LETTRE
À
L'EMPEREUR ALEXANDRE
SUR
LA TRAITE DES NOIRS;
PAR
WILLIAM WILBERFORCE,
MEMBRE DU PARLEMENT BRITANNIQUE.
SIRE!
Lorsque Votre Majesté apposait son nom à la mémorable déclaration
promulguée, au sujet de la Traite des Noirs, par les Souverains assemblés
au Congrès de Vienne, ce n'était pas pour se conformer à des actes
diplomatiques que commandaient les circonstances: elle croyait, j'en suis
convaincu, remplir un devoir solennel et sacré, dicté par les motifs les
plus puissans de la morale et de la religion. Ce n'était point, j'en ai
l'intime conviction, un vain mot dans la bouche de Votre Majesté,
lorsqu'elle déclarait, de concert avec ses Puissans Alliés, s'acquitter
d'un devoir pressant et impérieux. Cette conviction, je la tire de
l'assurance gracieuse que daigna me donner Votre Majesté, lors de son
séjour dans ce pays, de son zèle pour la grande cause de l'Abolition du
Commerce des Esclaves; je la tire, surtout, de son respect pour les lois
de Dieu et pour l'espèce humaine. Quoi qu'il en soit, des sentimens qui
ont pu diriger quelques-uns des signataires de cette fameuse déclaration,
Votre Majesté se rappellera qu'une sentence solennelle de condamnation
fut, alors, unanimement prononcée contre ce système cruel et abominable
qui, sous le nom de Traite des Noirs, a long-temps désolé le continent
africain, et qui, sans parler des horreurs qu'il a entraînées à sa suite,
a contribué, avec un si déplorable succès, à perpétuer l'ignorance
et la barbarie de près d'un tiers du globe habitable.
Votre Majesté se rappellera également que la sentence prononcée à Vienne,
fut prononcée de nouveau et confirmée à Aix-la-Chapelle. Plus d'une fois,
sans doute, les regards de Votre Majesté se sont reportés, avec une bien
douce satisfaction, vers cette partie des opérations du Congrès, comme
vers l'une de ces circonstances si rares, mais si chères au coeur d'un
Monarque chrétien, où l'autorité souveraine se voit investie du doux
pouvoir de satisfaire et de surpasser, même, les voeux de la plus ardente
et de la plus exigeante philanthropie. Dans la pensée que vous aviez
complété la somme de bienfaits que vous étiez appelé à répandre sur
l'Afrique, vous avez cru que vous pouviez enfin détourner vos regards de
cette partie du monde, et reporter votre attention vers de nouveaux champs
de bienfaisance et d'humanité. Votre Majesté s'attend que les rapports qui
lui parviendront de l'Afrique, lui apporteront la consolante nouvelle que
ses nobles efforts ont été couronnés de succès, et que les bienfaits semés
par ses mains généreuses sur ces malheureux rivages, ont produit une
moisson abondante et fortunée, dans l'intérêt de la civilisation et de la
félicité sociale.
Hélas! pourquoi faut-il que je dissipe ces honorables illusions d'un
Monarque philanthrope! Pourquoi faut-il que, par un pénible récit,
j'afflige son coeur paternel! Sire! Préparez vous à apprendre que toutes
les abominables horreurs dont l'Afrique avait été, si long-temps, le
sanglant théâtre, et auxquelles vous avez cru avoir mis fin pour toujours,
se renouvellent, aujourd'hui, avec plus de fureur et d'activité que
jamais. Dans le récit que vous allez entendre, l'étonnement se joindra à
l'horreur.
Et quel plus juste sujet d'étonnement que celui que nous offre la conduite
de certains gouvernemens européens? Et en effet, si l'on pouvait craindre
que quelque gouvernement persistât à jeter un regard avide sur les
coupables gains de la Traite des Noirs, les craintes devaient
naturellement se porter sur ceux dont les sujets, depuis long-temps
engagés dans ce commerce homicide, auraient pu essayer de reculer l'époque
de son abolition, afin de mettre ordre à leurs affaires, et de
s'indemniser des pertes qu'allait leur causer cette grande mesure. On
pouvait encore appréhender les peuples qu'une longue habitude de cet
infâme commerce avait pu rendre insensibles aux horreurs qui
l'accompagnent, ou ceux à qui leurs habitudes commerciales pouvaient avoir
appris à ne juger d'un acte de spéculation, que sur les gains ou les
pertes qui en résultent. Mais Votre Majesté ne pouvait s'attendre que des
gouvernemens qui, jusqu'alors, étaient restés étrangers à la Traite,
fermeraient les yeux sur les tentatives criminelles faites, à cet égard,
pour la première fois, par leurs sujets respectifs. Aujourd'hui, surtout,
que l'horreur et les cruautés de ce commerce ont été dénoncées au monde,
pouvait-on s'attendre à y voir tremper une nation justement orgueilleuse
de la générosité qui fait le signe distinctif de son caractère national?
Quelque pénible que soit cette assertion, elle n'est, malheureusement, que
trop fondée. Nos regards vont encore être affligés et nos coeurs
contristés, de nouveau, par le spectacle des fraudes et des barbaries dont
nous croyions avoir vu, pour jamais l'humanité affranchie.
Il n'est pas nécessaire de mettre, de nouveau, sous les yeux de Votre
Majesté, le détail de toutes les horreurs comprises dans ce seul mot de
Traite des Noirs. Plût à Dieu que je pusse épargner à Votre Majesté la
répétition pénible de ces horribles récits! Sans doute, ces détails, une
fois imprimés dans la mémoire de l'homme sensible, ne peuvent plus s'en
effacer; et ai je ne considérais ici que ce qui a rapport à Votre Majesté,
je me contenterais De lui dire que toutes les anciennes abominations dont
elle a déjà eu connaissance, n'ont subi aucune diminution, et, tout au
contraire, se reproduisent avec une nouvelle violence, et avec des
effets plus funestes que jamais.
