SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Cour du Banc de la Reine Dublin; Portrait de

l'impératrice du Brésil_.--Courrier de Paris.--Destruction des Monuments

historiques. _Ave de Saintes_.--Théâtres. _Mlle Déjazet dans la Marquise

de Carabas; Arnal en Berger dans l'Homme blasé; Dix Caricatures sur la

Péri_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)--L'Ame

errante. _Cinq Gravures_, par Tony Johannot.--Améliorations et Ouverture

des Voies publiques à Paris. _Plan de Paris avec indication des rues

nouvelles ou projetées_.--Musique. Je t'ai bien longtemps attendu;

romance; paroles de M. Henri Blaze; musique de M. Allyre.

Bureau.--Monument élevé par les Écossais à la mémoire des prisonniers

français. _Gravure_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--_Corps de

garde et Plan de la place de la Bastille_.--Amusements des

Sciences.--Rébus.

Nota. Le portrait de la reine d'Espagne donné dans notre dernière

livraison était tiré du _Semenario pintoresco español._

Histoire de la Semaine.

Que les gens avides de politique prennent patience: l'ordonnance de

convocation des Chambres a paru au _Moniteur_: elles se réuniront le 27

décembre, et bientôt les cris: _aux voix_; et _la clôture!_ retentiront

aux oreilles qui ne connaissent pas de sons plus harmonieux.--En

attendant, Paris a eu à se débattre sur des candidatures, et à se

passionner sur des noms propres. Quatre de ses arrondissements ont élu

de nouveau leurs mandataires au conseil municipal; opération sérieuse,

car le bail est de neuf ans et non résiliable, et neuf ans du budget de

Paris, c'est environ un demi-milliard, au bon emploi et à la meilleure

distribution duquel chaque élu est chargé de veiller. Les électeurs ont

dès le premier tour de scrutin, réélu à de fortes majorités tous les

hommes qui avaient précédemment rendu des services notables dans les

fonctions qu'ils sollicitaient de nouveau. Il y a eu et il devait y

avoir, en effet, moins d'ensemble pour les désignations nouvelles. Elles

ont porté sur des hommes estimés par leurs concitoyens, mais

généralement peu connus en dehors de l'arrondissement qui les a choisis.

Un seul nom devait à des idées de régénération sociale qui ne sont pas

encore précisément celles de tout le monde, à une publication

quotidienne qui à une politique, à part, et à une polémique qui la sert

mal, une notoriété qui a trouvé d'abord les électeurs indécis. Mais la

réunion préparatoire a fait cesser l'éloignement de beaucoup d'entre

eux, et au second tour de scrutin, ce nom, déjà avantageusement placé le

premier jour, est sorti vainqueur de l'urne. C'est celui de M. Victor

Considérant, rédacteur en chef de la _Démocratie Pacifique_. Auprès de

beaucoup d'électeurs, l'adjectif aura demandé et obtenu pardon pour le

substantif.

En Espagne, avant de se trouver un mari, la jeune reine, aujourd'hui

majeure, a dû commencer par se chercher des ministres. M. Lopez a

persisté dans son refus de rester aux affaires; M. Serrano seul a gardé

le portefeuille du département de la guerre. Le président du cabinet,

qui se retire après la majorité déclarée de la reine, et aussi après la

cessation de ce que la lutte armée avait de plus ardent, ne s'est point

dissimulé que pour arriver à quelques-uns de ces résultats, qui

n'étaient peut-être pas tous également utiles et qui auraient pu, on le

pense assez généralement aussi, être obtenus par d'autres moyens, il

s'était cru forcé trop de fois de méconnaître la constitution pour

pouvoir administrer sous elle et par elle, alors qu'il n'y avait plus de

prétexte pour se soustraire à son empire. M. Olozaga, qui a proclamé

qu'il fallait rentrer dans la Charte, a été chargé de composer un

cabinet et a rempli cette mission. Nous verrons si les progressistes lui

prêteront l'appui qu'il a témoigné la confiance d'obtenir d'eux. En

Catalogne, le désarmement de Barcelone s'est opéré; les émigrés de cette

ville y sont rentrés, et les travaux des fabriques ont commencé à

reprendre. Le capitaine-général de la province, après avoir présidé aux

mesures qui ont suivi la capitulation et la reddition de la ville, a dû

aller lui-même, suivi de six bataillons, prendre le commandement des

troupes qui bloquent encore le château de Fignières.--En Irlande,

O'Connell et ses coaccusés ont fait plaider la nullité de la procédure

suivie jusqu'ici contre eux. Leurs moyens, longuement débattus, n'ont

pas été admis par les magistrats. Ayant demandé un délai de quatre

jours, qui leur a été refusé, ils ont comparu en personne devant la cour

du banc de la reine et ont déclaré, selon la formule anglaise, vouloir

plaider _non coupable_. La réflexion est alors venue que la liste du

jury n'était pas dressée en stricte conformité avec les statuts; que ce

serait à coup sur là un nouveau moyen de nullité que les accusés ne

manqueraient pas d'invoquer: on s'est donc résolu à leur accorder, au

lieu des quatre jours demandés et refusés d'abord, jusqu'au 15 janvier,

jour définitivement fixé pour le procès. La liste des jurés sera

renouvelée le 1er janvier et soigneusement surveillée par la défense.

--Une ligue, qui ne préoccupe pas le cabinet anglais moins que ne le

fait l'association irlandaise, c'est celle qui s'est formée sous le

titre d'_anti-corn-law-league_, pour la réforme radicale de la

législation sur les céréales. Il est difficile d'essayer même d'en finir

avec celle-ci par une proclamation contre des meetings. Déjà elle est

parvenue à faire triompher dans deux élections récentes deux candidats

qui adoptaient son programme; à l'élection qui vient d'avoir lieu à

Salisbury, elle n'a pas obtenu la majorité, mais elle en a approché, et

a atteint un chiffre dont l'opposition s'était tenue bien loin

jusque-là. Le ministère croit pouvoir se tirer de tous ces embarras en

présentant, à l'ouverture du Parlement, une loi pour déclarer illégale

toute association qui recueillera des fonds pour obtenir le rappel ou

tout autre acte de législature. Comme l'association contre les céréales

est surtout une organisation recevant des fonds, elle succomberait,

rumine les autres, au moyen de l'acte qu'on espère ne pas se voir

refuser par le Parlement.--La Turquie a aussi ses crises ministérielles.

