Brun très transparent demi-foncé, très utile: _terre Sienne naturelle
et vert émeraude_ avec _laque_ et _vermillon._
--Brun plus clair, violâtre paille, en ajoutant au précédent le
ton de _cobalt, laque_ et _blanc_ (mauve clair).--Brun jaune clair
transparent; le ton de _vert émeraude, jaune de zinc_ avec le ton
_orangé_ transparent de _cadmium, gaude, vermillon_--ce dernier
dominant.
--Brun jaune foncé: _terre Sienne naturelle, vert émeraude_, avec le
_ton orangé transparent._
--Beau vert approchant du ton de ciel de l'Apollon: _vert émeraude,
jaune de zinc_, avec le ton _orangé transparent._
Bel orangé transparent: _gaude_ avec _rouge de zinc_; le même avec une
pointe de _vert émeraude_ et _zinc clair_, donne le ton de ciel de
l'Apollon.
--Brun foncé dans le genre de la _laque de Rome: jaune, terre de
Cassel, gaude, jaune indien_ avec _laque_ _vermillon foncé..._
--Très beau aussi: _Brun de Florence, terre Sienne naturelle_ et
_gaude._
--Très beau aussi: _Brun de Florence_ et _jaune indien._
--Brun clair transparent: le même ton avec _terre de Cassel, blanc,
jaune de zinc clair, rouge de zinc, etc._
Jaune paille très fin, très fin: le précédent avec addition de _jaune
de Naples_ et le ton de _jaune de zinc_ et _ vert émeraude._
--Plus beau: avec une pointe de _laque_ et _vermillon_ et du ton _vert
clair de zinc_ et d'_émeraude._
Brun demi-teinte pour chair: _Rouge de zinc_ et le le _Cassel, blanc_
et _laque._--Le plus simple de ces bruns paille clair et demi-clair
est peut-être la _terre Cassel, blanc_ avec _terre de Sienne nature_,
plus ou moins foncé.
Le ton paille, _ocre jaune, terre de Cassel, blanc_ avec une pointe de
_vermillon._--Excellent ton chair point violacé.
--_Vert émeraude_ et _blanc clair_, avec _pointe d'ocre jaune_: Clairs
d'arbres, dans le lointain.
Pour retoucher en éclaircissant comme dans la Muse: ton d'ombre
des chairs, le ton de _Sienne naturelle_ et _vert émeraude_, avec
_vermillon_ et _laque clair_, et _jaune paille_ un peu intense.
Bord d'ombre très beau, _vert émeraude_ et le _ton laque, vermillon,
laque jaune._
Brillants de la chair dans le Mercure et le Neptune: _Brun rouge,
blanc_, avec _jaune de Naples._
Main de la Vénus tenant le miroir, fraîcheur extraordinaire:
Demi-teinte générale des doigts touchée avec le ton _mauve, cobalt,
laque_ et _blanc_ un peu foncé mêlé à _vert émeraude fin_; plus ou
moins _blanc_ suivant la place.
À côté, pour les ombres, glacis très léger d'un ton chaud de _laque
jaune, laque rouge, vermillon_ et plus ou moins d'un ton _jaune_ rompu,
mais toujours transparent. Le même, par exemple, qui se glisse un fond
de chair déjà peint où je veux augmenter une demi-teinte.--Je commence
par ce glacis chaud et je mets à sec (surtout) un _gris_ par-dessus
(se rappeler la retouche de la Vénus), notamment sur la jambe; les
_gris_ remis sur un _fond, chaud_ ont reproduit l'effet demi-teintes de
l'esquisse de la Médée.
Demi-teinte sur une partie trop claire, par exemple le dentelé du
côté du clair de Neptune, préparé avec un _ton chaud transparent_,
plus ou moins foncé, suivant le besoin, par exemple le ton de _Sienne
naturelle, vert émeraude_, et mettre le ton _gris_ par-dessus, soit
_terre Cassel, blanc, laque_, soit le _ton mauve._
--Rompre sur la palette les tons très clairs de _cadmium, vermillon,
blanc_, et de _vermillon_ et _blanc._ Dans ce dernier, ajouter _terre
de Cassel_ ou un peu plus de _vermillon._
--Ton pour la mer d'Andrieu, dans l'Hercule et Hésione.
--Dans cette Vénus, employé avec succès le bord d'ombre, de _vert
émeraude_ et ton de _vermillon, laque_ et _laque jaune._ Ce ton opposé
aux tons _orangés_ de la figure est d'un grand charme.
--Dans les retouches, pour ajouter des demi-teintes, comme dans cette
figure, toujours préparer avec des tons chauds et mettre le ton _gris_
ensuite.
--Reflets pour la chair (la Vénus des caissons de l'Hôtel de
ville).--La réunion, sans les mêler, des TROIS TONS ORANGÉS
TRANSPARENTS (_cadmium, laque jaune, vermillon_) VIOLET CLAIR (_laque
rose, cobalt, blanc_) et VERT CLAIR (_zinc_ et _émeraude_); le même
reflet, pour ainsi dire, partout, linge, armures, etc.
Ton de _laque brûlée, vermillon, blanc_, et à côté le même plus
clair, avec très peu de _laque brûlée._ Ce ton, à côté de l'_orangé,
vermillon, laque jaune, cadmium._
--Excellent ton avec plus ou moins de _blanc_ ou d'_orangé_, pour
couler sur la grisaille, ou pour reprendre une chair vive.
La petite Andromède couchée ainsi.
--_Mauve_ un peu foncé à côté du ton _rose_--demi-teinte d'une jeune
ingénue; le moindre _vert_, à côté, la complète.