Mais ce serait se tromper étrangement que de croire que le véritable
caractère de la Traite et ses suites inévitables, sont universellement
appréciés. Les débats mémorables qui se sont élevés, au sujet de la
Traite, dans la Grande-Bretagne, les ouvrages lumineux qui ont été publiés
sur ce sujet, ont rendu cette grande cause familière à tous les habitans
des îles Britanniques; mais, sur le continent, et spécialement chez les
nations auxquelles nous avons fait allusion plus haut, on ne saurait en
dire autant. Dans ces pays, les particularités relatives au commerce
homicide des esclaves, sont inconnues même aux classes éclairées et aux
individus les plus remarquables par leurs talens, leur influence et leurs
lumières. L'ignorance où l'on est encore sur cette grande question dans
ces pays, peut seule faire excuser l'indifférence avec laquelle on
l'envisage. Il faut donc revenir, de nouveau, sur les détails de ce
pénible sujet. C'est ce que je vais faire d'une manière briève et
sommaire. Il faut que, désormais, à tort ou à raison, nul ne puisse plus
arguer du motif d'ignorance. Il faut que ce motif ne puisse plus être
apporté pour excuse par ces hommes qui, engagés dans de coupables
spéculations, ou intéressés à protéger les spéculations des autres et à
servir leurs criminels projets, n'ont pas honte de se livrer à un commerce
affreux qui déshonore le pays qui le tolère. S'ils continuent à se rendre
criminels, ce sera, du moins, avec connaissance de cause, et l'histoire
consignera leurs crimes dans ses pages inexorables.
Sans doute, c'est un avantage pour la Grande-Bretagne, que, parmi tous
ceux de ses habitans qui ont pu entendre parler de la Traite, il n'en est
pas un qui ignore la véritable nature de ce barbare commerce. Tous les
subterfuges, tous les palliatifs, tous les mensonges ténébreux sous
lesquels on avait voulu voiler ou défigurer les faits, ont été dissipés,
et aujourd'hui ces faits sont établis d'une manière indéniable.
Mais, avant même que d'irrécusables témoignages fussent venus les appuyer
de tout le poids de la plus complète évidence, il n'y avait, parmi nous,
aucun esprit de bonne foi qui doutât de la vérité de ces faits. Il n'était
pas nécessaire de dépositions légales, pour prouver les effets naturels et
inévitables d'un commerce de chair humaine, particulièrement dans un pays,
comme l'Afrique, divisé en un grand nombre de petites souverainetés, et
plongé encore dans les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie.
Supposons qu'il existe un pays où des hommes, des femmes et des enfans
sont échangés, non seulement contre les choses nécessaires à la vie, ou
contre des objets de peu de valeur, mais encore contre des liqueurs
spiritueuses, contre de la poudre et des armes à feu; tenez pour certain
que ce pays doit être en proie à toute espèce de crimes, de pillages, de
fraudes et de violence. Le chef d'une peuplade attaquera et ravagera le
territoire du chef voisin. S'il se trouve trop faible pour attaquer ses
voisins, sa fureur et son avidité retomberont sur les sujets placés sous
sa garde et à l'abri de sa protection. Mais ces effets homicides et
destructeurs ne se borneront point aux chefs: on verra se reproduire dans
chaque individu les passions, les désirs coupables et la méchanceté de la
nature humaine. Le résultat est inévitable et facile à deviner. La
méfiance partout; la sécurité nulle part; l'homme redoute un ennemi dans
l'homme; le plus fort dévore le plus faible, et bientôt la société ne
présente plus qu'une vaste scène ou règnent l'anarchie, le brigandage et
la terreur.
Les preuves et les faits viennent, en foule, confirmer ces données fondées
sur la connaissance de la nature humaine, il a été établi, par
d'irrécusables témoignages, que ce détestable commerce a fondé ses
principales ressources dans les guerres ou excitées par les Européens, ou
entreprises par les naturels du pays, à l'effet de faire des esclaves. Ces
guerres ne manquent pas d'enfanter des représailles. De là d'interminables
dissentions; de là un esprit d'hostilité et de vengeance, transmis entre
les chefs, de génération en génération. En outre, il est prouvé que les
esclaves qu'on se procure sont le résultat de déprédations exécutées par
les petits souverains contre leurs propres sujets, lorsqu'ils sont trop
faibles ou trop lâches pour attaquer leurs voisins: quelquefois ils
saisissent indifféremment les premiers venus, qu'ils réduisent en
esclavage; d'autrefois, on met, pendant la nuit, le feu à un village, et
lorsque les habitans effrayés et à demi nuds s'arrachent de leurs toits
embrasés, c'est alors qu'on les saisit et qu'on leur donne des fers.
La Traite est entretenue par des déprédations et des brigandages de toute
espèce, depuis la troupe plus ou moins nombreuse qui attaque un village
sans défense, ou une famille désarmée, jusqu'à l'individu qui se cache
dans quelqu'endroit écarté, pour attendre, comme un tigre fait sa proie,
une femme ou un enfant que le hasard aura conduit vers lui et dont il fera
son esclave. Ce qui alimente surtout la Traite, c'est le _Panyar_.
Cet acte devenu si fréquent, qu'on a été obligé de le désigner par un nom
spécial, consiste à enlever des Noirs de toute tribu, de tout rang, de
toute profession, de tout sexe et de tout âge, sans aucune distinction.
Ces actes abominables sont, pour l'ordinaire, exécutés par les marchands
noirs qui voyagent dans l'intérieur de l'Afrique pour le service des
Européens; quelquefois par les capitaines et matelots européens eux-mêmes.
L'arrivée d'un navire négrier sur la côte, est le signal immédiat de toute
espèce de fraude et de rapine. Ainsi, ce n'est pas seulement de tribu à
tribu, de village à village que règnent la méfiance et la terreur. Il
n'arrive que trop souvent que, dans un accès d'emportement, de colère ou
de jalousie, un mari vend sa femme, un père ses enfans, un maître ses
domestiques; c'est vainement qu'ils font ensuite des voeux pour recouvrer
ces êtres chéris.