Le président du conseil de justice, Haliz-Pacha, a été destitué le 8

novembre, et a été remplacé par le beau-frère du

[Illustration: Procès d'O'Connell.--Cour du banc de la reine, à Dublin.]

sultan Achmed-Fehti-Pacha. Ce nouveau ministre a été, pendant les

années 1838 et 1839, ambassadeur de la Porte en France. C'est un homme

éclairé, qui passe pour humain, probe, et dévoué aux intérêts de la

civilisation. La _Gazette d'Augsbourg_ nous fait l'honneur de dire que

les griefs de la France et ses réclamations contre les actes

d'inhumanité du ministre disgracié ont amené la chute de Haliz-Pacha.

Toujours est-il que notre chargé d'affaires à Constantinople, M. de

Bourqueney, a mis à faire parvenir cette nouvelle une diligence qui

prouve qu'il la considère comme un triomphe presque personnel. M. le duc

d'Aumale s'est rendu à Rome, puis à Naples, s'est embarqué ensuite pour

Malte, et doit maintenant être descendu sur la côte d'Afrique, où il va

prendre le gouvernement de Constantine, qui ne doit être, dit-on, que le

prélude pour lui du gouvernement général de l'Algérie. S'il a pris le

plus long pour se rendre à son poste, ce n'est pas, à ce qu'il paraît,

uniquement par curiosité. On a pensé que, dans la situation où notre

gouvernement se trouvait vis-à-vis de quelques prélats, un hommage

rendu, une visite faite au souverain pontife par un de nos princes,

serait un témoignage de respect qui pourrait nous rendre Sa Sainteté

favorable, et la déterminer à exercer son influence pour faire cesser un

conflit embarrassant. Voilà pour la politique; mais elle n'aura joué

qu'un rôle secondaire dans l'itinéraire du prince, qu'une négociation

plus séduisante et plus tendre a conduit à Naples. Le 4 septembre

dernier, une des soeurs du roi des Deux-Siciles, la princesse

Thérèse-Christine-Marie a épousé l'empereur du Brésil; le duc d'Aquila,

leur frère, dont le nom a été écarté par des influences diplomatiques

dit la liste des prétendants de la jeune reine d'Espagne, le duc

d'Aquila vient de demander officiellement la main de la princesse

Jannuaria, soeur aînée de l'empereur du Brésil et de la princesse de

Joinville; aujourd'hui, il n'est plus secret qu'un projet de mariage a

conduit dans cette cour d'amour M. le duc d'Aumale; mais les

correspondances ne sont pas d'accord, et tandis que les unes lui font

épouser la soeur du roi de Naples, de l'impératrice du Brésil et du duc

d'Aquila, les autres le marient à la fille du prince de Salerne, leur

cousine.

[Illustration: Thérèse-Christine-Marie, impératrice du Brésil.]

Après les princes qui prennent femme, il y a les princes qui sont fort

embarrassés d'en avoir une. Le soi-disant duc de Normandie, Louis XVII,

plongé, ainsi que sa nombreuse famille, dans la misère, voit se

continuer les débats dont nous avons déjà parlé avec ses créanciers

anglais. Il s'est présenté devant la cour des débiteurs insolvables, et

a requis sa libération. Il a dit avoir reçu de France, de ses partisans,

depuis 1836, diverses sommes s'élevant à 250,000 francs. Ceci aura pu

paraître invraisemblable; mais dans toute la romanesque histoire de cet

homme, la vérité l'est par-dessus tout. Nous surprendrions étrangement

nos lecteurs, si nous leur racontions tous les détails qui nous ont été

communiqués sur le séjour en France de ce singulier prétendant, sur les

dévouements qu'il y a fait naître, sur les sommes considérables qui lui

ont été très-spontanément remises, sur l'espèce de cour qu'il avait

instituée autour de lui, sur les aides-de-camp appointés qu'il s'était

attachés, et qu'il avait pris dans la garde royale même. Nous ne

renonçons pas à en faire quelque jour le sujet d'un récit très-exact,

nous résignant bien néanmoins à ce qu'il rencontre des incrédules. En

attendant que Louis XVII trouve un historiographe, il a trouvé un

créancier impitoyable, qui est venu s'opposer à sa mise en liberté. La

cour a remis à prononcer.

Il s'est formé à Paris, au mois d'octobre 1839, grâce aux efforts de

femmes pleines de vertus charitables, et avec l'appui d'un homme qui a

consacré une large part de sa vie à des actes utiles, un établissement

appelé l'_Asile-Ouvroir de Gérando_, et destiné à recueillir les jeunes

filles séduites et abandonnées qu'une faute a conduites soit à la

Maternité, soit à la maison de Lourcine. La débauche, le crime peut-être

attendraient la jeune mère à la porte de ces établissements, que le

malheureux enfant, auquel elle venait de donner le jour, ne quitterait

que pour les Enfants-Trouvés. L'Asile-Ouvroir recueille ces infortunées

immédiatement après leurs couches. Elles y sont admises quand elles

n'ont pas atteint vingt-cinq ans, âge à partir duquel la faute ne peut

plus guère être mise sur le compte de l'irréflexion; parfois il en est

qui ne comptent pas encore quinze années. Elles y sont admises, à la

condition toutefois de prendre l'engagement de garder leur enfant et

d'en prendre soin. C'est la pensée fondamentale de la maison, pensée

morale et élevée. Cet Asile ne compte encore que vingt-cinq lits. La

moyenne des lits occupés est de dix-huit. Voici le mouvement de cet

établissement en trois ans: 385 filles y sont entrées venant de la

Maternité, des Cliniques et de Lourcine; sur ce nombre, 291 ont été

placées par l'établissement, 7 sont rentrées chez leurs anciens maîtres,

35 ont été réconciliées avec leurs parents, 3 se sont mariées, 35 ont

été renvoyées pour différentes causes, 2 sont décédées, 12 se trouvaient

encore dans la maison au moment où ce relevé était fait. Toutes avaient

mis leur enfant, soit en nourrice, soit en sevrage. Il produit du

travail de ces pauvres filles sert à les vêtir. Il est pourvu aux autres

dépenses de la maison par le produit de fondations et de collectes.--Au

Brésil, ou sait tirer un tout autre parti des pauvres mères et des

enfants. Voici des annonces que renfermaient les derniers journaux

parvenus en Europe: «A vendre, une mulâtresse, nourrice, âgée de vingt

ans; elle a de très-bon lait. Son premier enfant est âgé de quatre mois.