_Vert émeraude, terre d'Italie_, très beau _jaune vert._
En y ajoutant du vermillon, il devient sanguiné, sans être rouge, et
est très utile; il peut se placer à côté du ton _Sienne naturelle, vert
émeraude, jaune indien._
* * * * *
_Dieppe.--Lundi_ 6 _septembre._--Parti pour Dieppe à huit heures; à
neuf heures à Mantes; à dix heures un quart, à peu près, à Rouen. Le
reste du trajet, n'étant pas direct, a été beaucoup plus long.
Arrivé à Dieppe à une heure. Trouvé là M. Maison. Logé hôtel de Londres
avec la vue sur le port que je souhaitais, et qui est charmante. Cela
me fera une grande distraction.
Dans toute cette fin de journée, dont j'ai passé une grande partie sur
la jetée, je n'ai pu échapper à un extrême ennui. Dîné seul à sept
heures, près de gens que j'avais rencontrés déjà sur la jetée, et
qui m'avaient, dès ce moment, inspiré de l'antipathie; ce sentiment
s'est encore augmenté pendant ce triste dîner. Naturel de chasseurs
demi-hommes du monde, la pire espèce de toutes.
J'ai trouvé dans la voiture jusqu'à Rouen un grand homme barbu et très
sympathique, qui m'a dit les choses les plus intéressantes sur les
émigrants allemands et particulièrement sur certaines des colonies de
cette race, qui se sont établies dans plusieurs parties de la Russie
méridionale, où il les a vues. Ces gens, descendant en grande partie
des Hussites, qui sont devenus les Frères Moraves. Ils vivent là en
communauté, mais ne sont point des communistes, à la manière dont on
entendait cette qualification en France, dans nos derniers troubles: la
terre seulement est en commun, et probablement aussi les instruments de
travail, puisque chacun doit à la communauté le tribut de son travail;
mais les industries particulières enrichissent les uns plus que les
autres, puisque chacun a son pécule, qu'il fait valoir avec plus ou
moins de soin et d'habileté; il y a possibilité de se faire remplacer
pour le travail commun. Ils se donnent le nom de Méronites ou Ménonites.
*
_Mercredi_ 8 _septembre._--Trouvé Durieu[86] et sa pupille à Dieppe: je
les ai menés dans les églises.
*
_Jeudi_ 9 _septembre._--Tous ces jours-ci, j'ai eu mauvais temps et
difficulté de jouir de la mer et de la promenade.
Rencontré Dantan[87], qui m'a dit des choses aimables.
Vu l'église du Pollet. Cette simplicité est toute protestante; cela
ferait bien avec des peintures.
Le soir, j'ai joui de la mer, pendant une heure et demie; je ne pouvais
m'en détacher.
Vraiment, il faut accorder à la littérature moderne d'avoir donné, par
les descriptions, un grand intérêt à certains ouvrages, qui n'avaient
pas une place suffisante. Seulement, l'abus qu'on a fait de cette
qualité, à ce point qu'elle est devenue presque tout, a dégoûté du
genre.
*
_Vendredi_ 10 _septembre._--Ce matin, sorti à sept heures et demie,
contre ma coutume. Je m'étais mis à lire Dumas, qui me fait supporter
le temps que je ne passe pas au bord de la mer. La mer la plus calme,
la vue avec le soleil du matin, toutes ces voiles de pêcheurs à
l'horizon m'ont enchanté. Je suis rentré en retournant plusieurs fois
la tête.
En revenant vers quatre heures du quartier des bains, rencontré M.
Perrier. Il a dîné avec nous. Le soir, nous avons été ensemble à la
jetée. Il a dit, comme moi, que c'était magnifique, sans regarder, et
il m'a parlé tout le temps du conseil. Je l'ai remis dans sa chambre,
où il m'a causé longuement, pendant que je m'endormais.
*
_Samedi_ 11 _septembre._--En me réveillant, j'ai vu de mon lit le
bassin à peu près plein et les mâts des bâtiments se balançant plus
qu'à l'ordinaire; j'en ai conclu que la mer devait être belle; j'ai
donc couru à la jetée et j'ai effectivement joui, pendant près de
quatre heures, du plus beau spectacle.
La jeune dame de la table d'hôte, qui se trouve être seule, y était à
son avantage; il est vrai que le noir lui sied mieux et ôte un peu de
vulgarité. Elle était vraiment belle par instants; et moi assez occupé
d'elle, surtout quand elle est descendue au bord de la mer, où elle a
trouvé charmant de se faire mouiller les pieds par le flot. À table,
sur le tantôt, je l'ai trouvée commune. La pauvre fille jette ses
hameçons comme elle peut: le mari, ce poisson qui ne se trouve pas dans
la mer, est l'objet constant de ses œillades, de ses petites mines.
Elle a un père désolant... J'ai cru longtemps qu'il était muet; depuis
qu'il a ouvert la bouche, ce qui, à la vérité, est fort rare, il a
perdu encore dans mon opinion; car auparavant, c'était l'écorce seule
qui était peu flatteuse.
Ce soir, je les ai retrouvés à la jetée.
Rentré, lu mon cher _Balsamo_[88].
Déjeuné vers une heure et demie, contre mon habitude.--Habillé et
sorti.--J'ai été finir mes emplettes chez l'ivoirier et ai passé mon
temps délicieusement jusqu'à dîner, au pied des falaises.
