses pensées,
non-seulement parce qu'elles étaient, comme nous l'avons dit, fort
jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits
souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirés;
avantages que leurs chaises berceuses déployaient de façon à tourner la
tête aux assistants.
Rien de plus agréable, sans doute, que d'être commodément assis dans une
chambre bien close, meublée avec élégance, chauffée par un brillant
foyer, remplie de charmantes bagatelles, de décorations ravissantes, y
compris quatre ensorcelants petits souliers le même nombre de bas blancs
et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes
dignes d'être aussi gracieusement enchâssée! Un rude passage dans le
Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss
Pawkins, avaient merveilleusement préparé Martin à contempler sa
nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en conséquence, il
devint charmant, irrésistible, et, lorsque le thé et le café arrivèrent,
escortés de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits
gâteaux du monde, l'Anglais, livré à toute sa vivacité d'esprit, avait
fait la conquête de la famille entière.
(La suite à un prochain numéro.)