Enfin, la Traite trouve aussi une ressource abondante dans la corruption
de la justice pénale, l'esclavage étant la punition de presque tous les
délits, et même des fautes les plus légères. Plus souvent c'est la
punition de crimes imaginaires, tels que la magie, l'accusation de magie
servant de prétexte ordinaire pour réduire un homme en esclavage, et,
quelquefois même, pour faire partager le même sort à toute sa famille.
Il est aisé de concevoir la condition déplorable à laquelle tant
d'atrocités ont dû, nécessairement, réduire tous les pays de l'Afrique qui
bordent l'océan. Le manque absolu de toute sécurité individuelle, de toute
confiance mutuelle, de tout bonheur domestique; le développement des
passions les plus viles du coeur humain, la méchanceté, la fourberie, la
cruauté, la haine, la vengeance, en ont été les résultats naturels. Ce
n'est pas tout. Il est prouvé, d'une manière incontestable, que les
institutions religieuses et civiles de l'Afrique ont été graduellement
perverties et façonnées à l'usage de la Traite, de manière à fournir
incessamment de victimes humaines les marchés d'esclaves. Les
superstitions du pays, qui avaient souvent cédé à la faible lumière du
mahométisme, loin d'être discréditées et combattues par les marchands
négriers d'Europe, ont été entretenues avec soin, et ont fourni une source
abondante à la Traite. L'administration de la justice a éprouvé les mêmes
atteintes et a subi la même influence. Les historiens nous apprennent que
les lois criminelles de l'Afrique étaient extrêmement douces; mais,
insensiblement, tous les délits, mêmes les plus légers, ont été punis de
l'esclavage: le juge a sa part de la vente du condamné: le créancier,
faute de payement a le droit de vendre comme esclave son débiteur: s'il ne
peut s'emparer de sa personne, il vend l'un de ses parens; à défaut de
parens, il s'empare d'un habitant de la même ville, ou de la même nation
que son débiteur, et le vend comme esclave.
En outre, les capitaines des navires négriers confient des marchandises à
des facteurs Noirs qui les transportent dans l'intérieur des terres, et
qui doivent revenir avec un nombre déterminé d'esclaves. Cependant ils ont
soin de se faire remettre par le facteur, plusieurs de ses enfans, ou
d'autres membres de sa famille, qui doivent répondre pour la valeur des
marchandises confiées. Cela s'appelle des gages, en langue africaine
_Pawns_. Alors les facteurs commencent leur tournée, pour exécuter
les termes du contrat. Mais il arrive souvent qu'ils sont frustrés dans
leur attente, et que le pays sur lequel ils comptaient pour se fournir
d'esclaves, trompe les espérances qu'ils avaient conçues. Cependant le
capitaine négrier devient pressant, le navire est prêt à mettre à la
voile; d'une manière ou d'une autre, il faut que le malheureux fournisse
le nombre d'esclaves qu'il est convenu de fournir, s'il ne veut voir ses
parens emmenés en esclavage. Ainsi, grâce à l'influence coupable de la
Traite, les affections domestiques et sociales, les liens même du sang et
tous les sentimens les plus chers à la nature, deviennent des stimulans au
brigandage et à la déprédation. Ainsi l'amour des parens, cette colonne de
l'édifice social, sur laquelle sont fondés la sécurité et le bonheur de la
grande famille des hommes, la Traite le change en instrument de cruauté et
d'oppression. Tels sont les faits particuliers relatifs au fléau de la
Traite. C'est dans l'histoire des Indes Occidentales par Mr. Bryan
Edwards, qu'il faut lire le tableau général de la Traite, dans toute sa
hideuse horreur. Quoique planteur et partisan de la Traite, il a eu la
franchise de convenir, que, grâce à ce fléau, une grande partie du
continent africain n'est qu'un vaste champ de carnage et de désolation,
un désert où les habitans s'entre-dévorent comme des bêtes féroces, un
théâtre de trahison, de fraude, d'oppression et de sang. C'est ainsi que
la Traite a été appelée par l'un des premiers hommes d'Etat de la
Grande-Bretagne, "le plus grand fléau qui ait jamais affligé la race
humaine." Cependant nous pourrions en dire davantage encore que nous n'en
avons dit.
Après cette longue énumération d'horreurs et de crimes, on doit supposer
que nous en avons épuisé la liste; mais il nous reste à mentionner le plus
grand de tous ces maux, parce qu'il est la source de tous les autres. A
quelque degré d'horreur que s'élèvent tant d'atrocités, quelle que soit
l'étendue de leurs ravages, si l'on pouvait du moins prévoir un terme à
tant de maux, quelque reculé que fût ce terme, ce serait un motif de
consolation. Ah! si, du moins, on pouvait espérer que les principes et les
moeurs d'Europe pussent pénétrer dans l'Afrique à la faveur des
communications de la population africaine avec les nations européennes; si
l'on pouvait espérer de voir un jour l'influence de la civilisation et,
surtout, la bienfaisante lumière du christianisme, briller dans ces
régions couvertes des ténèbres de l'ignorance; si l'ordre et les lois,
marchant à la suite des lumières et de la religion, pouvaient remplacer,
sur ces tristes rivages, le brigandage et la terreur! Mais hélas! c'est là
l'un des caractères les plus déplorables de cette Traite si féconde en
calamités, qu'elle se suffit à elle-même pour se perpétuer d'une
génération à l'autre, et qu'elle trouve dans sa domination présente le
gage de sa domination future. C'est à l'abri des lois que grandit la
civilisation. Là où la sécurité n'existe ni pour les personnes, ni pour
les propriétés, il n'y a point de civilisation possible. Mais l'Afrique,
qu'est-ce autre chose qu'un vaste théâtre de trahison, de terreur et
d'anarchie? Cet horrible système de crime et de brigandage, que, par un
déplorable abus des mots, on a osé appeler un commerce, maintient, dans un
état permanent d'inquiétudes et d'alarmes, le pays où il exerce sa
coupable influence. Ce n'est que dans la partie des côtes, le long des
rivages de l'océan, que l'enfant de l'Afrique peut communiquer avec les
peuples plus avancés que lui dans la carrière de la civilisation: c'est là
précisément que la Traite a établi son trône sanglant; c'est là qu'elle a
élevé un mur d'airain pour intercepter tous les progrès de l'esprit
humain, tous les rayons de la morale et de la religion. C'est ainsi
qu'elle a mis un embargo sur la civilisation africaine, et a relégué ce
vaste continent dans une prison de dégradation et d'ignorance.