La mer était basse et m'a permis d'aller fort loin sur un sable qui
n'était pas trop humide. J'ai joui délicieusement de la mer; je crois
que le plus grand attrait des choses est dans le souvenir qu'elles
réveillent dans le cœur ou dans l'esprit, mais surtout dans le
cœur. Je pense toujours à Bataille, à Valmont[89], quand je m'y suis
trouvé pour la première fois, il y a tant d'années... Le regret du
temps écoulé, le charme des jeunes années, la fraîcheur des premières
impressions agissent plus sur moi que le spectacle même. L'odeur de
la mer, surtout à marée basse, qui est peut-être son charme le plus
pénétrant, me remet, avec une puissance incroyable, au milieu de ces
chers objets et de ces chers moments qui ne sont plus.
*
_Dimanche_ 12 _septembre._--Très belle journée: le soleil de bonne
heure. J'avais devant mes fenêtres les bâtiments pavoisés.
J'ai trouvé sur la jetée Mme Sheppard. Elle m'a invité à dîner pour
demain. J'ai esquivé la jeune dame d'hier, qui devient assommante; elle
et son monde ont encore gâté ma soirée; impossible de les éviter à la
jetée... En vérité, je suis d'une bêtise extrême: je suis simplement
poli et prévenant pour les gens; il faut qu'il y ait dans mon air
quelque chose de plus. Ils s'accrochent à moi, et je ne peux plus m'en
défaire. Entré un moment à l'établissement le soir, grâce à l'instance
de Possoz[90], qui est là comme chez lui: la mer, qui était pleine, se
brisait avec une belle fureur.
--Je fais ici d'une manière assez complète cette expérience qu'une
liberté trop complète mène à l'ennui. Il faut de la solitude et il
faut de la distraction. La rencontre de P..., que je redoutais, m'est
devenue une ressource à certains moments. Celle de Mme Sheppard de même
pour quelques instants. Sans Dumas et son _Balsamo_, je reprenais le
chemin de Paris, si bien que maintenant ces interruptions à ma solitude
sont ce qui me prend le plus de temps, et je suis loin de regretter mes
vagues rêveries.
Tout ce qui est grand produit à peu près la même sensation. Qu'est-ce
que la mer et son effet sublime? celui d'une énorme quantité d'eau...
Hier soir, j'écoutais avec plaisir le clocher de Saint-Jacques qui
sonne très tard, et en même temps je voyais dans l'ombre la masse de
l'église. Les détails disparaissant, l'objet était plus grand encore;
j'éprouvais la sensation du sublime, que l'église vue au grand jour
ne me donne nullement, car elle est assez vulgaire. Le modèle exact
en petit de la même église serait encore plus loin de faire éprouver
ce sentiment. Le vague de l'obscurité ajoute encore beaucoup à
l'impression de la mer: c'est ce que je voyais à la jetée pendant la
nuit, quand on n'entrevoit qu'à peine les vagues, qui sont tout près,
et que le reste se perd dans l'horizon. Saint-Remy me produit beaucoup
plus d'effet que Saint-Jacques, qui est cependant d'un meilleur goût,
plus ensemble et d'un style continu. La première de ces deux églises
est d'un goût bâtard tout à fait semblable à l'église de l'abbaye de
Valmont, et qui prêterait beaucoup à la critique des architectes.
Saint-Eustache, qui est dans le même cas, quoique plus conséquent
dans toutes ses parties, est assurément l'église la plus imposante de
Paris. Je suis sûr que Saint-Ouen[91] regratté ne fera plus d'effet;
l'obscurité des vitraux et les murs noircis, les toiles d'araignée,
la poussière, voilaient les détails et agrandissaient le tout. Les
falaises ne font d'effet que par leur masse, et cet effet est immense,
surtout quand on y touche, ce qui augmente encore le contraste de
cette masse avec les objets qui les avoisinent et avec notre propre
petitesse.
*
_Lundi_ 13 _septembre._--Comment! sot que tu es, tu t'égosilles à
discuter avec des imbéciles, tu argumentes vis-à-vis de la sottise en
jupons, pendant une soirée entière, et cela sur _Dieu_, sur la _justice
de ce monde_, sur le _bien_ et le _mal_, sur le _progrès?_
Ce matin, je me lève fatigué, sans haleine... Je ne suis en train de
rien, pas même de me reposer. O folie, trois fois folie!... Persuader
les hommes! Quel entassement de sottises dans la plupart de ces têtes!
Et ils veulent donner de l'éducation à tous les gens nés pour le
travail, qui suivent tout bonnement leur sillon, pour en faire à leur
tour des idéologues!... Toutes ces réflexions, à propos du dîner chez
Mme Sheppard.
Ce matin, trouvé une méduse à la jetée. Ces gens que je rencontre
m'empêchent de jouir de la mer. Il est temps de s'en aller... Après
déjeuner, j'ai été sur le galet vers les bains. Rentré fatigué, après
avoir dessiné, en revenant, à Saint-Remy, les tombeaux. Resté chez moi
jusqu'à l'heure de cet affreux dîner...
Ce matin, avant de sortir, écrit à Mme de Forget.
--Agis pour ne pas souffrir. Toutes les fois que tu pourras diminuer
ton ennui ou ta souffrance en agissant, agis sans délibérer. Cela
semble tout simple au premier coup d'œil. Voici un exemple trivial:
je sors de chez moi; mon vêtement me gêne; je continue ma route par
paresse de retourner et d'en prendre un autre.
Les exemples sont innombrables. Cette résolution appliquée aux
vulgarités de l'existence, comme aux choses importantes, donnerait
à l'âme un ressort et un équilibre qui est l'état le plus propre à
écarter l'ennui. Sentir qu'on a fait ce qu'il fallait faire vous
élève à vos propres yeux. Vous jouissez ensuite, à défaut d'autre
sujet de plaisir, de ce premier des plaisirs, être content de soi.