S'adresser rue de San-Pedre, 180. A vendre, une femme noire, qui est

accouchée il y a six mois; elle est bonne pour tout faire. S'adresser

largo do Poco, 5. A vendre, une domestique; elle a du lait et un enfant

âgé de huit mois. Ou peut la prendre avec ou sans son enfant; elle est

sans défaut. S'adresser rue de Roseria. A vendre, un petit mulâtre âgé

de deux ans, très-gentil, et qui ferait un joli cadeau de Noël.

S'adresser rue San-Lawis.»

Tout se prépare déjà pour que rien ne vienne faire ajourner la cérémonie

d'inauguration du monument de Molière, fixée au 15 janvier prochain,

anniversaire de sa naissance. Les sculpteurs ont termine leurs oeuvres;

le fondeur achève la sienne. L'habile architecte, M. Visconti, aura tout

mis en place et tout encadré dans son monument pour l'époque déterminée.

Reste maintenant à arrêter le cérémonial, le programme de la solennité.

On dit que l'Institut, le conseil municipal, la commission des auteurs

dramatiques, la Comédie-Française, seront convoqués. La place de M. le

ministre de l'intérieur, qui a puissamment contribué à l'érection de ce

monument, en proposant aux Chambres et en obtenant d'elles un vote de

100,000 francs, y sera également marquée; mais, si nous sommes bien

informés, on se demanderait déjà, au ministère, si une semblable

démarche, à l'occasion d'un hommage éclatant rendu à l'auteur du

_Tartufe_, ne prendrait pas dans ce moment un certain caractère

politique, et n'attirerait pas au pouvoir des attaques qu'il veut avant

tout conjurer:

La volonté de Dieu soit faite en toutes choses!

Une église se bâtit à Bon-Secours, près de Rouen, en style gothique du

treizième siècle. M. Barthélemy, l'architecte, correspondant du Comité

historique des arts et monuments, en a déjà terminé le sanctuaire, le

choeur et une grande partie de la nef. On élève en ce moment-ci le

portail. Ce portail est percé de trois entrées qui seront décorées de

sculptures aux tympans et à la voussure principale. Au tympan de la

porte centrale, en bas, on verra une foule de malheureux accablés

d'infirmités corporelles et morales venant implorer une statue de la

sainte Vierge, qui sera placée sur un petit autel. C'est une digne

inscription pour une église dédiée à Marie, et qui porte le nom de

Bon-Secours. Le haut de ce tympan est réservé à Marie tenant l'enfant

Jésus, qu'encenseront deux anges agenouillés. Les cordons de la voussure

seront peuplés de neuf Choeurs des anges, des douze apôtres et des

quatorze principaux prophètes. Au tympan de la porte gauche sera placée

sainte Anne enseignant à lire à la jeune Vierge Marie; au tympan de la

porte droite, Marie honorée par l'enfant Jésus et saint Joseph. Toutes

ces sculptures ont été confiées à M. Duseigneur, qui a fait ses preuves

en statuaire chrétienne, et qui se propose de les traiter en style du

treizième siècle, comme est traitée l'église entière.--Tout le choeur de

la vieille église Saint-Germain-des-Prés est en ce moment encombré

d'échafaudages et de tentures en toile. Les peintres sont occupés à

peindre et à dorer entièrement les voûtes et les murs de cette partie du

vieux monument. Ou sait qu'à son origine, cette église fut comblée des

faveurs royales, et qu'elle était entièrement dorée. De la le nom de

Saint-Germain-le-Doré qu'elle porta très-longtemps.--M. Debret,

architecte, membre de l'Institut, vient de faire enlever la barbe et les

moustaches en pierre dont on avait affublé la figure d'une vierge Marie

qui occupe le portail occidental de la grande église de Saint-Denis.

Depuis 1810, M. Debret est chargé d'exécuter dans cette abbatiale des

travaux immenses, mais qui touchent à leur fin en ce moment. C'est en

1810 qu'on avait donné à la sainte Vierge le caractère qui vient enfin

de lui être rendu.--A l'étranger, les beaux-arts continuent à exercer et

à étendre leur empire. A Copenhague, le célèbre sculpteur danois,

Thorwaldsen, membre correspondant de notre Institut, vient d'acheter la

statue colossale d'_Hercule_, destinée à orner la façade du château de

Christianborg, résidence du roi Christian VIII. Les statues d'Esculape,

de _Minerve_ et de _Némesis_, que doit exécuter ce grand artiste, dans

les mêmes proportions, viendront successivement prendre place devant le

même monument. A Constantinople, le sultan prend le goût de la musique.

Un pianiste a été appelé par lui, et la première chanteuse de la cour de

Prusse a été reçue et entendue par Sa Hautesse au palais de Topeapou.

Plusieurs journaux ont annoncé avec de grands éloges une mesure

administrative qui, suivant eux, s'élaborerait dans les bureaux de

l'Hôtel-de-Ville et aurait pour but de donner une seule et même

dénomination aux rues qui se font suite les unes aux autres; par

exemple, la rue Caumartin se continuerait du boulevard à la rue

Saint-Lazare en absorbant les rues Thiroux et Sainte-Croix-d'Autin; la

rue de la Monnaie irait du pont Neuf à Saint-Eustache. On dit cette

opération réclamée par l'administration des postes: nous n'en croyons

rien. Ce que la poste peut demander, c'est la suppression des

dénominations multiples, qui doivent donner lieu à des erreurs

fréquentes d'adresses et à des courses inutiles de la part des facteurs.

Mais il est possible à ceux-ci, quand une rue n'est pas par trop longue,

de trouver un destinataire dont le numéro n'est pas indiqué; cela

deviendra inexécutable quand, par suite du système qu'on voudrait voir

adopter, tous les noms des quais et des boulevards seront supprimés et

qu'il n'y aura plus qu'un _quai de la Rive-Droite_ et qu'un _quai de la

Rive-Gauche_. Se retrouvera qui pourra dans une série sans fin de

numéros commençant à Bercy et finissant à Passy, et malheur à qui, ayant

affaire aux premiers ou aux derniers numéros de cette série, ignorera

dans quel sens elle se déroule! En supprimant ainsi une foule de noms de

rues, on ferait disparaître des souvenirs historiques souvent curieux,

qu'il est bon de conserver, et l'on jetterait dans les désignations de

propriétés une confusion qui, plus tard, engendreront des milliers de

procès.