De là un phénomène étrange et qui ne s'était point encore présenté dans
les annales du genre humain. Nous y verrons peut-être la plus forte
preuve des effets dévastateurs de ce commerce homicide. Si nous suivons,
avec attention, les progrès du genre humain s'élevant d'un état
d'ignorance et de barbarie à un état de lumière et de civilisation, nous
trouverons, et cette observation est générale, nous trouverons que c'est
sur les bords des rivières, et sur les côtes de la mer, qui, par leur
position géographique, offraient plus de moyens de contact avec les
étrangers, que la civilisation a poussé ses premières racines. Ainsi,
l'ordre civil, la science sociale, l'agriculture, l'industrie, les
sciences et les arts, ont fleuri, d'abord, sur les côtes, et c'est de là
que les connaissances et les lumières se sont répandues dans l'intérieur.
Malheureusement, le contraire a eu lieu à l'égard de l'Afrique. Là, les
habitans des côtes, qui, depuis long-temps, communiquent avec les nations
les plus policées de l'Europe, sont dans un état complet d'ignorance et de
barbarie. Il est vrai qu'ils consomment les articles de nos manufactures;
mais c'est là tout l'avantage qu'ils ont retiré de notre commerce: nous ne
leur avons communiqué d'autre connaissance que celle de nos crimes. Au
contraire, les habitans de l'intérieur des terres, n'ayant jamais vu le
visage d'aucun Européen, sont beaucoup plus avancés dans tout ce qui
concerne l'ordre public, la sécurité personnelle, le bonheur et les
avantages de la vie sociale.
Ce n'est pas que la Traite n'ait étendu dans l'intérieur de l'Afrique sa
funeste influence; ce n'est pas qu'elle n'y ait inoculé ce génie de la
destruction et de la barbarie qui fait son caractère distinctif et qui la
range parmi les plus épouvantables fléaux qui aient jamais désolé le
monde. Mais, c'est surtout sur les côtes que la Traite a développé toute
la puissance de sa criminelle énergie. Là, tous les pays soumis à sa
fatale domination n'offrent plus qu'un vaste théâtre d'anarchie d'où la
sécurité est à jamais bannie. Bien loin d'avoir importé chez les
malheureux Africains des côtes, les progrès et les arts de la
civilisation, la Traite ne leur a communiqué que nos vices. Elle les a,
pour ainsi dire, scellés de son sceau et condamnés à une condition
incurable de barbarie et d'ignorance. C'est là surtout, comme nous n'avons
jamais cessé de le proclamer, c'est là, de toutes les conséquences de la
Traite, la plus importante et la plus grave. Au jour du jugement, n'en
doutons pas, le Suprême Arbitre du monde fera rendre un compte sévère et
rigoureux à ces coupables Européens qui n'ont fait servir la civilisation
et les lumières qu'à avilir et à démoraliser l'homme, ce sublime ouvrage
du Créateur.
Nous croyons que l'Afrique a épuisé enfin la coupe des douleurs: une coupe
mille fois plus amère encore est préparée pour les malheureux Africains
que les navires de l'Europe entraînent loin de cette terre de malédiction.
Je veux parler des souffrances et des horreurs sans nombre, qui marquent
le passage d'Afrique aux Indes Occidentales. Tel est le nombre de ces
souffrances multipliées, telle est leur nature humiliante et déchirante,
tout ensemble, que la première fois où le regard du public pût pénétrer
dans l'intérieur de ces prisons flottantes, une incrédulité générale se
manifesta: on ne pouvait croire que l'humanité pût supporter tant de
douleurs horribles. Il semble, en effet, que le génie du crime ait épuisé
son épouvantable science, pour trouver les moyens d'entasser le plus
d'hommes possibles, dans l'espace le plus resserré.
Figurez-vous un navire rempli, dans toute son étendue, de malheureux
Africains qui montent dans un navire pour la première fois; les hommes, et
ce sont eux qui composent la majeure partie de la cargaison, attachés deux
à deux, les fers aux pieds, pour la sûreté de l'équipage; ces deux hommes,
fréquemment différant de nation et de langage; et, pour surcroît de
précaution, des chaînes ajoutées aux fers de ces infortunés, lorsqu'on les
amène, un moment, respirer sur le pont; qu'on se représente le pont du
navire, la cale, et les étages intermédiaires pratiqués en plate-formes,
complètement couverts de corps humains; ces malheureux, se touchant l'un
l'autre, incapables de changer de position, ni de faire le moindre
mouvement, les membres déchirés par le frottement des planches du navire,
ou écorchés par la pression de leurs fers!... Qu'on se figure avec quelle
effrayante rapidité les épidémies doivent se répandre parmi tant de
victimes entassées.... Je m'arrête!... qu'il me suffise d'ajouter que les
horreurs dont les navires négriers offrent le tableau sont telles, que la
plume répugne à les décrire, bien que l'avidité négrière ne répugne pas à
les infliger à ses malheureuses victimes. Les chirurgiens de navire qui
ont été témoins oculaires de ces scènes affreuses, assurent tous qu'il est
impossible de supporter la chaleur et l'infection qui s'exhalent de ces
prisons fétides. Quand le mauvais temps oblige de fermer les écoutilles et
de renfermer les Noirs à fond de cale, il n'est pas rare d'en voir expirer
de suffocation. Au contraire, le temps permet-il de les faire monter sur
le pont? De nouveaux supplices les attendent: c'est un faible soulagement
où la cruauté même ne manque pas d'entrer. Le mal de mer, les peines de
l'esprit, en voilà plus qu'il ne faut pour empêcher de prendre de la
nourriture et de l'exercice: mais l'exercice et la nourriture sont
indispensables à l'animal, si l'on veut qu'il paraisse en bon état aux
regards des acheteurs. Et qu'est-ce autre chose qu'un Noir aux yeux d'un
négrier, si non une bête de somme dont il veut se défaire avec bénéfice?