La satisfaction de l'homme qui a travaillé et convenablement employé
sa journée est immense. Quand je suis dans cet état, je jouis
délicieusement ensuite du repos et des moindres délassements. Je peux
même, sans le moindre regret, me trouver dans la société des gens les
plus ennuyeux. Le souvenir de la tâche que j'ai accomplie me revient et
me préserve de l'ennui et de la tristesse.
*
_Mardi_ 14 _septembre._--Ma dernière journée à Dieppe n'a pas été la
meilleure. J'avais la gorge irritée d'avoir trop parlé la veille.
J'ai été au Pollet, après avoir fait ma malle, pour éviter les
rencontres. J'ai vu entrer dans le port le bâtiment qu'on venait de
lancer, remorqué par une chaloupe. Rentré mal disposé. J'ai été faire
ma dernière visite à la mer, vers trois heures. Elle était du plus
beau calme et une des plus belles que j'aie vues. Je ne pouvais m'en
arracher. J'étais sur la plage et n'ai point été sur la jetée de toute
la journée. L'âme s'attache avec passion aux objets que l'on va quitter.
Parti à sept heures moins un quart. Chose merveilleuse! nous étions
à Paris à onze heures cinq. Un jeune homme fort bienveillant, mais
qui m'a fatigué, a partagé ma société. Il avait dîné avec moi en
tête-à-tête. J'ai trouvé à Rouen Fau et sa petite fille.
--C'est d'après cette mer que j'ai fait une étude de mémoire: ciel
doré, barques attendant la marée pour rentrer.
*
_Paris_, 15 _septembre._--Sophocle, à qui on demandait si, dans sa
vieillesse, il regrettait les plaisirs de l'amour[92], répondit: «
L'amour? Je m'en suis délivré de bon cœur comme d'un maître sauvage et
furieux.»
*
_Dimanche_ 19 _septembre._--Dîné chez M. Guillemardet, à Passy, avec M.
Talentino, employé par Demidoff.
Je travaille énormément, depuis mon retour de Dieppe, aux caissons de
l'Hôtel de ville. Je ne vois personne. Je fais d'excellentes journées.
*
_Lundi_ 20 _septembre._--_Sur l'architecture._ C'est l'idéal même;
tout y est idéalisé par l'homme. La ligne droite elle-même est de son
invention, car elle n'est nulle part dans la nature. Le lion cherche
sa caverne; le loup et le sanglier s'abritent dans l'épaisseur des
forêts; quelques animaux se font des demeures, mais ils ne sont guidés
que par l'instinct; ils ne savent ce que c'est de les modifier ou de
les embellir. L'homme imite dans ses habitations la caverne et le
dôme aérien des forêts; dans les époques où les arts sont portés à la
perfection, l'architecture produit des chefs-d'œuvre: à toutes les
époques, le goût du moment, la nouveauté des usages introduisent des
changements qui témoignent de la liberté du goût.
L'architecture ne prend rien dans la nature directement, comme la
sculpture ou la peinture; en cela elle se rapproche de la musique, à
moins qu'on ne prétende que, comme la musique rappelle certains bruits
de la création, l'architecture imite la tanière, ou la caverne, ou la
forêt; mais ce n'est pas là l'imitation directe, comme on l'entend en
parlant des deux arts qui copient les formes précises que la nature
présente.
*
_Mardi_ 28 _septembre._--Ce jour est le dernier où j'ai travaillé avant
mon indisposition. Villot est tombé des nues chez moi, et sa visite m'a
fait plaisir; mais à partir de ce jour, j'ai été pris d'une langueur
et d'un mal de gorge[93] qui m'a couché tout à plat. Je venais de
remonter mon tableau, que craignais de trouver trop sombre en place.
[86] _Eugène Durieu_, administrateur et écrivain, chargé, après la
révolution de Février, de la direction générale de l'administration
des cultes; il institua une commission des arts et édifices religieux,
et créa le service des architectes diocésains pour la conservation des
monuments affectés au culte.
[87] _Jean-Pierre Dantan_, statuaire et caricaturiste, dit _Dantan
jeune._
[88] C'est la première fois qu'une épithète louangeuse pour Dumas
paraît dans ce Journal. On lira plus loin les jugements les plus
sévères sur l'œuvre du romancier.
[89] Delacroix évoque ici des souvenirs d'enfance et de jeunesse. A
ce propos, M. Riesener dit dans ses notes: «A Valmont, en Normandie,
nous avons passé quelques vacances. Tantôt il était tout feu pour
le travail, et faisait des aquarelles délicieuses qui ont été vues
à sa vente; tantôt, ne pouvant s'y mettre, il se mettait à mouler
avec passion des figurines qui ornent les tombeaux des moines
d'Estouteville, fondateurs de l'abbaye de Valmont.»
[90] _Possoz_, ancien maire de Passy, membre du conseil municipal de
Paris.
[91] L'église Saint-Ouen, de Rouen.
