CHARLES DICKENS. (Voir I, II, p. 26, 58, 105, 139 et 155.)

Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.

(Suite.)

--Ah! dit Mark sur le même ton, vous y voilà! rien autre, un esclave. Si

bien que lorsque cet homme était jeune--n'ayez, donc pas l'air de le

regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il était jeune, il a reçu une

balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a été marqué et

tailladé au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un véritable

porc. Son corps a été déformé à coup de fouet, son col écorché par un

collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoriés gardent la marque

des lourds anneaux qu'ils ont longtemps portés. Comme je venais

d'aveindre mon dîner, il s'est dépouillé de son habit, et m'a débarrassé

de mon appétit par la même occasion (1).

[Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagération, nous copions

au hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur

dans les journaux américains, et précédés habituellement d'une

grossière gravure sur bois représentant un nègre marron, les mains

enclavées dans des menottes, courbé sous l'étreinte d'un blanc qui

le tient serré à la gorge.

«En fuite, un enfant nègre d'environ douze ans; il porte autour du cou

un fort collier de chien, sur lequel est gravé le nom de _de Lampert_.»

«Vingt-cinq dollars de récompense pour qui me ramènera mon nègre Isaac;

il a au-dessus de l'oeil droit la cicatrice d'une blessure faite par un

coup de bâton, et sur le dos, celle d'un coup de feu.»

«En fuite, un nègre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant

la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau.

Il aime fort à parler de la bonté de Dieu.»

«En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite

cicatrice sur l'oeil gauche, plusieurs dents de la mâchoire supérieure

arrachées, et la lettre I marquée au fer rouge sur sa joue, et sur son

front.»

«En fuite, une femme nègre et ses deux enfants. Peu de jours avant son

évasion je l'avais brûlée à la joue gauche avec un fer rouge, en

essayant de faire la lettre M.»

Pour expliquer les dents arrachées, les oreilles, des doigts, des mains

et des pieds coupés, signalements habituels des malheureux fugitifs,

nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de

mécontentement, de crainte d'évasion, ou lorsqu'une négresse trop belle

inspire de la jalousie. Quant aux lettres marquées au fer rouge, c'est

une simple mesure d'ordre. Du reste, les maîtres qui font couper une

main à leur esclave choisissent de préférence la gauche, comme moins

agissante; de même ils ménagent l'orteil en faisant couper les doigts de

pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de

sang aux propriétaires d'esclaves. Nous pourrions en rapporter de

nombreux exemples en continuant à reproduire ces annonces, aussi

communes dans les journaux américains, que celles des maisons à vendre

dans nos petites affiches; mais cette dégoûtante et barbare

récapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigués

nous-mêmes.]

--Tout cela serait-il vrai? demanda Martin à son nouvel ami, resté

debout à côté de lui.

--Je n'ai nulle raison d'en douter, répondit ce dernier, baissant les

yeux et secouant la tête. La chose se voit assez fréquemment.

--Dieu vous bénisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour

avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier maître mourut; ainsi

fit le second, la tête ouverte d'un coup de hache par un autre esclave

qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir,

celui qui est là, gagna un meilleur maître, et, en mettant sou sur sou,

au bout de nombre d'années, il parvint à racheter sa liberté, qui lui

fut cédée au rabais, vu que ses forces déclinaient rapidement et qu'il

était fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, où il travaille tant

qu'il peut, et économise, de son mieux, afin de se passer une légère

fantaisie avant de mourir, de se régaler d'une petite emplette, un rien,

une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait

racheter... Voilà tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en

plus; et vive la liberté! hourah! pour jamais!

--Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trêve à vos

folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait là?

--Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa

brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le

louer à l'avance, à prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me

tint compagnie, qu'il me mit en gaîté: aussi me voilà joyeux comme

pinçon. Ah! si j'étais assez riche pour passer contrat avec lui, et que

je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, là, tous

les jours, à mon aise; je deviendrais par trop jovial!»

Il est fâcheux d'élever des doutes sur la véracité de Mark, mais

l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment

même un démenti formel à sa déclaration de joie.

«Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont

si passionnés pour la liberté, de ce côté-ci du globe, qu'ils rachètent,

la vendent, la portent avec eux, l'étalent en plein marché! Bref, ils en

sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empêcher de prendre avec elle

toutes sortes de libertés, et c'est là la raison du pourquoi.

--Fort bien, dit Martin, qui désirait changer de sujet. Et maintenant

que vous en êtes venu à conclusion. Mark, peut-être me ferez-vous

l'honneur de m'écouter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu

où il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins.

--Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? répéta Mark; allons, Cicéron,

en avant!

--Est-ce là son nom? demanda Martin.

--C'est son nom, monsieur,» répliqua Mark; et, de dessous le

porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure

obscurcissaient les ombres, le nègre acquiesça par une grimace et

descendit, clopin clopant, chargé d'une portion des bagages, Mark Tapley

ayant pris les devants avec le reste.

Martin et son ami les suivirent jusqu'à la porte d'en bas; et ils

allaient continuer leur promenade, quand l'Américain arrêta son

compagnon et lui demanda, en hésitant un peu, si l'on pouvait se fier au

jeune homme.

«A Mark? oh! certainement on peut tout remettre à sa garde.

--Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir

avec nous. C'est un brave garçon qui dit son avis trop ouvertement.

--Au fait, répliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habité de

république libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler.

--Décidément, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit

l'Américain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici

dans un État à esclaves, à la vérité; mais, je l'avoue, non sans honte,

l'esprit de tolérance est chez nous beaucoup moins commun que ses

formes; à la moindre dissidence, notre modération les uns envers les

autres fait défaut, et pour peu qu'il s'agisse d'étrangers... Non,

réellement il est plus prudent qu'il nous suive.»

En conséquence, Mark fut rappelé; Cicéron et sa brouette s'acheminèrent

d'un côté, et Martin et ses compagnons de l'autre.

Ils mirent deux ou trois heures à parcourir la ville, la considérant des

points de vue les plus avantageux, s'arrêtant dans les principales rues

et devant les édifices publics que M. Bevan leur faisait remarquer.

Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre

le café chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui

paraissait avoir à coeur de le conduire, ne fût-ce que pour une visite

d'une heure, chez un de ses amis logé dans le voisinage, finit par

l'emporter. Las et fort disposé à décliner la politesse, Martin n'osa

persister à mettre en avant qu'il n'était pas connu de ceux auprès

desquels son compagnon désirait si fort l'introduire. Une fois donc, en

sa vie, à tout hasard et sans que la chose tirât à conséquence, Martin

se résigna à faire céder sa volonté à celle d'autrui; le consentement

même fut donné de bonne grâce, tant le voyage lui avait déjà profité.

S'arrêtant devant une maison fort propre, de médiocre étendue, dont les

fenêtres, vivement éclairées, illuminaient la rue obscure, M. Bevan

frappa. La porte fut immédiatement ouverte par un Irlandais, tellement

Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir

être revêtu que de haillons, et manquait aux précédents, à son devoir, à

toute idée reçue, en se présentant, avec sa figure riante, bien couvert

d'un habit complet.

Mark fut laissé aux soins de cette espèce de phénomène, ce n'était rien

moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin à ce dernier,

l'introduisit dans le salon, dont les fenêtres égayaient et éclairaient

la rue. Là, il présenta à ses amis: «M. Chuzzlewit, gentilhomme tout

frais débarqué d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la

connaissance depuis peu.» Accueilli avec la plus parfaite urbanité,

Martin, en moins de cinq minutes, se trouva établi fort à l'aise au coin

du feu, et presque sur un pied d'intimité avec toute la famille.

Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une âgée de dix-huit

ans, l'autre de vingt,--toutes deux à taille déliées, toutes deux fort

jolies; de leur mère, plus âgée, plus flétrie, qu'à l'avis de Martin

elle n'aurait dû être; de leur grand'mère, petite vieille à l'air vif et

éveillé, qui semblait s'être fait enterrer une première fois pour

reparaître ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait

le père et le frère des deux jeunes miss: le premier, négociant, le

second, encore étudiant au collège. Tous deux, par une certaine

cordialité de manières, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils

ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils étaient

proches parents.

Martin n'avait pu s'empêcher d'établir la généalogie à partir des jeunes

filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses pensées,

non-seulement parce qu'elles étaient, comme nous l'avons dit, fort

jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits

souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirés;

avantages que leurs chaises berceuses déployaient de façon à tourner la

tête aux assistants.

Rien de plus agréable, sans doute, que d'être commodément assis dans une

chambre bien close, meublée avec élégance, chauffée par un brillant

foyer, remplie de charmantes bagatelles, de décorations ravissantes, y

compris quatre ensorcelants petits souliers le même nombre de bas blancs

et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes

dignes d'être aussi gracieusement enchâssée! Un rude passage dans le

Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss

Pawkins, avaient merveilleusement préparé Martin à contempler sa

nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en conséquence, il

devint charmant, irrésistible, et, lorsque le thé et le café arrivèrent,

escortés de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits

gâteaux du monde, l'Anglais, livré à toute sa vivacité d'esprit, avait

fait la conquête de la famille entière.

(La suite à un prochain numéro.)

L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843 · 第 5 / 15 题