Ils n'ont pas faim; ils mangeront de force. Il leur faut de l'exercice;
ils ne sont pas disposés à en prendre; ils en prendront malgré eux: on
fera danser ces infortunés avec le poids de leurs fers, et les coups
redoublés d'un fouet inhumain hâteront et précipiteront cette horrible
cadence!.... O comble d'horreur!.... Ces indignes outrages, on les prodigue
à tous sans distinction! La sensibilité et le courage doivent subir
l'humiliation commune! Ces traitemens barbares, on les inflige même à des
hommes éclairés et instruits! M. Parke nous apprend que, dans le navire
sur lequel il faisait voile de la Gambie aux Indes Occidentales, sur 130
esclaves qui composaient la cargaison, car il faut bien nous servir de ce
terme, quelque déshonorante que soit ici son acception, il y en avait 25
qui savaient écrire en langue arabe!....
Si nous pouvions, un instant, mettre en doute la cruauté et l'excès des
souffrances qu'endurent ces infortunés, nous en trouverions une preuve
irrécusable dans ce fait étonnant que, parmi les objets qui entrent dans
l'équipement d'un navire négrier, est un vaste filet de bastingage qui
s'élève, de chaque côté du pont, pour empêcher les esclaves de se jeter à
la mer. Cette précaution est souvent inutile: on a de nombreux exemples
d'esclaves qui se sont détruits de cette manière. On en a vu s'applaudir,
en mourant, d'échapper, par la mort, au pouvoir de leurs bourreaux. On en
a vu d'autres refuser constamment toute nourriture, malgré les moyens de
douceur ou de force employés en cette occasion. On s'appitoie sur des
souffrances ordinaires et communes: quelles émotions déchirantes ne doit
pas exciter le tableau des horreurs que nous venons de présenter, et
auxquelles on chercherait vainement des objets de comparaison! On n'a pas
oublié l'étonnement et l'horreur universelle qui se manifestèrent,
lorsqu'aux yeux du Parlement Britannique furent présentées, pour la
première fois, les abominations d'un navire négrier. Et, cependant, ce
navire, et tous ceux de la même espèce qui existaient alors, appartenaient
à des hommes qui avaient puisé, dans une longue habitude de la Traite, les
moyens les plus propres à s'assurer le succès de leur coupable négoce, et
à transporter les esclaves au lieu de leur destination, avec le moins de
dommage possible dans cette cargaison humaine. Les effets de la Traite
sont bien plus horribles aujourd'hui que son exercice est confié à des
hommes qui, n'ayant pas vieilli dans cet abominable commerce, le font avec
une inhabileté cruelle, et ne sont qu'imparfaitement initiés aux
perfectionnemens suggérés par l'avidité à leurs criminels devanciers.
Toutefois, c'est une justice qu'on doit leur rendre; ils ne sont pas
restés en arrière dans ce qui fait le fondement et le principal ressort de
leur commerce; ils se sont singulièrement perfectionnés, je dirai presque
qu'ils ont passé leurs maîtres, dans cette insatiable soif du gain, dans
cette complète insensibilité, cet insultant mépris pour les droits et pour
le bonheur de leurs semblables, qui constituent la condition première et
indispensable de ce sanglant trafic.
Pardonnez-moi, Sire, d'avoir affligé votre coeur sensible par le récit des
atrocités qu'entraîne à sa suite ce détestable système. C'est pour vous un
juste sujet de consolation intérieure, de penser que vous avez enfin
dénoncé à la chrétienté cette honteuse flétrissure imprimée sur elle; et
le récit que je viens d'offrir à Votre Majesté, ne prouve que trop
clairement que le fléau que vous vous êtes solennellement engagé à
détruire, n'était pas indigne de votre auguste et puissante intervention.
On présente une objection. "Quelqu'énorme, dit-on, quelqu'imposante que
soit cette masse de cruautés et de crimes, cependant on ne peut
disconvenir que plusieurs années se sont écoulées avant que les
abolitionnistes anglais eux-mêmes, pussent réussir à faire abandonner à
leurs concitoyens, ce commerce illégitime." Il n'est que trop vrai; bien
des obstacles ont entravé notre marche; nos progrès ont été lents. Et qui
le sait mieux que nous qui, d'année en année, avons vu, si long-temps,
notre attente déçue et nos espérances trompées? Cette objection paraît
naturelle. Cependant on aurait tort d'en faire un grief contre nous; on
aurait tort de s'étayer des lenteurs qu'a éprouvées l'abolition
britannique, pour traiter d'irraisonnable le zéle que nous mettons à
provoquer, sans délai, cette abolition de la part des autres peuples.
L'objection est donc injuste; mais comme elle ne laisse pas d'exercer une
grande influence dans la question, il n'est pas inutile de considérer les
causes de ces lenteurs qu'on nous reproche. Ne fût-ce que pour rendre
justice à la nation britannique, cet examen serait encore utile.
Et d'abord, il importe de prendre en considération l'état des choses au
moment où nous commençâmes nos opérations. On a dit souvent, et avec
raison, que l'habitude est une seconde nature: or, qu'on n'oublie pas que,
durant deux siècles, la Traite avait été exercée sans interruption, sans
obstacle et sans qu'il fût venu à personne l'idée de mettre en doute sa
légalité. On ignorait la nature et les effets de ce trafic barbare. La
croyance générale était que les Noirs étaient des êtres d'une nature
inférieure à l'homme, et que l'homme pouvait, comme les autres animaux,
les employer à ses besoins. On oubliait que le commerce de chair humaine
n'avait pas commencé en Afrique où on eût pu, jusqu'à un certain point, le
considérer comme un résultat naturel de l'apparente infériorité des
peuples qui habitent ce vaste continent. On oubliait que des pays devenus
depuis le séjour de la civilisation et de la philosophie, n'étaient
anciennement habités que par une population sauvage, nue et barbare, au
sein de laquelle des pirates riches et puissans venaient saisir et acheter
des esclaves. On dira que ces choses avaient lieu avant que la céleste
lumière du christianisme n'apparût aux yeux des hommes. Mais, long-temps
après l'ère chrétienne, la Grande-Bretagne elle-même peut être citée en
preuve de la vérité de cette assertion. La Grande-Bretagne avait fourni
des marchés d'esclaves, et ces esclaves étaient achetés par les habitans
les plus riches et les plus éclairés de l'Irlande, qui finirent par
abandonner ce commerce comme coupable et inhumain, et comme devant attirer
sur leur pays les châtimens du ciel. L'honneur de cette abolition de la
Traite d'Angleterre, est dû, principalement, au zèle et aux vertueux
efforts de St. Wolstan. Elle eut lieu en 1171[1]. A l'époque où les
modernes abolitionnistes commencèrent le cours de leurs opérations contre
la Traite des Noirs, cette Traite était généralement inconnue et dans sa
nature et dans ses effets. Les hommes d'Etat les plus célèbres de la
Grande Bretagne, n'avaient pas fait difficulté, dans des traités
solennels, de stipuler, pour leurs concitoyens, le droit de faire la
Traite. Des hommes du caractère le plus honorable, connus par leur
humanité et leurs principes religieux, avaient des capitaux engagés dans
ce commerce homicide. Dans de telles circonstances, faut-il s'étonner que
ce ne soit que par degrés que les yeux de la nation britannique ont été
ouverts sur la nature véritable de ce déplorable commerce? Le mal
trouvait, dans son énormité même, le moyen et le prétexte de se perpétuer.
[Note 1: Voyez Guillaume de Malmsbury. Livre II. Chapitre 20. Vie de
St. Wolstan, Evêque de Worcester.]
Des hommes estimables, mais dont l'esprit n'était pas fortement trempé, ne
pouvant croire aux crimes que nous dénoncions, nous accusaient
d'exagération. D'autres soutenaient qu'il était impossible que tant de
cruauté et de scélératesse eussent été souffertes par nos ancêtres, sans
être réprimées. Quelques-uns considéraient la Traite comme l'un de ces
maux nécessaires et inévitables qui font partie du système du monde, et
contre lesquels les hommes ne peuvent rien, pas plus que contre les
éruptions d'un volcan, ou les ravages d'un ouragan. Ces hommes oubliaient
que trop souvent l'empire de l'habitude a dénaturé les sentimens de
l'homme et fait taire sa conscience; ils oubliaient qu'autrefois
l'autorité des sages et des hommes de bien a sanctionné des crimes que la
morale condamne justement aujourd'hui; que, par exemple, la destruction
des enfans nouveau-nés par les auteurs de leurs jours, crime horrible
contre lequel il semblait que la nature eût suffisamment prémuni l'homme,
a autrefois prévalu parmi les nations les plus civilisées du globe. Et
cela est si vrai, qu'un historien célèbre, grand admirateur des nations
payennes, n'a pu s'empêcher d'avouer que le crime d'exposer les enfans
nouveau-nés, était devenu, une maladie incurable dans toute l'antiquité.
Enfin, il s'agissait de lever le voile épais qui couvrait, depuis si
long-temps, le continent Africain et les scènes homicides dont il était le
théâtre. Bientôt quelques rayons de lumière commencèrent à poindre sur
l'horizon. Le ciel voulut qu'à cette époque il se trouvât des hommes qui
dirigèrent leurs efforts et leurs recherches vers ce grand objet. Mais,
les travaux de ces hommes promettaient, dans l'origine, si peu de
résultats, que, lors des premières enquêtes faites par les
abolitionnistes, les marchands d'esclaves intéressés à prolonger
L'ignorance générale, vinrent eux-mêmes apporter leur tribut de lumières,
et faire connaître ce qu'ils savaient. Cependant, leurs intérêts menacés
sonnèrent bientôt l'alarme. Dès-lors, ils s'efforcèrent d'intercepter la
vérité et d'entraver la marche des enquêtes. Mais le trait de lumière
qu'on avait vu briller, avait suffi pour éclairer les yeux, et avait
révélé au public épouvanté, des horreurs qu'on n'avait jamais soupçonnées.
Je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur tous les esprits
humains et généreux la première exposition de tant de forfaits. Supposez
un démon effroyable et horrible, ayant réussi à se revêtir, pour quelque
temps, d'une forme humaine, et à se mêler, parmi les hommes, et qui,
touché tout-à-coup par la baguette d'un génie, est rendu à sa laideur
primitive et à ses hideuses formes: telle parut la Traite des Noirs à tous
ceux que leurs préjugés n'empêchèrent pas de reconnaître son véritable
caractère. A son premier aspect, elle souleva une exécration générale.
Mais cet arbre funeste avait des racines trop profondes, il avait étendu
trop loin dans le sol ses innombrables fibres, pour être déraciné
subitement par le souffle redoutable de l'indignation publique. On a
reproché aux abolitionnistes de n'avoir pas mis à profit cette indignation
excitée dans la nation britannique, lorsque parut, pour la première fois,
dans toute son horreur, le tableau des crimes de la Traite. "La Traite,
dit-on, eût été tout d'un coup supprimée d'enthousiasme et par
acclamation. Dans un pays qui serait constitué comme les républiques
anciennes, et dans les quel la manifestation de l'opinion publique serait
suffisante pour mettre fin aux maux les plus invétérés, point de doute que
la Traite n'eût été immédiatement abolie."
Ceux qui font ce reproche aux abolitionnistes me paraissent dans une
ignorance complète de la constitution anglaise. Ils ignorent que ce qui
distingue cette constitution de toutes les autres, ce qui la distingue
surtout des républiques célèbres de l'antiquité, c'est le soin minutieux
avec lequel, pour le bien général, elle protège les droits et les
propriétés des particuliers. Les abolitionnistes ne savaient que trop les
difficultés et les obstacles jaloux que, d'après ce principe, leur
opposeraient les formes parlementaires. Ils savaient les enquêtes
scrupuleuses qui devaient avoir lieu, les moyens nombreux mis à la
disposition des parties intéressées dans chacun des résultats de cette
grande mesure, la facilité qu'avaient ces derniers de récuser les preuves
et d'infirmer les témoignages de leurs adversaires, le champ immense qui
leur était ouvert pour préparer tous leurs moyens de défense. Ils
n'ignoraient pas les nombreux degrés par lesquels devait passer le Bill
d'Abolition. Dans la seule Chambre des Communes, ces degrés étaient
indispensablement au nombre de sept ou huit, et pouvaient être beaucoup
plus nombreux encore. Les mêmes lenteurs, les mêmes obstacles se
présentaient à la Chambre des Pairs. A chacun de ces délais nouveaux, nos
adversaires pouvaient préparer de nouvelles batteries, mettre toute leur
artillerie en campagne et, même avec la certitude de succomber, prolonger
long-temps encore la bataille. C'est surtout alors que ces lenteurs et ces
délais, devaient être déplorés. Ils retardaient la destruction du fléau
dont nous voulions délivrer le monde. Toutefois, gardons-nous d'accuser
les institutions. Les choses humaines sont mêlées de bien et de mal. La
question que nous agitions alors, sortait du cercle des questions
ordinaires: les lois humaines n'avaient pu la prévoir. Lorsque, pour la
première fois, des lois furent faites pour garantir les propriétés, qui
eût pu prévoir qu'un jour viendrait que des hommes seraient la propriété
d'autres hommes qui les vendraient et les exporteraient comme une
marchandise?
Hélas! aujourd'hui encore, des difficultés de la même nature se
présentent. Comme sujets d'états indépendans, les négriers réclament, en
leur faveur, le bénéfice de ces principes que les nations civilisées ont
établis d'un commun accord, pour la sécurité des droits maritimes et des
indépendances nationales. Les négriers demandent qu'on les exempte du
droit de visite par d'autres vaisseaux que par ceux de leurs nations
respectives. Ils veulent que, témoins de leurs infâmes brigandages, les
vaisseaux d'une puissance étrangère, ne puissent les réprimer. Ainsi les
institutions sociales sont tournées contre les intérêts même qu'elles
devaient protéger! Le mal naît de ce qui ne devait produire que le bien!
Ainsi ces principes bienfaisans qu'avait établis la politique des nations
pour garantir de toute atteinte la personne et la propriété des individus
engagés dans un commerce légal, on les fait servir à assurer l'impunité et
à empêcher la répression du brigandage et de l'assassinat!
Nos adversaires mirent à profit tous leurs avantages dans la résistance
qu'ils firent à la première attaque des abolitionnistes. Ils se
retranchèrent derrière les formes parlementaires, et, bien que le fléau
que nous attaquions fût, tout ensemble, l'ennemi de Dieu et des hommes, il
était de toute impossibilité de terminer la guerre en une seule campagne.
Certes, ces délais ne sauraient jeter aucune défaveur sur les
abolitionnistes ou sur le caractère de la nation britannique, surtout si
l'on réfléchit que la vraie nature de la Traite venait d'être assignée
depuis si peu de temps, et si l'on songe aux forces imposantes qui étaient
dirigées contre nous. Nous savions trop combien l'intérêt est habile à
pervertir et à aveugler le jugement de l'homme, et ce n'était pas un
intérêt méprisable que celui dont l'existence allait être mise en
question.
Faites entrer en ligne de compte la valeur des marchandises expédiées
annuellement en Afrique pour l'achat des esclaves, la valeur des navires
employés à les transporter, celle de leurs fournimens, etc... Qu'on
n'oublié pas que le produit du commerce avec l'Afrique était devenu
Immense. Il ne s'agissait pas moins que _d'un million de livres
Sterlings_ dont on prédisait la perte infaillible. La seconde ville
commerciale de la Grande-Bretagne[2] allait voir, disait-on, son commerce
anéanti, si l'abolition était proclamée. Les colons criaient d'une voix
unanime, leurs facteurs et leurs agens accrédités en Angleterre répétaient
après eux, que c'en était fait des colonies des Indes Occidentales,
que l'abolition de la Traite allait infailliblement consommer leur
destruction. La plus grande partie des colons des Indes Occidentales
résidaient dans la mère patrie, au lieu de vivre sur leurs plantations,
comme les colons français et espagnols. Plusieurs d'entre eux faisaient
partie du parlement. Ils avaient plusieurs de leurs agens dans la Chambre
des Communes. Tous les propriétaire savaient leurs créanciers
hypothécaires et leurs agens commerciaux résidant à Londres, et dans les
autres grands ports de l'Angleterre. C'étaient des hommes extrêmement
riches et de grande influence, dont les intérêts étaient étroitement unis
à ceux de ces propriétaires. Tous ces individus étaient animés du zèle, de
l'activité et de la persévérance que communique un intérêt mal entendu.
L'établissement des colonies anglaises dans les Indes Occidentales, datait
de si loin, les propriétaires de ces colonies, résidant dans les diverses
provinces du royaume, étaient devenus si nombreux, qu'insensiblement
ils s'étaient entourés d'une vaste atmosphère d'intérêts homogènes faisant
cause commune avec les leurs.
[Note 2: Liverpool. C'est de cette ville que se faisaient presque tous
les armemens pour l'Afrique.]
Une foule d'honnêtes gens étaient arrivés, peu à peu, à partager leurs
erreurs et leurs craintes. Ainsi leurs idées étaient devenues le partage
d'une grande partie de la nation, et un grand nombre de citoyens probes et
désintéressés qui, s'ils eussent connu la nature de la Traite, fussent
devenus nos amis et nos soutiens, étaient alors dans les rangs de nos
ennemis, d'autant plus redoutables qu'ils étaient plus consciencieux. Le
corps colonial était donc devenu un parti puissant dans l'Etat, et, en
Angleterre, un parti de quelque importance ne tarde pas à avoir des
champions et des défenseurs au sein du parlement. Reconnaissons néanmoins,
à l'honneur du caractère britannique, qu'il ne se trouva alors aucun homme
remarquable par son influence ou ses talens, et, à l'exception de ceux
dont les intérêts étaient spécialement compromis dans cette grande
question, aucun individu dans la Grande-Bretagne, qui ne condamnât
franchement la Traite comme indigne d'être défendue, se bornant à
repousser notre mode d'abolition, comme moins efficace et moins juste que
celui qu'ils proposaient. Par toutes les raisons que nous venons de
détailler, il arriva qu'une confédération puissante se forma contre nous.
Long-temps elle trouva les forces nécessaires pour repousser toutes nos
attaques et anéantir nos espérances les mieux fondées. Mais les amis de
l'abolition ne se découragèrent pas. Nous jugeâmes qu'il entrait dans
notre plan et dans notre devoir, de contre-balancer et de combattre
l'opposition redoutable qui s'était formée de tous ceux qui regardaient
leurs intérêts menacés par la solution de cette grande question. Nous
pensâmes que le meilleur moyen à employer, était d'enrôler sous nos
drapeaux et d'amener sur le champ de bataille, tout ce que la
Grande-Bretagne comptait de citoyens sages, bons et humains. Nous nous
employâmes, sur-le-champ, à cette grande oeuvre, et nous la poursuivîmes
avec une imperturbable persévérance. Confians dans la justice de notre
cause, nous sentîmes qu'il nous fallait faire un appel à tous les esprits
humains, éclairés et généreux. Les erreurs et les mensonges de nos
adversaires furent réfutées, un à un, et exposés au grand jour. On
pulvérisa cette insolente allégation que les Noirs sont d'une nature
inférieure à la nôtre, calomnie effrontée et atroce, au moyen de laquelle
les bourreaux osaient arguer de l'état de misère où ils avaient réduit
leurs victimes, et s'en faire un titre pour continuer, à leur égard, leurs
attentats et leurs cruautés. Cependant cette lâche imposture avait été
généralement répandue. Affirmée par les historiens, adoptée par les
philosophes, les marchands d'esclaves et les colons s'en étaient
habilement emparés, et en faisaient l'un de leurs argumens favoris. Telles
avaient été, selon eux, les fatales conséquences de cet état d'infériorité
intellectuelle et d'avilissement moral, dans lequel étaient plongés les
malheureux Africains, que le mal était devenu incurable, et que, bien
qu'ils n'approuvassent pas tous les moyens mis en usage par la Traite,
encore était-ce rendre un service réel à ces misérables, que de les
arracher à une terre de malédiction pour les transporter à un esclavage
éternel aux Indes Occidentales. Ainsi, on joignait l'insulte au crime
contre ces déplorables victimes de l'avarice européenne. Pour confondre
ces coupables allégations, il fut prouvé qu'à l'exception de ceux qu'avait
corrompus le commerce des nations européennes, les enfans de l'Afrique
étaient en général éminemment bons, aimans et hospitaliers. Les voyageurs
Mungo Park et Golberry, bien que ce dernier fût personnellement intéressé
à favoriser la Traite, n'en attestèrent pas moins, par d'innombrables et
irrécusables témoignages, le naturel bon et humain des Africains, leur
bienveillance, leur politesse, leur tendresse pour les auteurs de leurs
jours et pour leurs enfans, leurs affections domestiques et sociales, leur
Amour de la vérité, leur courage, leur reconnaissance, leur fidélité dans
l'union conjugale, leur industrie et leur persévérance dans le travail
lorsqu'ils ont quelqu'espoir d'en recueillir le fruit, leur attachement
extraordinaire à leur pays et aux lieux qui les ont vus naître, et, enfin,
le caractère de magnanimité dont ils ont souvent donné des preuves qui
honoreraient partout la nature humaine. Tout cela fut prouvé d'une manière
irrécusable. On prouva que ce n'était qu'en s'appuyant du plus grossier
mensonge, qu'on osait se justifier de transporter les Africains en
esclavage aux Indes Occidentales, sous prétexte qu'ils étaient déjà
esclaves dans leur propre pays, et que ce n'était que changer non la
nature, mais le lieu de leur servitude.
On ne nia pas que dans quelques parties du continent Africain, les peuples
ne fussent soumis à un pouvoir despotique dont les abus, comme partout
ailleurs, pouvaient être d'une nature déplorable; mais il fût prouvé que
ce qu'on appelait esclavage en Afrique, n'était autre chose qu'une sorte
de vasselage doux et patriarchal dans lequel les maîtres partageaient les
travaux, les plaisirs et la nourriture des esclaves; les maîtres
d'ailleurs n'ayant le droit de vendre leurs esclaves, qu'en punition de
quelque crime; le tout présentant le tableau le plus touchant de
l'innocence et de la simplicité antique. On détruisit insensiblement et on
ruina de fond en comble tout l'échafaudage sophistique qu'avaient élevé
les marchands d'esclaves et leurs défenseurs. Telle était cette objection
que, si les esclaves africains n'étaient pas achetés par les Européens,
ils seraient tous livrés à la mort, comme prisonniers de guerre. On prouva
que les esclaves que n'achetaient pas les Européens étaient employés à des
travaux dans le pays. On prouva également que les fournitures d'esclaves,
si nous pouvons nous exprimer ainsi, étaient en raison des demandes, et
que les demandes venant à cesser, les fournitures cesseraient aussi
nécessairement.