[92] Voir notre Étude, p. XI, XII. A rapprocher du fragment de
Baudelaire: «Sans doute il avait beaucoup aimé la femme aux heures
agitées de sa jeunesse. Qui n'a pas trop sacrifié à cette idole
redoutable? Et qui ne sait que ce sont justement ceux qui l'ont le
mieux servie qui s'en plaignent le plus? Mais longtemps déjà avant sa
fin, il avait exclu la femme de sa vie. Musulman, il ne l'eût peut-être
pas chassée de la mosquée, mais il se fût étonné de l'y voir entrer,
ne comprenant pas bien quelle sorte de conversation elle peut tenir
avec Allah.» (BAUDELAIRE, _L'Art romantique. L’Œuvre et la vie d'Eugène
Delacroix._)
[93] C'étaient les prodromes de cette maladie de larynx qui devait
s'aggraver sous l'influence du tabac et l'emporter dix ans plus
tard. Il avait toujours été extrêmement délicat de la gorge, et dans
ses _Souvenirs_, Mme Jaubert, qui le rencontrait chez Berryer à
Augerville, rapporte que cette excessive délicatesse le condamnait à
des accoutrements souvent bizarres.
* * * * *
_Samedi_ 2 _octobre._--Tous ces jours-ci malade, et pourtant je sortais
le soir, malgré la bise, pour conserver encore quelques forces.
Aujourd'hui, par le conseil de Jenny, et presque poussé par les
épaules, j'ai été faire une promenade au milieu du jour sur la route
de Saint-Ouen et Saint-Denis; je suis revenu fatigué, mais, je crois,
mieux. La vue de ces collines de Sannois et de Cormeilles m'a rappelé
mille moments délicieux du passé. Un omnibus qui va et vient sur cette
route de Paris à Saint-Denis m'a inspiré l'idée d'y aller m'y promener
quelquefois. J'ai une envie démesurée d'aller à la campagne, et je suis
cloué par cette indisposition.
Je lis le soir les _Mémoires de Balsamo._ Ce mélange de parties de
talent avec cet éternel effet de mélodrame vous donne envie quelquefois
de jeter le livre par la fenêtre; et dans d'autres moments, il y a
un attrait de curiosité qui vous retient toute une soirée sur ces
singuliers livres, dans lesquels on ne peut s'empêcher d'admirer la
verve et une certaine imagination, mais dont vous ne pouvez estimer
l'auteur en tant qu'artiste. Il n'y a point de pudeur, et on s'y
adresse à un siècle sans pudeur et sans frein.
*
_Dimanche_ 3 _octobre._--Sorti aussi, plaine Monceau. Beau ciel:
monuments de Paris dans le lointain.
*
_Lundi_ 4 _octobre._--Jenny est partie ce matin pour aller passer
quelque temps, le plus qu'elle pourra, auprès de Mme Haro, et moi, je
suis souffrant et arrêté dans mon travail.
Haro se sert, pour mater les tableaux, de cire dissoute dans l'essence
rectifiée, avec légère addition de lavande (essence); pour ôter ce
matage, il emploie de l'essence mêlée à de l'eau. Il faut battre
beaucoup pour que le mélange se fasse.
Ce matage, frotté avec de la laine, donne un vernis qui n'a pas les
inconvénients des autres.
*
_Samedi_ 9 _octobre._--Je disais à Andrieu qu'on n'est maître que quand
on met aux choses la patience qu'elles comportent. Le jeune homme
compromet tout en se jetant à tort et à travers sur son tableau.
Pour peindre, il faut de la maturité; je lui disais, en retouchant la
_Vénus_, que les natures jeunes avaient quelque chose de _tremblé_, de
_vague_, de _brouillé._ L'âge prononce les plans. Dans l'exécution des
maîtres, des différences qui en amènent dans le genre d'effet. Celle
de Rubens, qui est formelle, sans mystères, comme Corrège et Titien,
vieillit toujours, donne l'air plus vieux: ses nymphes sont de belles
gaillardes de quarante-cinq ans; dans ses enfants, presque toujours le
même inconvénient.
_Lundi_ 11 _octobre._--Sur mes figures de la terre, qui étaient
trop rouges, j'ai mis des luisants avec _jaune de Naples_, et j'ai
vu, quoique cela me semble contrarier l'effet naturel qui me paraît
faire les luisants gris ou violets, que la chair devenait à l'instant
lumineuse, ce qui donne raison à Rubens. Il y a une chose certaine,
c'est qu'en faisant des chairs rouges ou violâtres, et en faisant des
luisants analogues, il n'y a plus d'opposition, partant le même ton
partout. Si, par-dessus le marché, les demi-teintes sont violettes
aussi, comme c'est un peu mon habitude, il est de nécessité que tout
soit rougeâtre. Il faut donc absolument mettre plus de _vert_ dans les
demi-teintes dans ce cas. Quant au luisant doré, je ne me l'explique
pas, mais il fait bien: Rubens le met partout... Il est écrit dans la
_Kermesse._
*
_Mardi_ 12 _octobre._--Aujourd'hui, vu _Cinna_ avec Mlle Rachel. J'y
avais été pour le costume de Corinne: je l'ai trouvé à merveille.
Beauvallet[94] n'est décidément pas mal dans Auguste, surtout à la fin.
Voilà un homme qui fait des progrès; aussi les rides lui viennent, et
probablement les cheveux blancs, ce que la perruque d'Auguste ne m'a
pas permis de juger.
Comment! l'acteur qui a toute sa vie, ou du moins pendant toute sa
jeunesse, dans l'âge de la force et du sentiment, à ce qu'on dit,
été mauvais ou médiocre, devient passable ou excellent, quand il n'a
plus de dents ni de souffle, et il n'en serait pas de même dans les
autres arts! Est-ce que je n'écris pas mieux et avec plus de facilité
qu'autrefois? À peine je prends la plume, non seulement les idées
se pressent et sont dans mon cerveau comme autrefois, mais ce que
je trouvais autrefois une très grande difficulté, l'enchaînement,
la mesure s'offrent à moi naturellement et dans le même temps où je
conçois ce que j'ai à dire.