Les bandes de voleurs défilent devant la cour d'assises. Malheureusement

pour les amateurs de ces sortes de débats, ces messieurs se suivent et

se ressemblent. Il se passe aussi chez eux ce qui afflige les partis

politiques; les défections y sont nombreuses. Les partis ont leurs

transfuges, les bandes leurs révélateurs.--Les tribunaux sont aussi

saisis continuellement depuis quelque temps de plaintes en diffamation

portées par des actrices, qui accusent des journalistes d'avoir attaqué

leur vie privée. Personne ne sera tenté de prendre la défense des

écrivains qui se permettraient de lâches attaques contre des femmes.

Mais les artistes qui recourent à la justice doivent, avant de prendre

ce parti, faire leur examen de conscience. Il y a peu de jours que le

rédacteur d'un petit journal était poursuivi par une de ces dames, comme

lui ayant contesté les qualités requises pour représenter exactement

Jeanne d'Arc. L'artiste avait fait citer un témoin. Celui-ci est appelé.

Le président, M. Turbal, lui pose les questions d'usage: «Êtes-vous

parent ou allié de la plaignante?--Non, monsieur le président.--La

connaissez-vous?--Oui, monsieur le président: j'ai été son amant pendant

cinq ans.» La sincérité inattendue du témoin a produit dans l'assemblée

un effet difficile à décrire.

L'armée a perdu le lieutenant-général d'artillerie baron de Corda;

l'administration, M. Dupin, ancien sous-préfet, conseiller d'État

honoraire, père des trois hommes qui ont, chacun de leur côté, travaillé

à l'illustration de ce nom; l'Académie Française a vu mourir l'auteur

des poèmes de _l'Enfant Prodigue_ et de _la Maison des Champs_, M.

Campenon. Le fauteuil qu'il occupait avait été successivement rempli par

Colleret, Boileau (Gilles), Montigny, Perrault, Rohan, Vauréal, la

Condamine et Delille. Nous saurons bientôt quels sont les aspirants à

cette succession. On cite dès à présent MM. Sainte-Beuve et

Saint-Marc-Girardin.

Courrier de Paris.

Les ambitions littéraires sont éveillées; le poète, l'orateur,

l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comédies, sautent à

bas de leur lit, s'habillent précipitamment, prennent un cabriolet à

l'heure et se mettent en course, de l'est à l'ouest et du midi au nord.

Un académicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succédera à

l'immortel défunt? C'est moi, dit la comédie; moi, s'écrient l'ode, le

roman, la tragédie, le cours de littérature, le feuilleton, et jusqu'à

l'opéra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus

éloquent, le plus sublime.

Mes vers ont des beautés que n'ont pas tous les autres!

Les Grâces et Venus règnent dans tous les nôtres!

Mon style a le tour libre et le beau choix des mots!

On voit régner chez moi l'ithos et le pathos!

Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois

de décembre sera rude pour leur immortalité. Dès le matin, au chant du

coq le candidat académique viendra heurter à leur porte: «Qui frappe

ainsi?--Ayez pitié d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il

vous plaît! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charité, mon bon

immortel!» L'académicien s'échappe par une porte secrète et gagne la

rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur

le seuil de sa maison; trois autres, embusqués au coin d'une borne, se

jettent sur lui et lui déchargent leur candidature en pleine poitrine et

à bout portant. Le malheureux académicien, à peine remis de cette

brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de

parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'égorgent de plus belle.

C'est l'aïeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine,

le propriétaire, le locataire, le portier. «Vous lui donnerez, votre

voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur?» Car ce n'est pas assez du

candidat en personne, ô infortunés académiciens! vous avez sur le dos

les petits-fils de leurs pères, les parents de leurs parents, les amis

de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien

qu'après toute élection académique, il y a presque toujours un ou deux

immortels d'enterrés dans l'année. On attribue leur mort, les uns à la

vieillesse, les autres à une fièvre, ceux-ci à la goutte, ceux-là à la

pleurésie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je

nommerai, en ma qualité de docteur illustre, indigestion de candidats.

Vert-Vert rendit le dernier soupir étouffé sous les dragées; plus d'un

académicien a succombé sous les salutations, les sourires, les caresses,

les prières, les visites empressées, les coups de sonnette sans relâche

et les supplications du candidat à l'Académie.

Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette

semaine. L héritier littéraire qui viendra s'y asseoir après lui n'aura

pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'être écrasé par le

souvenir et la gloire de son prédécesseur. Il y a vingt ans qu'on ne

parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a

toujours marché à petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en

lumière et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux

et modeste et par son caractère pareil à son talent, que par le fait

d'une circonstance particulière que nous dirons tout à l'heure.

Il était né à Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa

muse fut-il un voyage de Grenoble à Chambéry, dans le goût de Chapelle

et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin

pour apprendre à rimer; on s'en mêlait dans sa famille, et le poète

Léonard était son oncle.

Rimant ainsi, à son loisir, quelques pièces légères, selon la mode du

temps, il finit par venir à Paris, dans ce Paris convoité par tous les

poètes de province: la poésie descriptive était alors en pleine

floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette

couronne de Delille, peu à peu glana quelques fleurs et quelques épis

dans les domaines du maître. De ce penchant de Campenon pour le genre

descriptif et bucolique résulta une grande intimité entre les deux

poètes; toutefois, Delille ne communiqua point à son ami l'éclat de sa

veine et de sa fécondité. Tandis que le chantre des _Jardins_ semait

l'hémistiche à pleines mains, Campenon ourdissait lentement et

modestement ses vers. Aussi son bagage poétique est-il des plus légers;

on le porterait aisément sous le bras, sans fatigue, de Paris à Grenoble

et de Grenoble à Chambéry. Deux petits poèmes composent le plus fort de

ce bagage. L'un a pour titre; _L'Enfant Prodigue, l'autre_: La _Maison

des Champs_; ajoutez un projet de vers sur _Le Tasse_, que Campenon n'a

point achevés, et une vingtaine de pièces fugitives dans le style de ce

quatrain adressé à une femme:

Ce auteur doit, sur toutes choses

Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps;

Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps,

Et je vous chanterai dans la saison des roses.

Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon.

Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer à l'Académie; mais

rarement on y entra à moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se

présenta cependant pour succéder au plus prodigue des poètes, à Delille,

et emporta la nomination. L'Académie, en le choisissant, se laissa

gagner par l'attrait de donner à Delille pour successeur un homme qu'il

avait aimé de son vivant par l'espèce d'analogie qu'il y avait dans les

goûts poétiques de l'un et de l'autre, quoique à une immense distance de

la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son

caractère doux et poli et son commerce plein d'aménité. L'agrément de

l'homme servit de passe-port au poète.

L'honnête Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et

enseigner, comme le dit la préface de son poème, «à l'homme sensible

possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se délasser des

fatigues de la ville en poussant la bêche et en portant l'arrosoir, et

d'entremêler les légumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du

fruit à ceux qui donnent de l'ombrage,» la malignité parisienne,

insensible à ces souvenirs d'éducation champêtre, railla la candidature

de l'auteur de _La Maison des Champs_; on répétait de salon en salon ce

plaisant distique;

Au fauteuil de Delille aspire Campenon:

Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non.

Il s'y campa cependant, malgré les épigrammes. Elu en 1813, sa réception

en séance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en février

1814. De grands événement venaient d'étonner le monde et de changer la

face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu'à la réception de

Campenon.--Les circonstances en firent une affaire importante; les

passions politiques s'en mêlèrent; les partis y trouvèrent un aliment;

dans cette séance académique, Campenon, ardent royaliste, représenta la

Restauration, récemment victorieuse, et Régnault de Saint-Jean-d'Angély,

chargé de lui répondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut

immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mémoire

académique, ou n'avait si bruyamment assiégé les portes et si

tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu inséré au

_Journal des Débats_, Féletz, félicite le récipiendaire de cette foule

curieuse. «On y remarquait un grand nombre d'étrangers, dit-il, et

particulièrement _beaucoup d'Anglais_ et _beaucoup d'Anglaises_.» Triste

éloge et douloureux cortège, derrière lequel l'oeil du citoyen devait

toujours voir les infortunes de la patrie!

Le rôle de Campenon était facile à remplir: il ne s'agissait que de

louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu;

c'est ce qu'il fit. Régnault de Saint-Jean-d'Angély, au contraire, avait

la lâche périlleuse. Placé entre son passé, ses affections bien connues

et les nécessités du moment, il fallait qu'il ménageai le pouvoir

présent sans compromettre son caractère, et tout en laissant percer le

fond de sa pensée, il se tira du danger, non sans talent et sans

courage. Plus d'un mot détourné, plus d'une phrase habile maintinrent la

dignité de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Régnault

hasarda surtout une certaine distinction entre le _prince_ et la

_patrie_, qui lui attirèrent le lendemain les vives attaques des

feuilles royalistes.

Après cette chaude, escarmouche, la gloire littéraire, de Campenon

rentra dans la modestie et le silence; quant à Campenon lui-même, il

tint de l'amitié de la Restauration plusieurs fonctions importantes,

l'une au ministère de l'instruction publique, l'autre à l'intendance des

menus-plaisirs. A propos de cette dernière faveur, il courut sur son

compte une épigramme qui se terminait par ces deux vers:

Pour le placer dans les menus.

On a consulté ses ouvrages.

Une santé délabrée et les événements de 1830 éloignèrent Campenon des

fonctions publiques. II y avait près de quinze ans qu'il vivait à la

campagne entouré d'amitiés et d'affections. C'était un homme d'un esprit

agréable après tout, et d'un aimable caractère.

--On nous annonce de tous côtés des hommes de génie et des prodiges à

foison. Ici un drame merveilleux intitulé _Diegorias_; là une admirable

comédie en cinq actes et en vers dont la réputation court la ville

depuis huit jours sous le titre des _Bâtons flottants_. Ces deux

chefs-d'oeuvre en espérance ont excité, dit-on, l'enthousiasme de MM.

les comédiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir à bras

ouverts. L'auteur du drame étonnant est un jeune homme jusqu'ici

parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Séjour. Quant au père de

l'admirable comédie, c'est bien un autre mystère: personne ne sait ni

d'où il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le

mot de cette énigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec

tant de succès les rébus de _l'Illustration_.

Ce n'est pas assez du Théâtre-Français; l'Académie royale de Musique va

bientôt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura été le

père et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prêté ses

salons à la mise au jour de la merveille; c'était une exhibition à

huis-clos en attendant le grand éclat public. Or, la merveille est un

opéra en deux actes nommé _l'Égyptienne_; on ne parle pas de l'auteur

des paroles; il n'est question que du compositeur qui a écrit la

musique; il s'appelle Wilbach et échappe à peine à l'adolescence:

Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse

émotion à l'intérêt qu'il inspire par son talent précoce; Wilbach est

aveugle.

Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'étaient

mis à la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai.

Ce n'est donc pas l'exécution habile qui devait manquer à l'oeuvre du

jeune maestro. Mais, hâtons-nous de le dire, l'oeuvre ne s'est pas

manqué à lui-même; il a charmé et surpris l'assemblée; on peut croire

aux promesses d'un succès qui avait Meyerbeer et Halevy pour témoins et

pour approbateurs L'Académie royale de Musique était représentée par M.

Léon Pillet, et l'Académie royale de Musique a battu des mains.--Le nom

de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intéressant

artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach

est de Montpellier; cela est toujours bon à constater d'avance, afin

qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas à la France, pour peu que le

simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait

ce qui peut arriver.

--Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conquérait le monde par

ses idées; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses

contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus

quel touriste raconte avoir assisté, au fond de l'Asie, à la

représentation du _Nouveau Pourceaugnac_, de M. Scribe: il est clair

qu'avant peu le répertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la

Chine, et fera son entrée à la cour du sublime empereur. Quant à la

propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve

particulièrement remarquable: on assure, et cela _très-sérieusement,_

que S. M. Pomaré, reine des îles Marquises, voulant organiser pour cet

hiver un bal à grand orchestre, a fait faire des propositions A M.

Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait chargé

de faire danser aux îles Marquises, et, en tête, à la reine Pomaré: _la

Lionne, la Saltimbanque_ et _les Hussards de la garde_; mais M. Rosisio

est l'Hippocrate du _Galop_: il a refusé les présents

d'Artaxerce-Pomaré. M. Rosisio tient à ne faire galoper que sa patrie.

--Saint-Pétersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs

italiens: au moment où nous écrivons, leur succès tient du délire;

_Otello_ a dépassé la fortune d'_il Barbier_; l'empereur se distingue

par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'émanent les gracieux

sourires et les récompenses. Après cette représentation d'_Otello_,

outre ses compliments de satisfaction, il a envoyé à Rubini une bague

d'émeraude; à Tamburini une bague de saphir; à

Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura

une idée de l'aristocratie de ce succès, quand ou saura que telle place

de balcon ou d'avant-scène coûte 200 francs.

--Après six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se

prépare à rentrer au Théâtre-Français: elle jouera le rôle de Monime.

Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscitée, et surtout ne

recommencez pas!

De la Destruction des Monuments historiques.

Ou entend souvent des voix s'élever contre la centralisation et

prétendre que l'administration supérieure s'est réservé tous les

pouvoirs, et que les autorités locales et communales sont sans liberté

de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici

jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées; mais ce que nous nous

trouverons dans la nécessité de constater, c'est que ces autorités usent

souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est

laissé, et que cette administration centrale, qu'on représente comme

maîtresse de tout, est la plupart du temps impuissante à empêcher des

actes qu'elle déplore.

Depuis dix ans, les ministères qui se sont succédé ont montré, pour la

conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait

injuste de ne pas reconnaître. Des fonds ont été demandés dans ce but

par les ministres de l'intérieur et accordés par les Chambres; et il y a

deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le

crédit précédemment voté a été tout à coup doublé. Une commission des

monuments historiques près du département de l'intérieur a été formée;

un comité des arts et monuments a été adjoint un département de

l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses

ont été entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-général; des

circulaires pressantes ont éveillé le zèle des préfets, ont provoqué le

concours des maires; plusieurs prélats ont, par des lettres pastorales,

associé leurs efforts à ceux de l'administration; en un mot, rien n'a

été négligé pour que la France monumentale, successivement ravagée par

les scrupules outrés d'un sentiment religieux peu éclairé, par la fureur

révolutionnaire, et par un vandalisme récrépisseur, fût enfin respectée

comme elle doit l'être par une génération dont la principale gloire

semble devoir être de n'en méconnaître aucune. Ces intentions louables

et bien arrêtées, les cabinets qui se sont succédé ne s'en sont pas

départis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans

un rapport à M. le ministre de l'instruction publique, le comité

historique des arts et monuments s'est chargé de répondre à cette

question:

«A quoi bon tout ce zèle, y est-il dit, si, pendant que le comité

cherche à entourer de respect nos monuments, à les faire étudier et

disséquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dégrade, on

les détruit? Le dédain, qui regarde en pitié les monuments appelés

gothiques; la cupidité, qui spécule sur des matériaux abondants et de

bonne qualité; l'ignorance et le mauvais goût, qui sont hors d'état

d'apprécier une oeuvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est

blanc et uni; le temps, qui achève de miner des monuments âgés ou

fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allèrent dans leur

qualité une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus

éclairée et la plus intelligente, a fait démolir ou laissé ruiner,

depuis six ans, quatre églises intéressantes à plus d'un titre:

Saint-Pierre-aux-Boeufs, Saint-Côme, Saint-Benoit et l'église du collège

de Cluny. Or, Paris donne le ton à toute la France; aussi ne se

passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on

entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument

(_Bulletin du Comité_, I, 28).» Et dans un second rapport (I, 39):

«Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien

fait, malgré des réclamations motivées, malgré des espérances qu'on

avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il était facile de le

conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit édifice sans qu'on

l'ait dessiné, et sans qu'une inscription rappelle qu'il était l'unique

et dernier débris d'un monument fameux. Ce débris, c'est la tourelle

Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-même.» Le comité

(I, 316) enregistre la démolition, de l'église des Célestins, près de

l'Arsenal.

Chacune des pages du même recueil renferme de vives réclamations contre

le projet de destruction de l'hôtel de La Trémouille, qui était situé

rue des Bourdonnais, puis de trop justes doléances contre cet acte

barbare une fois qu'il a été consommé. On y répond par la promesse de

faire réédifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la

cour de l'hôtel de La Trémouille; mais les débris de celle-ci

pourrissent à l'École des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre

humide, tandis qu'avec les matériaux de la tourelle Saint-Victor on a

bâti un hôtel garni. Nous ne suffirions pas à citer tous les projets

vandales qui ont été conçus, et dont un trop grand nombre ont été

exécutés, malgré les réclamations les plus pressantes, à Sens, à

Bayonne, au Mans, à Besançon et dans presque toutes les villes de France

grandes et petites. Mais il n'en était peut-être pas une sur laquelle

plus de sollicitude se fût portée de la part des comités que la ville de

Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un égal

intérêt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de

triomphe qui couronnait son vieux pont, avait été recommandé. Plus d'une

fois nous voyons la preuve dans le _Bulletin officiel_, auquel nous

venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fondé à croire

au ministère que cet arc serait réparé et conservé. Hélas! tous les

plans de conservation se trouvent déjoués, toutes les espérances sont à

jamais déçues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand

on écrivait de la Rochelle le bulletin funèbre que voici:

«Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments

qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise.

Un arc de triomphe, placé au confluent de la Seugne et de la Charente,

laissait encore lire sur ses frises qu'il avait été élevé en l'honneur

de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dévastateur,

tout croulait autour de cet édifice romain, seul il resta debout dans un

état de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les

Goths et les autres barbares qui tour à tour se ruèrent sur la

Saintonge, le respectèrent. Aux ingénieurs du dix-neuvième siècle était

réservé l'honneur de le faire démolir. «Depuis un mois on procède à cet

acte inqualifiable. Un architecte envoyé de Paris, et uni n'avait pas le

temps de rester à Saintes, confia la surveillance des travaux à un

salarié du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations

personnelles, recommanda à l'entrepreneur d'y faire attention. Cet

entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin à son

contre-maître, qui, ayant lui-même des travaux à surveiller sur

différents points de la ville, s'en rapporta à un Limousin. Les pierres

ont donc été mises sans soin, sans précaution, sur un chariot, et

transportées dans un pré voisin. Là on les faisait basculer, et, en

roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les

autres. Pas une n'est restée, intacte, et le peu de sculptures qui

subsistaient sont mutilées, méconnaissables. La base de l'édifice, qui

oppose trop de résistance, est ouvert à l'aide de la poudre à canon:

qu'on juge maintenant de l'état dans lequel se trouvent ces blocs après

l'explosion!

[Illustration: Saintes.--Arc de triomphe de Germanicus, récemment

démoli.]

«Ce n'est pas tout: le conseil municipal a décidé que cet arc de

triomphe serait réédifié sur la route de Rochefort, à plus de cinq cents

mètres du lieu où il demeura planté pendant dix-sept siècles. Une

députation a été, dit-on, envoyée à cet effet à Mirambeau, près de M. le

ministre de l'intérieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En

attendant, les blocs de granit sont là gisants dans un pré et dans les

rues voisines.

«M. l'architecte de Paris, de retour à Saintes, a paru peu satisfait de

la manière dont ces pierres ont été transportées. Il a l'intention de

les faire empiler et recouvrir d'un hangar, pour les protéger contre les

injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hâte donc, car dans

un mois, probablement, deux mètres d'eau les couvriront.

«Si des pierres étaient susceptibles de pourrir, nos descendants

pourraient les voir tomber en décomposition avant qu'on eût songé à les

remettre à leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient

d'acheter, à raison de 5 fr. pièce, des tronçons de colonnes romaines

provenant de la reconstruction d'un mur de l'hôpital, pour remplacer les

morceaux cassés ou détruits dans la démolition.»

N'est-il donc nul moyen de faire que les efforts du ministère ne soient

pas complètement inutiles, que ses voeux formels ne soient pas

constamment méconnus?

Théâtres.

[Illustration: Palais-Royal.--_La Marquise de Carabas_.--Mademoiselle

Déjazet.]

_La Marquise de Carabas_ (PALAIS ROYAL.).--_L'Ombre; Louise Bernard_

(PORTE-SAINT-MARTIN).--_Les Moyens Dangereux_ (ODÉON).--_L'Italien et le

Bas-Breton; Manon_ (GYMNASE).--_L'Homme Blasé_ (VAUDEVILLE).--_Stella_

(théâtre de la GAIETÉ).--_Piocheurs et Flâneurs_. (VARIÉTÉS).--Reprise

de _La Péri_. (OPÉRA).

La liste est longue, Dieu merci, et les théâtres n'ont pas fait les

Harpagons cette semaine; ils sèment la prose et les vers à pleines

mains, en vrais dissipateurs. Commençons par madame la marquise de

Carabas: à toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas

du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle débute par

être tout simplement Fauchette la meunière, Fauchette, par son air vif

et mutin, a fixé un instant les regards de M. le marquis de Carabas;

après quoi M. le marquis a délaissé Fauchette, se trouvant trop Carabas

pour épouser une si petite fille.--Il ne faut pas mépriser un plus petit

que soi; M. le marquis va nous le prouver tout à l'heure. Fauchette, en

effet, cette Fauchette dédaignée, le tire d'un très-mauvais pas,

c'est-à-dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte

de Merluchet, qui veut l'obliger à épouser sa soeur, la très-laide et

très-revêche vicomtesse.

«C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant

vêtue comme une marquise; et la voilà qui tranche de la maîtresse,

parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en

déroute les Merluchet; la bigamie étant un cas pendable, la vicomtesse

renonce au marquis, puisque voici la marquise.

Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend décidément Fauchette pour

sa femme, dût l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur

tombe.--Mettez la vive et piquante Déjazet aux prises avec les

Merluchet, et vous aurez le secret du succès de ce vaudeville, dont les

auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir.

Nous parlions d'ombre tout à l'heure, et nous ne savions en avoir une si

près de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie

est morte? Oui, vraiment; elle s'est précipitée dans les flots par

désespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, à force de

pleurer, devient fou.--Ce blanc fantôme qui glisse légèrement à travers

les sentiers et les arbres, cette apparition légère que le pauvre Max

poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie

elle-même; Marie a été sauvée des flots, et, après mille aventures, elle

est revenue auprès de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-même

dans son ombre. Si Max n'était pas fou, il y aurait de quoi le devenir;

mais attendu qu'il l'est bien réellement, il n'a rien de mieux à faire

que de recouvrer la raison et d'épouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se

réjouit et l'un danse.--C'est la un très-joli ballet-pantomime: l'Opéra

n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frères en sont les heureux

coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par _Louis

Bernard_.

Louise Bernard est une pauvre fille convoitée par le roi Louis XV;

Louise a de l'honnêteté, et aime honnêtement un jeune officier; bien

entendu qu'au dénouement, les deux amants se réunissent et se marient;

mais après combien de traverses, de dangers et de larmes!

Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nommé M. Alexandre

Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre.

Le Second-Théâtre-Français fait une grande consommation de vers et de

prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des

théâtres de Paris; deux ou trois pièces nouvelles suffisent à peine à

son appétit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi

copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonné, que le

parterre, cet autre convive, rejette dédaigneusement. Témoin _le

Despote_, petite comédie en deux actes, qui est morte au premier, et

_l'Hôtel d'Alban_, proverbe d'une conception si faible que le moindre

souffle l'a renversé. La petite comédie, qui a pour auteur M. Dumersan,

avait la prétention de fronder ces prétendus philosophes, grands ennemis

de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour être les plus

intraitables tyrans du monde; l'intention était bonne; mais que faire

d'une intention, quand le goût, l'invention et l'esprit font défaut?

J'aime mieux, à la rigueur, _l'hôtel d'Alban_, de M. Deslandes; cela du

moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la

thèse en est tant soit peu surannée, malheureusement pour l'honneur du

génie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des

femmes auteurs; Molière a rendu l'entreprise bien difficile depuis _les

Femmes savantes_; Araminte et Bélise ont pris la place et ne la

quitteront pas aisément.

Ces deux bluettes ne comptent guère. Un jeune homme, M. Léon Guillard,

petit-neveu de l'auteur d'_Oedipe à Colonne_, arrive après M. Deslandes

et Dumersan, annonçant des prétentions beaucoup plus hautes; c'est d'une

comédie en cinq actes et en vers que M. Léon Guillard est le père, ni

plus ni moins: le sujet est d'un honnête homme. M. Léon Guillard

s'attaque au vice, à l'intrigue, au trafic des opinions et des

sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comédie manque

d'à-propos, et nous ne vivons pas précisément dans un siècle de Curtius

et de Catons.

Fiervil est l'homme en qui sont incarnés tous les vices et toutes les

cupidités que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le

pouvoir, voilà les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que

Fiervil veuille les mériter honnêtement, par les voies permises? Non.

Fiervil est persuadé qu'on ne devient riche, titré et puissant que par

la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Léon

Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M.

Léon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le

dire.--Aussi le dénoûment de la comédie de M. Guillard a-t-il paru

invraisemblable à beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par être

dupe et victime de ses ténébreuses manoeuvres; la fortune, la femme, la

puissance qu'il convoitait, lui échappent coup sur coup, au moment on il

se croyait le plus sûr de les tenir; son infamie est dévoilée; il en

reste pour sa courte honte, et c'est un honnête homme qui recueille les

biens que le malhonnête homme espérait. La leçon est saine, nous ne

saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments,

exprimés avec vigueur, annoncent que M. Léon Guillard est un coeur

sincère, ennemi de la lâcheté morale et qui la flétrit de conviction;

c'est beaucoup pour un poète; il n'a manqué à M. Léon Guillard qu'un peu

moins de jeunesse et plus d'expérience de la scène, pour faire une

oeuvre tout à fait complète. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait

de la distinguer et de l'applaudir.

D'où vient cet immense éclat de rire? C'est Arnal qui paraît; le rire

inextinguible, le rire olympien sert de cortège ordinaire à cet

original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent joué la passion, joue

l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tête

baissée, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme

blasé; le coeur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que

ferons-nous d'Arnal?

Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde affligé de

deux cent mille livres de rentes; de là vient qu'à trente-deux ans,

Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blasé: ni le bon vin, ni la bonne

chère, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux châteaux,

ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bâille; demeure-t-il,

il bâille encore; il bâille toujours.

«Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit!» Et Nantouillet arrête la première

femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-là, qu'importe

à l'homme blasé? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de

Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant,

un athlète; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux

gaillards qui se battent et se précipitent l'un et l'autre dans la

rivière. Quel homme blasé, fût-il le plus blasé du monde, ne se

sentirait pas ému d'un pareil plongeon?

Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'être

blasé; croyant avoir noyé son rival, il passe son temps à se cacher, à

fuir les gendarmes, à se donner pour mort, à manger pain sec, à boire de

l'eau claire, à vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles;

après quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se

montre, reprend son nom et son bien, laisse là mademoiselle de Canaries,

épouse une naïve petite fille qui l'aime, et se déclare radicalement

guéri de sa maladie d'homme blasé.

[Illustration: Arnal.]

Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans

ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve.

«Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous

parler latin: _Hic, hæc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse_.» M.

de Kerkadeck sait l'italien à peu près comme Sganarelle le latin; le

fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empêche pas Kerkadeck de

triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son

excellent beau-père pour un Bas-Breton renforcé, et d'épouser

mademoiselle Anna Rompart à sa place. Des quiproquo plaisants roulant

sur le bas-breton et l'italien, ont fait réunir cet agréable petit acte,

dont l'auteur est M. Armand Durantin.

Tout à l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunière;

Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de

Longueville, l'héroïne de la fronde.

Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement

a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et

l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et

le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de

Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garçon

de boutique; et ainsi ils parviennent à s'échapper.

Nous les retrouvons à Paris; là, madame de Longueville continue ses

intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est

cause de cette jalousie; tout dévoué à madame de Longueville dans sa

fuite, il est devenu son secrétaire intime. Cependant il avait un amour

dans le coeur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant à Paris,

notre honnête avocat revient à ses premières amours, et renonce à la

tendresse et à la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac

d'admiration: il promet au jeune avocat un siège de conseiller au

Parlement. Le Gymnase n'a pas même pensé à demander à M. le

garde-des-sceaux son avis sur cette promotion.

M. Jules de Premaray est le père de cette duchesse de Longueville mêlée

de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont réussi

tous les trois.

Parlez-moi de Stella, c'est là une excellente fille; un beau jour, elle

prend des vêtements masculins, s'aventure à pied à travers les pays les

plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose à la

férocité des bandits, et pour quoi? pour aller délivrer son père qui

gémit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le délivre, en

effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de

quelles terreurs! Le traître Osborne, qui tenait aux fers ce père

infortuné, est exemplairement puni.

Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple.

Martial était un piocheur, il devient; de flâneur à mauvais sujet, il

n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les

gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier

comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opère cette métamorphose et en

est la récompense.

Si on réussissait par les honnêtes intentions, ce vaudeville aurait

réussi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il

faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et

Lauzanne ont oublié la confiture.

[Illustration.]

Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta

revient _la Péri_. Ce charmant ballet a charmé la perfide Albion.

Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet

enthousiasme britannique pour l'oeuvre de M. Théophile Gautier; prêtez

l'attention à ces tableaux ravissants;

Ceci vous représente d'abord le seigneur Achmet, couché sur son ottomane

dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon

l'expression turque, le seigneur Achmet _s'embête_: la belle langue que

la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant à le distraire, lui

apportant, l'un une énorme brioche, du moins je le suppose, surmontée de

trois petits pâtés; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un

cigare de cinq sous; le troisième, une paire de bottes sur un plateau.

Mais Son Altesse est insensible à tous ces agréments, et a parfaitement

l'air de dire, toujours en langue turque: Je _m'embête_ et vous

_m'embêtez!_

[Illustration.]

Puisque le cigare _regalia_ ne peut rien sur monseigneur, dit le

grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir

des bayadères et des almées un peu soignées; mais Achmet se conduit

connue un drôle devant ce sexe charmant, et lui bâille au nez, à se

décrocher la mâchoire. Enfin la Péri paraît; vous voyez ses grâces, sa

taille cambrée, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa

coiffure dans le dernier goût. Achmet est ravi: il risque un oeil.

[Illustration.]

Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire à bout

portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave récalcitrante

qui s'enfuit du sérail; l'esclave ne reçoit pas la balle dans le visage,

au contraire.

[Illustration.]

La Péri se glisse dans le corps de cette infortunée, comme on entre dans

un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espèce

de location, métempsycose.

[Illustration.]

Cela fait, la Péri se livre avec Achmet à toutes sortes d'exercices plus

ou moins permis par le sergent de ville.

D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour à Achmet;

mais Achmet, qui n'est pas borgne, la découvre à l'instant à cet étage

supérieur, et la montrant du doigt, lui crie; «Coucou!» Son jarret

tendu, sa mâchoire entrouverte, sa main posée sur son coeur, expriment

agréablement sa satisfaction.

[Illustration.]

Plus loin, la Péri se permet les écarts d'un pas de châle, qui ressemble

comme deux gouttes d'eau à l'air du _ballet des Pendus_. Achmet, surpris

par le terrible Mahomet en flagrant délit de Péri, s'esquive adroitement

par la fenêtre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds,

seule partie d'Achmet

[Illustration.]

qui lui offre encore prise; cette situation donne à l'honorable sultan

la mine d'un cordonnier occupé à prendre mesure à sa pratique.

Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Péri,

[Illustration.]

suspendue en l'air, s'abandonne à des démonstrations de joie qui le

déforment beaucoup; mais l'amour excuse tout.

Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Péri que

voici, et pour cette taille de guêpe?

[Illustration.]

Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de

clôture, panache au vent, et toutes jambes dehors.

[Illustration.]

Vivent à jamais Achmet et la Péri!

L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843 · 第 3 / 15 题