Et, dans la peinture, n'en est-il pas de même? D'où vient qu'à présent,
je ne m'ennuie pas un seul instant, quand j'ai le pinceau à la main, et
que j'éprouve que, si mes forces pouvaient y suffire, je ne cesserais
de peindre que pour manger et dormir? Je me rappelle qu'autrefois,
dans cet âge prétendu de la verve et de la force de l'imagination,
l'expérience manquant à toutes ces belles qualités, j'étais arrêté à
chaque pas et dégoûté souvent. C'est une triste dérision de la nature
que cette situation qu'elle nous fait avec l'âge. La maturité est
complète et l'imagination aussi fraîche, aussi active que jamais,
surtout dans le silence des passions folles et impétueuses que l'âge
emporte avec lui; mais les forces lui manquent, les sens sont usés et
demandent du repos plus que du mouvement. Et pourtant, avec tous ces
inconvénients, quelle consolation que celle qui vient du travail! Que
je me trouve heureux de ne plus être forcé d'être heureux comme je
l'entendais autrefois! À quelle tyrannie sauvage cet affaiblissement
du corps ne m'a-t-il pas arraché? Ce qui me préoccupait le moins était
ma peinture. Il faut donc faire comme on peut; si la nature refuse le
travail au delà d'un certain nombre d'instants, ne point lui faire
violence et s'estimer heureux de ce qu'elle nous laisse; ne point tant
s'attacher à la poursuite des éloges qui ne sont que du vent, mais
jouir du travail même et des heures délicieuses qui le suivent, par
le sentiment profond que le repos dont on jouit a été acheté par une
salutaire fatigue qui entretient la santé de l'âme. Cette dernière agit
sur celle du corps; elle empêche la rouille des années d'engourdir les
nobles sentiments.
*
_Lundi_ 18 _octobre._--J'ai travaillé tous ces jours-ci avec une
ténacité extrême, avant d'envoyer mes peintures qu'on colle demain; je
suis resté sans me reposer pendant sept, huit et près de neuf heures
devant mes tableaux.
Je crois que mon régime d'un seul repas est décidément celui qui me
convient le mieux.
*
_Mardi_ 19 _octobre._--Commencé à coller à l'Hôtel de ville. Tous les
jours suivants, j'y serai assidu. Je ne pourrai guère commencer à
retoucher que samedi ou dimanche. Je fais faire bonne garde à la porte
de ma salle. Haro a renvoyé le préfet[95], qui a approuvé ma résolution
de m'enfermer; ce qui me fait étendre la mesure à tout le monde et avec
son ordre exprès.
Celte salle est, je crois, la plus obscure de toutes[96]. J'ai été un
peu inquiet, surtout de l'effet des fonds des caissons, qu'il faut, je
crois, faire clairs.
*
_Mercredi_ 20 _octobre._--Ce matin, j'ai fait enlever toutes les
planches, et la vue de l'ensemble m'a rassuré. Tous mes calculs
relatifs à la proportion et à la grâce de la composition totale sont
justes, et je suis ravi de cette partie du travail. Les obscurités
qui sont l'effet de cette salle et auxquelles il était impossible de
s'attendre à ce degré, seront, j'espère, facilement corrigées.
*
_Vendredi_ 22 _octobre._--En sortant de ma salle, vers dix heures,
trouvé le préfet qui m'a promené devant toutes ces maudites peintures.
Il m'a fait tomber sur la jambe un cadre de bois, qui m'a fait une
entaille qui paraît être, le lendemain, assez légère, mais qui m'a
inquiété, par la crainte d'être arrêté dans la terminaison de mon
salon.
*
_Vendredi_ 29 _octobre._--Vu M. Cazenave[97] le matin.--Travaillé à mes
retouches du plafond tous ces jours derniers, avec des chances diverses
d'ennui et de joie: ce qu'il y a à faire est gigantesque; mais si je ne
suis pas malade, je m'en tirerai.
--_Sur la différence du génie français et du génie italien dans les
arts_: le premier marche l'égal du second pour l'élégance et le style,
au temps de la Renaissance. Comment se fait-il que ce détestable style,
mou, _carrachesque_, ait prévalu? Alors, malheureusement, la peinture
n'était pas née. Il ne reste de cette époque que la sculpture de Jean
Goujon. Il faut, au reste, qu'il y ait dans le génie français quelque
penchant plus prononcé pour la sculpture; à presque toutes les époques,
il y a eu de grands sculpteurs, et cet art, si on excepte Poussin et
Lesueur, a été en avant de l'autre. Quand ces deux grands peintres
ont paru, il n'y avait plus de traces des grandes écoles d'Italie: je
parle de celles où la naïveté s'unissait au plus grand savoir. Les
grandes écoles venues soixante ou cent ans après Raphaël ne sont que
des académies où l'on enseignait des recettes. Voilà les modèles que
Lesueur et Poussin ont vus prévaloir de leur temps: la mode, l'usage
les ont entraînés, malgré cette admiration sentie de l'antique, qui
caractérise surtout les Poussin, les Legros[98] et tous les auteurs de
la galerie d'Apollon.
J'aime mieux m'entretenir avec les choses qu'avec les hommes: tous
les hommes sont ennuyeux; les _tics_, etc. L'ouvrage vaut mieux que
l'homme. Corneille était peut-être assommant; Cousin, de même; Poinsot,
etc. Il y a dans l'ouvrage une gravité qui n'est pas dans l'homme. Le
Poussin est peut-être celui qui est le plus derrière son œuvre.--Les
ouvrages où il y a du travail, etc.
[94] _Beauvallet_ avait débuté à la Comédie-Française le 3 septembre
1830 dans _Hamlet_, tragédie de _Ducis._ Le lendemain, M. _Charles
Maurice_ écrivait dans le _Courrier des théâtres_: «Le premier début de
M. Beauvallet a été hier des plus insignifiants; il n'y a rien chez cet
acteur qui puisse justifier les prétentions qu'annonce cette tentative.»
[95] M. _Berger_ était alors préfet de la Seine. Il ne quitta ce poste
qu'en 1853, lorsqu'il fut nommé sénateur.
[96] On sait que toute cette salle (salon de la Paix) a été
complètement brûlée dans l'incendie du 24 mai 1871.
[97] Le _docteur Cazenave_, qui soignait alors Delacroix.
[98] _Pierre Legros_, sculpteur, né à Paris (1656-1719). Il a passé
presque toute sa vie en Italie. Il a pourtant travaillé pour le Louvre
ainsi que pour le palais et le parc de Versailles.
* * * * *
_Lundi_ 1er _novembre._--Faire des traités sur les arts _ex
professo_, diviser, traiter méthodiquement, résumer, faire des systèmes
pour instruire catégoriquement: erreur, temps perdu, idée fausse et
inutile. L'homme le plus habile ne peut faire pour les autres que ce
qu'il fait pour lui-même, c'est-à-dire noter, observer, à mesure que
la nature lui offre des objets intéressants. Chez un tel homme, les
points de vue changent à chaque instant. Les opinions se modifient
nécessairement; on ne connaît jamais suffisamment un maître pour en
parler absolument et définitivement.
Qu'un homme de talent, qui veut fixer les pensées sur les arts, les
répande à mesure qu'elles lui viennent; qu'il ne craigne pas de se
contredire; il y aura plus de fruit à recueillir au milieu de la
profusion de ses idées, même contradictoires, que dans la trame
peignée, resserrée, découpée, d'un ouvrage dans lequel la forme l'aura
occupé[99]... Quand le Poussin disait, dans une boutade, que Raphaël
était un âne, à côté de l'antique, il savait ce qu'il disait: il ne
pensait qu'à comparer le dessin, les connaissances anatomiques de
l'un et des autres, et il avait beau jeu à prouver que Raphaël était
ignorant à côté des anciens.
À ce compte-là, il aurait pu dire aussi que Raphaël n'en savait pas
autant que lui même Poussin, mais dans une autre disposition... En
présence des miracles de grâce et de naïveté unies ensemble, de science
et d'instinct de composition poussés à un point où personne ne l'a
égalé, Raphaël lui eût paru ce qu'il est en effet, supérieur même aux
anciens, dans plusieurs parties de son art, et particulièrement dans
celles qui ont été entièrement refusées au Poussin.
L'invention chez Raphaël, et j'entends par là le dessin et la couleur,
est ce qu'elle peut; non pas que j'entende dire par là qu'elle est
mauvaise; mais telle qu'elle est, si on la compare aux merveilles en ce
genre du Titien, du Corrège, des Flamands, elle devient secondaire, et
elle devait l'être; elle eût pu l'être encore beaucoup davantage, sans
distraire notablement des mérites qui mettent Raphaël non seulement
au premier rang, mais au-dessus de tous les artistes, anciens et
modernes, dans les parties où il excelle. J'oserais même affirmer
que ces qualités seraient amoindries par une plus grande recherche
dans la science anatomique ou le maniement du pinceau et de l'effet.
On pourrait presque en dire autant du Poussin lui-même, eu égard aux
parties dans lesquelles il est supérieur. Son dédain de la couleur, la
précision un peu dure de sa touche, surtout dans les tableaux de sa
meilleure manière, contribuent à augmenter l'impression de l'expression
ou des caractères.
*
_Mardi_ 17 _novembre._--L'homme est un animal sociable qui déteste
ses semblables. Expliquez cette singularité: plus il vit rapproché
d'un sot être pareil à lui, plus il semble vouloir de mal à cet autre
malheureux. Le ménage et ses douceurs, les amis voyageant ensemble,
qui se supportaient quand ils se voyaient tous les huit jours, qui se
regrettaient quand ils étaient éloignés, se prennent dans une haine
mortelle, quand une circonstance les force à vivre longtemps face à
face.
L'esprit volontaire et taquin qui nous fait nous préférer, nous et nos
opinions, à celles de notre voisin, ne nous permet pas de supporter
la contradiction et l'opposition à nos fantaisies. Si vous joignez
à cette humeur naturelle celle que la maladie ou les chagrins vous
donnent dans une plus grande proportion, l'aversion qu'inspire une
personne à qui notre sort est lié peut devenir un véritable supplice.
Les crimes auxquels on voit se porter une foule de malheureux en l'état
de société, sont plus affreux que ceux que commettent les sauvages.
Un Hottentot, un Iroquois fend la tête à celui qu'il veut dépouiller;
chez les anthropophages, c'est pour le manger qu'ils l'égorgent, comme
nos bouchers font d'un mouton ou d'un porc. Mais ces trames perfides
longtemps méditées, qui se cachent sous toutes sortes de voiles,
d'amitié, de tendresse, de petits soins, ne se voient que chez les
hommes civilisés.
--Aujourd'hui, à la séance de la mairie du IVe
arrondissement, pour le choix des jurés.
Déjà fort indisposé, je suis rentré après avoir été un instant à
l'Hôtel de ville, et ai fait tout le chemin à pied; mais c'est une
vaillantise qui ne m'a point réussi. Peut-être eussè-je été plus malade
sans cela. Mais à partir de ce jour a commencé l'indisposition qui m'a
fort retenu et fort donné à penser sur la sottise de vouloir se crever
de travail et compromettre tout par le sot amour-propre d'arriver à
temps.
*
_Vendredi_ 19 _novembre._--Je vois que les élégants font à Pétersbourg
des cigarettes de thé vert. Elles n'ont pas du moins l'inconvénient
d'être narcotiques.
*
_Jeudi_ 25 _novembre._--Première promenade hors des barrières avec
Jenny. Excellent remède pour l'esprit et le corps. Le froid me ranime
au lieu de m'être importun ou insupportable comme d'habitude. Je serais
ravi de cette disposition très favorable à la santé.
*
_Vendredi_ 26 _novembre._--Grande promenade avec Jenny par les
boulevards extérieurs, Monceau, la barrière de Courcelles et la place
d'Europe, et à travers cette grande plaine où nous étions quasi perdus;
cela est excellent pour la santé.
Il faudrait sortir tous les jours avant dîner, s'habiller, voir ses
amis et sortir de la poussière du travail.
Se rappeler Montesquieu, qui ne se laissait jamais gagner par la
fatigue, après avoir donné à la composition un temps raisonnable.
L'expérience, en rendant le travail plus facile et plus ordonné, peut
conquérir cette faculté qui est refusée à la jeunesse.
*
_Samedi_ 27 _novembre._--Il est décidé que mes plafonds et
peintures[100] vont être couverts de papier et la salle livrée au
public: j'en suis enchanté. J'aurai le temps d'y revenir à loisir.
Je viens d'examiner tous les croquis qui m'ont servi à faire ce
travail. Combien y en a-t-il qui m'ont grandement satisfait au
commencement, et qui me paraissent faibles ou insuffisants, ou mal
ordonnés, depuis que les peintures ont avancé! Je ne puis assez me
dire qu'il faut beaucoup de travail pour amener un ouvrage au degré
d'impression dont il est susceptible. Plus je le reverrai, plus il
gagnera du côté de l'expression... Que la touche disparaisse, que la
prestesse de l'exécution ne soit plus le mérite principal, il n'y a nul
doute à cela; et encore combien de fois n'arrive-t-il pas qu'après ce
travail obstiné, qui a retourné la pensée dans tous les sens, la main
obéit plus vite et plus sûrement pour donner aux dernières touches la
légèreté nécessaire!
*
28 _novembre._--_Adam et Ève chassés du Paradis_ (La chute)[101].--_Le
Christ sortant du tombeau_ (La mort vaincue).
--Pour l'estomac: prendre du bismuth en petite dose, avec la soupe.
Magnésie calcinée: une petite cuillerée avec fleur d'oranger ou sirop
de gomme dans un peu d'eau, quelque temps avant le repas, deux fois par
jour, s'il est possible. Bicarbonate de soude dans l'eau ou dans l'eau
de Vichy, pour la renforcer.
*
30 _novembre._--Sur la _manière_, à propos des peintures de l'Hôtel
de ville, comparée à celle de Riesener.--Boucher, Vanloo admirés,
imitateurs de Michel-Ange et de Raphaël; même cohue.
[99] C'est un retour à l'idée que nous notions dans notre Étude et dont
nous nous servions pour justifier la publication du Journal: «Pourquoi
ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de
temps en temps toutes moulées, et auxquelles il serait difficile d'en
coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre dans toutes les
règles? Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les
plus intéressants.» (Voir t, p. IV, V.)
[100] La décoration du Salon de la Paix, à l'_Hôtel de ville_, se
composait de: 1° un plafond circulaire, 2° huit caissons, 3° onze
tympans. Le sujet du plafond était: _La Paix consolant les hommes et
ramenant l'abondance._ Ceux des caissons et des tympans étaient des
sujets se référant à la mythologie antique: _Vénus, Bacchus couché sous
une treille, Mars enchaîné, Mercure, dieu du commerce, La Muse Clio,
Neptune apaisant les flots_, etc.
[101] Voir _Catalogue Robaut_, nos 832 à 855 et 902.
* * * * *
_Sans date_[102].--Penser que l'ennemi de toute peinture est le _gris_:
la peinture paraîtra presque toujours plus grise qu'elle n'est, par sa
position oblique sous le jour.--Les portraits de Rubens, ces femmes du
Musée,--à la chaîne, etc., qui laissent voir partout le panneau Van
Eyck, etc.
De là aussi un principe qui exclut les longues retouches, c'est d'avoir
pris son parti en commençant... Il faudrait essayer, pour cela, de
se contenter pleinement avec les figures peintes sans le fond; en
s'exerçant dans ce sens, il serait plus facile de subordonner ensuite
le fond.
--Il faut, de toute nécessité, que la demi-teinte, dans le tableau,
c'est-à-dire que tous les tons en général soient outrés. Il y a à
parier que le tableau sera exposé le jour venant obliquement; donc
forcément ce qui est vrai sous un seul point de vue, c'est-à-dire
le jour venant de face, sera gris et faux, sous tous les autres
aspects.--Rubens outré; Titien de même; Véronèse quelquefois gris,
parce qu'il cherche trop la vérité.
Rubens peint ses figures et fait le fond ensuite; il le fait alors de
manière à les faire valoir: il devait peindre sur des fonds blancs; en
effet, la teinte locale doit être transparente, quoique demi-teinte;
elle imite, dans le principe, la transparence du sang sous la peau.
Remarquer que toujours, dans ses ébauches, les clairs sont peints et
presque achevés sur de simples frottis pour les accessoires.
À la fin de l'Agenda de 1852, se trouvent les notes après: