«Quelque regretté qu'il soit et par tous les artistes et par tous
ceux qui l'ont connu, il nous est permis de douter que le moment soit
déjà venu où, apprécié à sa juste valeur, celui dont la perte nous est
si particulièrement sensible, occupera le haut rang que lui réserve
probablement l'avenir.»
Quelle que soit donc la popularité d'une partie des productions de
celui que les souffrances avaient brisé longtemps avant la mort, il est
néanmoins à présumer que la postérité aura pour ses ouvrages une estime
moins frivole et moins légère que celle qui leur est encore accordée.
Ceux qui, dans la suite, s'occuperont de l'histoire de la musique,
feront sa part, et elle sera grande, à celui qui y marqua par un si
rare génie mélodique, par de si heureux et remarquables agrandissements
du tissu harmonique, que ses conquêtes seront avec raison plus prisées
que mainte œuvre de surface plus étendue, jouée et rejouée par un
grand nombre d'instruments, chantée et rechantée par la foule des
_prima donna._
En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin, à notre
sens, a fait preuve d'une des qualités les plus essentielles à un
écrivain, la juste appréciation la forme dans laquelle il lui est donné
d'exceller, et néanmoins ce fait, dont nous lui faisons un sérieux
mérite, nuisit à l'importance de sa renommée.
Difficilement peut-être un autre, en possession de si hautes facultés
mélodiques et harmoniques, eût-il résisté aux tentations que
présentent les chants de l'archet, les alanguissements de la flûte,
les assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore à
croire la seule messagère de la vieille déesse dont nous briguons les
subites faveurs. Quelle conviction réfléchie ne lui a-t-il pas fallu
pour se borner à un cercle plus aride en apparence et y faire éclore
par son génie ce qui semblait ne pouvoir fleurir sur ce terrain? Quel
pénétration intuitive ne révèle pas ce choix exclusif qui, arrachant
les divers effets des instruments à leur domaine habituel, où toute
l'écume du bruit fût venue se briser à leurs pieds, les transportait
dans une sphère plus restreinte, mais plus idéalisée? Quelle confiante
aperception des puissances futures de son instrument a dû présider à
cette renonciation volontaire d'un empirisme si répandu qu'un autre eût
probablement considéré comme un contresens d'enlever d'aussi grandes
pensées à leurs interprètes ordinaires! Combien nous devons sincèrement
admirer cette unique préoccupation du beau pour lui-même, qui d'une
part a soustrait son talent à la propension commune de répartir entre
une centaine de pupitres chaque brin de mélodie, et qui de l'autre lui
fit augmenter les ressources de l'art, en enseignant à les concentrer
dans un moindre espace!
Loin d'ambitionner le fracas de l'orchestre, Chopin se contenta de
voir sa pensée intégralement reproduite sur l'ivoire du clavier.
Il atteignit toujours son but, celui de ne rien faire perdre en
énergie à la conception musicale; mais il ne prétendait jamais aux
effets d'ensemble et à la brosse du décorateur. On n'a point assez
sérieusement et assez attentivement réfléchi sur la valeur des dessins
de ce pinceau délicat, habitué qu'on est de nos jours à ne considérer
comme compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui ont laissé au
moins une demi-douzaine d'opéras, autant d'oratorios et quelques
symphonies, demandant ainsi à chaque musicien de faire tout et un peu
plus que tout.
Cette notion, si généralement répandue qu'elle soit, n'en est pas moins
d'une justesse très problématique. Nous sommes loin de contester la
gloire plus difficile à obtenir et la supériorité réelle des chantres
épiques qui déploient sur un large plan leurs splendides créations;
mais nous désirerions qu'on appliquât à la musique le prix qu'on met
aux proportions matérielles dans les autres arts, qui, en peinture
par exemple, place une toile de vingt pouces carrés, comme la _Vision
d'Ézéchiel_ de Raphaël ou le _Cimetière_ de Ruysdaël, parmi les
chefs-d'œuvre évalués plus haut que tel immense tableau, fût-il de
Rubens ou du Tintoret. En littérature, Béranger est-il un moins grand
poète pour avoir resserré sa pensée dans les limites étroites de la
chanson? Pétrarque ne doit-il pas son triomphe à ses sonnets, et de
ceux qui ont le plus répété leurs suaves rimes, en est-il beaucoup qui
connaissent l'existence de son poème sur l'Afrique? Or, on ne saurait
s'appliquer à faire une analyse intelligente des travaux de Chopin
sans y trouver des beautés d'un ordre très élevé, d'une expression
parfaitement neuve et d'une contexture harmonique aussi originale
qu'accomplie. Chez lui la hardiesse se justifie toujours, la richesse,
l'exubérance même n'excluent pas la clarté; la singularité ne dégénère
pas en bizarrerie baroque; les ciselures ne sont pas désordonnées,
et le luxe de l'ornementation ne surcharge pas l'élégance des lignes
principales. Les meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui, on
peut le dire, forment époque dans le maniement du style musical. Osées,
brillantes, séduisantes, elles déguisent leur profondeur sous tant de
grâce, et leur habileté sous tant de charme, que ce n'est qu'avec peine
qu'on peut se soustraire à ce charme entraînant pour les juger à froid
sous le point de vue de leur valeur théorique; valeur qui a déjà été
sentie, mais qui se fera de plus en plus reconnaître, lorsque le temps
sera venu d'un examen attentif des services rendus à l'art, durant la
période que Chopin a traversée.
C'est à lui que nous devons cette extension des accords, soit plaqués,
soit en arpèges, soit en batteries; ces sinuosités chromatiques et
enharmoniques dont ses études offrent de si frappants exemples; ces
petits groupes de notes surajoutées, tombant par-dessus la figure
mélodique, pour la diaprer comme une rosée, et dont on n'avait encore
pris le modèle que dans les fioritures de l'ancienne grande école de
chant italien. Reculant les bornes dont on n'était pas sorti jusqu'à
lui, il donna à ce genre de parure l'imprévu et la variété que ne
comportait pas la voix humaine servilement copiée par le piano, dans
des embellissements devenus stéréotypés et monotones.
Il inventa ces admirables progressions harmoniques qui ont doté d'un
caractère sérieux même les pages qui, par la légèreté de leur sujet, ne
paraissaient pas devoir prétendre à cette importance. Mais qu'importe
le sujet? N'est-ce pas l'idée qu'on en fait jaillir, l'émotion
qu'on y fait vibrer, qui l'élève, l'ennoblit et le grandit? Que de
mélancolie, que de finesse, que de sagacité, que d'art surtout, dans
ces chefs-d'œuvre de la Fontaine dont les sujets sont si familiers
et les titres si modestes! Le titre d'_études_ et de _préludes_ l'est
aussi; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n'en resteront
pas moins des types de perfection dans un genre qu'il a créé, et
qui relève, ainsi que toutes ses œuvres, du caractère de son genre
poétique.
Écrits presque en premier jet, ils sont empreints d'une verve juvénile
qui s'efface dans quelques-uns de ses ouvrages subséquents plus
élaborés, plus achevés, plus savants, pour se perdre tout à fait dans
ses dernières productions d'une sensibilité surexcitée, qu'on dirait
être la recherche de l'épuisement.
Si nous avions à parler ici en termes d'école du développement de la
musique de piano, nous disséquerions ces magnifiques pages qui offrent
une si riche glane d'observations; nous explorerions, en première
ligne, ces _nocturnes, ballades, impromptus, scherzos_, qui tous sont
pleins de raffinements harmoniques aussi inattendus qu'inentendus; nous
les rechercherions également dans ses _polonaises, mazurkas, valses,
boléros..._ Mais ce n'est ni l'instant ni le lieu d'un travail pareil,
qui n'offrirait d'intérêt qu'aux adeptes.
C'est par le _sentiment_ qui déborde de toutes ces œuvres qu'elles
se sont répandues et popularisées; _sentiment éminemment romantique,
individuel, propre à leur auteur_ et néanmoins _sympathique_ non
seulement au pays qui lui doit une illustration de plus, mais à
tous ceux que purent jamais toucher les infortunes de l'exil et les
attendrissements de l'amour.
Ne se contentant pas toujours des cadres où il était libre de dessiner
les contours si heureusement choisis par lui, Chopin voulut aussi
enclaver sa pensée dans les classiques barrières. Il a écrit de beaux
_concertos_ et de belles _sonates_: toutefois il n'est pas difficile
de distinguer dans ces productions plus de volonté que d'inspiration.
La sienne était impérieuse, fantasque, irréfléchie. Ses allures ne
pouvaient être que libres, et nous croyons qu'il a violenté son
génie chaque fois qu'il a cherché à l'astreindre aux règles, aux
classifications, à une ordonnance qui n'était pas la sienne et ne
pouvait concorder avec les exigences de son esprit, un de ceux dont la
grâce se déploie surtout lorsqu'ils semblent aller à la dérive.
Il a pu être entraîné à désirer ce double succès par l'exemple de son
ami Mickiewicz[32], qui, après avoir réussi dans une poésie fantastique
qui lui est propre, réussit jusqu'à un certain point dans la forme
classique. Chopin n'obtint pas aussi complètement le même succès,
à notre avis; il n'a pas pu maintenir, dans le carré d'une coupe
anguleuse et raide, ce contour flottant et indéterminé qui fait le
charme de sa pensée; il n'a pas pu y enserrer cette indécision nuageuse
et estompée, qui, en détruisant toutes les arêtes de la forme, la drape
de longs plis comme des flocons brumeux.
Ces essais brillent pourtant par une rare distinction de styles et
renferment des fragments d'une surprenante grandeur. Nous citerons
l'_adagio_ du second _concerto_, pour lequel il avait une prédilection
marquée et qu'il se plaisait à redire fréquemment. Ses dessins
accessoires appartiennent à la plus belle manière de l'auteur.....
Tout ce morceau est plein d'une idéale perfection, son sentiment tour
à tour radieux et plein d'apitoiements. Il fait songer à un magnifique
paysage inondé de lumière, à quelque fortunée vallée de Tempé qu'on
aurait fixée pour être le lieu d'un récit lamentable, d'une scène
attendrissante; on dirait un irréparable regret, accueillant le cœur
humain en face d'une incomparable splendeur de la nature. Contraste
soutenu par une fusion de tons, une dégradation de teintes incomparable
qui empêche que rien de heurté ou de brusque ne vienne faire dissonance
à l'impression émouvante qu'il produit, et qui en même temps
mélancolise la joie et rassérène la douleur.
[32] _Adam Mickiewicz_, poète polonais (1798-1855). Les œuvres
de Mickiewicz se distinguent par une grande variété de sujets et
d'inspirations.
* * * * *
_Mardi_ 29 _avril_[33].--Ton des enfants dans le tableau de _Python._
Après avoir cherché et massé avec des tons frais et demi-teinte en même
temps, modelé à sec en mettant des clairs très empâtés de _blanc_ et
très peu de _vermillon._
Sur les ombres, frotté le ton de _vermillon, bleu de Prusse_ et
_blanc_, lequel doit déborder pour faire la demi-teinte bleuâtre,
et sur lequel, pour faire le reflet, on met le ton de _blanc_ et
_vermillon_ avec _antimoine_ ou _cadmium_, mais l'_antimoine_ fait
plus frais. En repassant ce reflet qui doit faire mieux à sec, il faut
ajouter le ton de _bleu de Prusse_ ci-dessus à l'_antimoine._
Les tons de repiqués vigoureux dans les ombres ou de contours
prononcés en brun avec _vermillon_ et _cobalt._ Ce ton est excellent
pour préparer et chercher le dessin par la couleur dans les natures
fraîches.
Pour finir les clairs, repeindre légèrement avec des demi-pâtes pour
lier le rehaut de _blanc_ avec la masse générale.
Pour retoucher la _Vénus_ qui était trop jaune, frotté les ombres
surtout et presque toutes les parties avec _laque jaune_ et _laque
rouge._ Pour le reflet dans les ombres sur ce frottis, _antimoine_ avec
_bleu de Prusse, vermillon_ et _blanc._ Ce ton est très remarquable.
Pour les reflets de chairs tendres plus chauds, mettre _cadmium_, au
lieu d'_antimoine._ Cette dernière couleur fait très bien aussi avec
_terre de Cassel_ et _blanc._
Cette préparation de _bleu de Prusse, vermillon_ et _blanc_ s'applique
aux chairs dont la demi-teinte est violette, comme dans le pastel
que j'ai fait d'après Mme Cavé. Pour celles, au contraire, dont la
demi-teinte est verte, préparer avec _terre d'ombre naturelle, blanc_
ou tout autre ton verdâtre.
La _terre verte_ peut servir beaucoup. Sur un de ces enfants qui
étaient préparés trop rouge, un simple glacis de _terre verte_ a fort
bien fait.
Autre ton vert plus vif, que j'ai employé dans la _Nymphe_, en
contraste avec le ton _bleu de Prusse: vermillon, blanc, vert émeraude,
jaune de Naples._
--La _Nymphe_ sur une ébauche frottée et presque au ton, frotté le tout
avec _laque jaune_ et _laque rouge._ Remarqué les principaux accents,
au bord d'ombres, avec _cobalt_ et _vermillon_, ou peut-être mieux
_terre de Cassel_ et _blanc foncé_ et _vermillon_ (ton excellent pour
les bords d'ombres ou pour des enfoncements qu'on rend chauds ou froids
à volonté); posé demi-teinte de _bleu de Prusse, vermillon, blanc_,
également vers l'ombre et vers le clair, de manière qu'en reflétant
l'ombre avec un ton chaud ou doré vers le clair, ce ton se mêle avec
les tons de chair dans le clair posés avec la variété convenable...
Par places dans l'ombre, le ton vert fait avec _vert émeraude, jaune
de Naples_, et par places aussi comme demi-teintes dans le clair. Dans
les parties sanguines, cette demi-teinte est nécessaire pour reprendre,
comme dans l'_Enfant au trident_, où elle est faite avec de la _terre
verte_, frottée presque sur toute la préparation qui était d'un ton de
chair clair et déjà brillant.
Les tons de chairs, en s'ajoutant et se mêlant à ces frottis de terre
verte, donnaient la demi-teinte sanguine.
--Dans la _Nymphe_, employé très beau ton de chair brillant et
vigoureux de _vermillon, blanc, jaune de chrome foncé_ avec _vert
émeraude, jaune de Naples._
--Le _Cheval rouge._ Sur une préparation demi-teinte de cheval alezan
foncé, clairs presque couleur de chair, mais un peu plus vifs et en
rubans. Plaques d'une demi-teinte plus forte et assez chaude, tout
contre les clairs touchés de _terre d'Italie brûlée_ et _brun rouge_
et même _vermillon_, les côtoyant presque nettement. Dans l'ombre, sur
une demi-teinte d'ombre, parties brunes avec _terre d'Italie brûlée_
et _momie_, modifiées à propos avec _terre de Cassel_ et _blanc_ très
foncé faisant un gris violet. Reflets sous le ventre orangés verdâtres,
violâtres.--Reflets du côté du ciel très franc avec _bleu de Prusse,
vermillon, blanc._
Nuages du deuxième plan sous le char.
[33] Toutes les observations techniques présentées ici par le maître
sur le _Python_, la _Vénus_, la _Nymphe_, la _Minerve_, la _Junon_,
se réfèrent à la célèbre composition: _Apollon vainqueur du serpent
Python_, qui décore le plafond de la galerie d'Apollon au Louvre. Nous
avons donné dans le précédent volume la description littéraire faite
par lui-même, de l'œuvre qui devait le plus contribuer à sa gloire.
* * * * *
_Lundi_ 5 _mai._--Sur le gris jaunâtre du fond clair les nuages
_jaune de Naples, blanc_, enfin le ton de esquisse; l'ombre avec un
ton liquide _jaunâtre_ ou le _jaune de Naples_, la _momie, etc._, qui
laisse un filet de ton gris de dessous entre le clair et lui; sur cette
ombre jaune, revenir avec _terre de Cassel_ et _blanc_; achevé de
donner la finesse et le nacré.
Excellent reflet pour mettre sur une préparation grise à plat dans
l'ombre des natures tendres, comme dans le groupe des trois enfants
près de la _Minerve: antimoine, cendre d'outremer_ et un ton rose plus
ou moins foncé.
Ajouter du _cobalt_ et _vermillon de laque_, autre variété très
belle et plus foncée, avec du _blanc_, très beau violet rompu pour
demi-teinte de chair.
--_Les hommes de Daniel_[34]: ils étaient préparés très heurtés, l'un
d'un ton très sanguin, l'autre plus jaune. Pour les achever, passé
sur le premier un ton _vert à demi-pâte_, sur l'autre un _ton gris
violet._ Le tout est devenu d'un ton louche voilant les clairs et les
ombres; touché par-dessus les chairs analogues et reflété les ombres;
le ton vert et violet donnant une espèce de demi-teinte intermédiaire.
Ombre pour l'or dans le char et en général: _terre de Sienne naturelle,
laque jaune_, le _jaune indien_ y fait également bien.
--Le _cheval blanc_: peint avec des tons carnés dans les ombres, mais
formés plutôt de tons lilas et violâtres (_terre de Cassel._) Relevé
ensuite par le ton de _terre d'ombre_ et _blanc_, qui a donné le satiné.
Clairs définitifs des nuages portant la _Junon_, etc.: _cadmium, blanc_
ou _jaune de Naples_, avec _rose_; ils étaient modelés avec _terre
d'ombre_ naturelle et _blanc_ et _noir de pêche_; les premiers clairs
avec _momie et blanc._
--L'_homme de devant_: les clairs pour retouches, _blanc, ocre jaune,
teinte rose, terre de Cassel et blanc jaune de zinc_ le plus citron.
Demi-teinte: _terre verte brûlée_ et _blanc; brun de Florence, terre
verte_; à peu près de même pour les ombres, avec moins de _blanc_,
c'est-à-dire la _terre verte brûlée_ pure, etc.
--Renvoi pour la _Nymphe_: Sur la préparation des ombres faites avec un
frottis de _laque jaune_ et _laque rouge_, et surtout dans les parties
obscures, revenir avec le ton de _laque rouge_ et _vermillon_, et le
_vert_ qu'il faut mettre sur la palette à côté de ce dernier, _terre
verte, vert émeraude, blanc._
Sur le frottis pour revenir de _laque rouge_ et _laque jaune_, rendre
d'abord plus vigoureuses les ombres avec ce même frottis. Mettre
ensuite à cheval sur le air et l'ombre un ton gris violet ou gris bleu,
soit _bleue de Prusse, vermillon, blanc_ ou _noir de pêche_ et _blanc_,
ou un ton gris plus approprié encore à l'objet.
Dans les clairs, mettre franchement sur le frottis ci-dessus _laque
jaune_ et _laque rouge_, qui doit régner partout, les tons de
_vermillon_ et _blanc_ (pour rose) ou _cadmium_ et _blanc_ (jaune
orange), ou _cobalt, vermillon, blanc_ (violet).
Dans les ombres, remarqué les bords avec _cobalt, vermillon_ ou
_terre de Cassel_ foncée et _vermillon_, et dans le corps de l'ombre,
projeter tons verts crus et violets ou bleus. Ensuite tons de _cadmium_
et _blanc_ et _vermillon_ qui fait le ton orangé de l'ombre, et le
_vermillon, cobalt, laque rouge_ et _blanc_ pour le violet rouge. Sur
tout cela, dans l'ombre, revenir avec des tons de clair qui ôtent
l'ardeur du ton.
Pour repeindre le _bras de la Minerve_: Sur l'ancien fond couleur de
chair, marqué les ombres avec _laque_ et _laque jaune_ très solidement
empâté; peut-être un peu de _terre verte_ dedans.--Teintes de _vert_ et
de _violet_ mises crûment çà et là dans le clair sans le mêler, mais
suivant la place; ces teintes d'une valeur assez foncée, pour faire le
bord de l'ombre.
Quelques-unes de ces teintes dans l'ombre sur le frottis.
Sur la partie dans le clair, ajouté ensuite tons de chairs clairs
_blanc_ et _vermillon, ocre de ru_ et _blanc_, pour les plaques jaunes
qui se trouvent dans la chair. Ton de _laque_ et _blanc_ (lequel suffit
si c'est le _vert de cobalt_ d'Édouard); si c'est celui qui est plus
commun et qui ressemble à de la _terre verte_, y ajouter du _cobalt._
Ce ton de vert est très particulier à la chair fine des belles peaux,
et prend beaucoup de valeur, mêlé au ton de _laque_ et _blanc._
Pour reprendre le ciel jaunâtre derrière le serpent, frottis de
_cobalt_ et _vermillon._ Clairs de _laque_ jaune et le ton mauve de
_cobalt, vermillon, laque blanc._
*
_Mardi_ 13 _mai._--Très beau violet pour la chair: le ton de _laque_ et
_vermillon_ mêlé sans trop le confondre avec celui de _vert émeraude
fin, terre verte_ et _blanc_ (lesquels sont à côté l'un de l'autre sur
la palette qui m'a servi en dernier lieu pour le _Python_).
--La _Femme impertinente_[35] était préparée très empâtée et d'un ton
très chaud et surtout très rouge. Passé dessus un glacis de _terre
verte_, peut-être un peu de _blanc._ Cela a fait la demi-teinte gris
opale irisée; là-dessus touché simplement des clairs avec l'excellent
ton _terre Cassel, blanc_ et un peu _de vermillon_; puis quelques tons
orangés francs par places. Tout ceci n'était encore qu'une préparation,
mais de la plus grande finesse. La demi-teinte était complètement
chair.
--Dans l'_Andromède_, probablement à cause du fond très chaud, mêler
beaucoup de _jaune de Naples_ avec le _vermillon_ dans le clair.
--Pour le _Lion dans les montagnes_, effet de matin; pour le ciel sur
la toile, frottis _noir et blanc._ Un peu de _cobalt_ par places.
Lumière immanquable avec _jaune de zinc_ le plus clair (celui qui
semble avoir du blanc), avec _laque brûlée et blanc._
Tons alpestres dans les montagnes: sur frottis de _noir, blanc_ et
_bleu de Prusse_, quelques tons de _vert émeraude fin_ et _blanc_, ou
le ton de _vert émeraude, blue de Prusse_ et _blanc._ Mettre du _rose_
dans les tons très lointains.
Belle demi-teinte d'or _verdâtre: ocre jaune, vert émeraude._ Plus
chaude: les mêmes, avec une pointe de _chrome foncé._
Approchant de ceux-ci et fort bon pour les chairs, surtout à côté des
violets: _ocre jaune, vert de Scheele_ ou _ocre jaune, vert de Scheele_
et _chrome_ n° 2, tous deux charmants.
Beau ton de chair: _terre d'Italie brûlée, blanc, vert émeraude, terre
Sienne naturelle_ et _terre Sienne brûlée_ remplacent _le jaune mars._
Beau avec _blanc, jaune indien; bitume_ remplace le _jaune de Rome,
laque jaune_, équivaut au _stil de grain._
Demi-teinte rosée chairs fraîches: _vert de zinc_, le plus clair à côté
de _vermillon blanc_, une pointe de _laque_; mêler ces deux tons tout
faits suivant le degré convenable.
_Chrome foncé_ avec _vert de zinc foncé_ ou _clair_, admirable ton
pour paysage. Fait clairs chauds dans les feuilles, soit reflets dans
l'ombre. Fait bien surtout sur feuilles préparées d'un _vert_ trop
cru--éloigne.
[34] Delacroix fait ici allusion au tableau de _Daniel dans la fosse
aux lions_ qui est de 1849 et appartient à la galerie Bruyas de
Montpellier. Les _hommes de Daniel_ sont les deux personnages dont
la tête et le haut du buste se détachent sur l'ouverture de la fosse
et qui regardent épouvantés la scène biblique. Dans une variante de
ce même sujet, datée de 1853, ils ont été remplacés par un aigle qui
plane. Cette année, qui fut celle où il exposa l'_Ugolin_, il se
présentait à l'Institut, qui lui préférait L. Cogniet. (Voir _Catalogue
Robaut_, nos 1066 et 1213.)
[35] C'était une de ses _Baigneuses_ que Delacroix désignait sous ce
titre. «La jeune femme a la tête cernée d'un ruban bleu, qui flotte
sur son dos: elle s'appuie sur un banc de verdure, où sont déposés des
vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges. Les eaux sont d'un
bleu intense.» (V. _Catalogue Robaut._)
* * * * *
_Vendredi_ 6 _juin._--Hier, _inauguration des salles du Musée_[36].
L'impression profonde que m'ont faite les Lesueur ne m'empêche pas
de me rendre compte du degré de force que la couleur peut ajouter à
l'expression. Contre l'opinion vulgaire, je dirais que la couleur
a une force beaucoup plus mystérieuse et peut-être plus puissante;
elle agit pour ainsi dire à notre insu. Je suis convaincu même qu'une
grand partie du charme de Lesueur est due à sa couleur. Il a l'art,
qui manque tout à fait au Poussin, de donner l'unité à tout ce qu'il
représente. La figure en elle-même est un ensemble parfait de lignes
et d'effets, et le tableau, réunion de toutes les figures, est accordé
partout. Cependant il est permis de croire que s'il avait eu à peindre
la Reine à cheval dont Rubens a fait un si magnifique tableau, il n'eût
pas été aussi avant à l'imagination dans un sujet dépourvu d'expression
comme l'est celui-là. Un coloriste seul pouvait imaginer ce panache, ce
cheval, cette ombre transparente de la jambe de derrière, qui se lie au
manteau.
Poussin[37] perd beaucoup au voisinage de Lesueur... La grâce est une
muse qu'il n'a jamais entrevue. L'harmonie des lignes, de l'effet de
la couleur est gaiement une qualité ou une réunion des qualités les
plus précieuses qui lui a été complètement refusée. La force de la
conception, la correction poussée au dernier terme, jamais de ces
oublis ou de ces sacrifices faits au liant, à la douceur de l'effet
ou à l'entraînement de la composition! Il est tendu dans ses sujets
romains, dans ses sujets religieux; il l'est dans ses bacchanales; ses
faunes et ses satyres sont un peu trop retenus et sérieux; ses nymphes
sont bien chastes pour des êtres mythologiques; ce sont de très belles
personnes qui n'ont rien de mythologique ou de surnaturel. Il n'a
jamais pu peindre la tête du Christ; le corps pas davantage, ce corps
d'une complexion si tendre; cette tête où se lisent l'onction et la
sympathie pour les misères humaines. En faisant ses Christs, il a plus
pensé à Jupiter, même à Apollon. La Vierge lui a manqué également; il
n'a rien entrevu de ce personnage plein de divinité et de mystère. Il
n'intéresse à son enfant Jésus ni les hommes épris de sa grâce, ni les
animaux que l'Évangile intéresse à la venue de l'enfant divin. Le bœuf
et l'âne manquai autour de la crèche du Dieu qui vient de naître sur la
même paille où ils reposent...; la rusticité des bergers qui viennent
l'adorer est un peu relevée par un souvenir des figures antiques...;
les rois mages ont un peu de la raideur et de l'économie de draperies
et d'accoutrements qu'on remarque dans les statues; je ne trouve pas
ces manteaux de soie ou de velours couverts de pierreries portés par
des esclaves, et qu'ils traînent dans cette étable aux pieds du Maître
de la nature qu'un pouvoir surnaturel leur vient révéler. Où sont ces
dromadaires, ces encensoirs, toute cette pompe? Admirable contraste
dans un humble réduit!
Je suis convaincu que Lesueur n'avait pas cette méthode du Poussin
de disposer l'effet de ses tableaux au moyen de petites maquettes
éclairées par le jour de l'atelier. Cette prétendue conscience donne
aux tableaux du Poussin une sécheresse extrême... Il semble que toutes
ses figures sont sans lien les unes avec les autres et semblent
découpées; de là ces lacunes et cette absence d'unité, de fondu,
d'effet, qui se trouve dans Lesueur et dans tous les coloristes.
Raphaël tombe dans ce décousu, par suite d'une autre pratique, celle
de dessiner consciencieusement chaque figure nue, avant de la draper.
Bien qu'il soit nécessaire de se rendre compte de toutes les parties
de la figure, pour ne pas s'écarter des proportions que les vêtements
peuvent dissimuler, je ne saurais être partisan de cette méthode
exclusive, et à laquelle il semble, si on s'en rapporte à toutes les
études qui nous sont restées de lui, qu'il se soit toujours conformé
scrupuleusement. Je suis bien sûr que si Rembrandt se fût astreint à
cet usage d'atelier, il n'aurait ni cette force de pantomime, ni cette
force dans l'effet qui rend ses scènes la véritable expression de la
nature. Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un beaucoup plus
grand peintre que Raphaël[38].
J'écris ce blasphème propre à faire dresser les cheveux de tous les
hommes d'école, sans prendre décidément parti; seulement je trouve en
moi, à mesure que j'avance dans la vie, que la _vérité_ est ce qu'il y
a de plus beau et de plus rare... Rembrandt n'a pas, si vous voulez,
absolument l'élévation de Raphaël...
Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, dans
la majesté de chacune de ses figures, Rembrandt l'a-t-il dans la
mystérieuse conception du sujet, dans la profonde naïveté des
expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette emphase
majestueuse de Raphaël, qui répond peut-être à la grandeur de certains
sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les hommes
de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le grand
Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève du
Pérugin.
*
_Samedi_ 14 _juin._--L'exécution des corps morts dans le tableau de
_Python_, voilà ma vraie exécution, celle qui est le plus selon ma
pente. Je n'aurais pas celle-là d'après nature, et la liberté que je
déploie alors fait passer sur l'absence du modèle.--Se rappeler cette
différence caractéristique entre cette partie de mon tableau et les
autres.
--_Allégorie sur la Gloire_[39].--Dégagé des liens terrestres et
soutenu par la _Vertu_, le _Génie_ parvient au séjour de la _Gloire_,
son but suprême: il abandonne sa dépouille à des monstres livides, qui
personnifient l'envie, les injustes persécutions, etc.
[36] Cette inauguration précéda de quatre mois seulement l'inauguration
du plafond de la galerie d'Apollon, pour laquelle il lança des
invitations ainsi rédigées: «M. Delacroix a l'honneur de vous inviter à
visiter la peinture qu'il vient de terminer dans la galerie d'Apollon
au Louvre. Vous voudrez bien vous y présenter les jeudi 16 et vendredi
17 octobre, depuis onze heures jusqu'à trois heures.» Cette cérémonie
attira, comme bien on pense, une foule d'artistes et de curieux; le
spectacle de la salle ainsi animée devait inspirer au caricaturiste
Daumier une de ses plus chaudes et de ses plus brillantes peintures,
dans la manière du _Voleur d'ânes_ et de l'_Amateur d'estampes_, que
les artistes ont admirés à l'Exposition des caricaturistes.
[37] Les idées d'Eugène Delacroix sur Poussin devaient être reprises et
développées deux ans plus tard dans une série d'articles qui parurent
au _Moniteur_ les 26, 28, 30 juin 1853. Il s'y montre moins sévère pour
le Poussin que dans le fragment du Journal, puisqu'il écrit ceci en
manière de conclusion: «Indiquer le nom de ces admirables compositions,
c'est rappeler à la mémoire de tout le monde ce charme, cette grandeur,
cette simplicité dont elles sont remplies et qui rendent toute
description languissante. Il en est ainsi de ces bacchanales, de ces
allégories dans lesquelles il excellait et qu'on ne peut comparer qu'à
ces mêmes sujets, quand ils sont traités par les anciens.»
[38] À propos de ce parallèle sur lequel nous nous sommes expliqué
dans la préface, il nous paraît intéressant de renvoyer à l'étude sur
Raphaël, qui fut un des premiers travaux littéraires d'Eugène Delacroix
et qui parut à la _Revue de Paris_ en 1830. On y verra une nouvelle
preuve de ce que nous disions dans cette préface, à savoir que «les
points de vue se modifient avec l'âge, et que les qualités qui semblent
prépondérantes au début d'une carrière prennent souvent une importance
moindre à l'époque de la maturité».
[39] Voir _Catalogue Robaut_, nos 727 et 728.
* * * * *
11 _août._--«Je suis triste de votre ennui. Avec tant de moyens pour
passer votre temps agréablement dans ce monde, vous ne jouissez pas
des avantages que vous avez sous la main, et que le ciel accorde
relativement à bien peu de créatures, dans notre état de civilisation.
Vous avez raison, quand vous me trouvez heureux de l'exercice d'un art
qui m'amuse et m'intéresse réellement; mais à quel prix acquiert-on
ce talent souvent médiocre et contestable, qui nous console, si vous
voulez, dans certains moments!... Et que de chagrins l'accompagnent,
dont on ne raconte jamais la centième partie! Notez que vous faites
partie de ce petit nombre pour lequel, nous autres mouches à miel, nous
nous exterminons; c'est pour vous plaire que nous jaunissons et que
nous avons des gastrites... Vous n'avez autre chose à faire que de nous
admirer, et, ce qui est infiniment plus agréable, de nous critiquer; et
cela, avec des conditions de digérer infiniment supérieures, car vous
prenez le repos et l'exercice quand il vous plaît... Vous allez, vous
venez, vous vous reposez. Mais les bonnetiers eux-mêmes ne travaillent,
comme des nègres, trente ans de leur vie que pour se reposer un jour.
Vous êtes donc arrivé tout porté là où nous tendons, nous autres
nègres, de toute la force de nos muscles ou de notre intelligence; vous
êtes à l'abri des journalistes, des envieux. Avez-vous un ennemi?...
vous lui donnez à dîner, vous l'enchaînez même à vous amuser dans
l'occasion.
«Allons donc, mon ami, égayez-vous un peu, pour ce qui vous concerne,
au spectacle de ce que souffrent tant de malheureux qui, loin de donner
à dîner et d'avoir du superflu et des jouissances, n'ont pas même le
nécessaire; et surtout allez voir la mer. Là, pour le coup, on ne peut
jamais s'ennuyer. C'est un spectacle dont on ne peut se lasser...»
*
_Jeudi_ 14 _août._--Pour les pendentifs[40]: _Anges, l'un sonnant de
la trompette, l'autre montrant le livre redoutable.--Anges présentant
de l'encens ou la flamme des vœux.--Le Chandelier.--Des Palmes.--Ange
gardien.--Ange conduisant les âmes à la sortie du corps.--Ange
réveillant les morts._
[40] Chapelle des Saints Anges, à Saint-Sulpice. (Voir _Catalogue
Robaut_, n° 1338 et nos 1343 à 1345.)
1852
_Mercredi_ 21 _janvier._--Avez-vous vu par hasard le pont Neuf, comme
on nous le fait? Il sera véritablement digne de son nom, n'ayant plus
aucun rapport avec l'ancien, qui était celui que nous avons vu toujours
et si connu qu'on disait: _Connu comme le pont Neuf._ Il faudra rayer
le proverbe, avec beaucoup d'autres illusions.
*
26 _janvier._--Vu les tapisseries sublimes de la _Vie d'Achille_,
de Rubens, à la vente faite à Mousseaux. Ses grands tableaux ou ses
tableaux en général n'ont pas cette incorrection; mais ils n'ont
pas cette verve incomparable. Ici il ne _cherche_ pas et surtout
il n'_améliore_ pas. En voulant châtier la forme, il perd cet élan
et cette liberté qui donnent l'unité et l'action; la tête d'Hector
renversée, d'une expression et même d'une couleur incomparables; car
il est à remarquer que, toutes passées qu'elles sont, ces tapisseries
conservent étonnamment le sentiment de la couleur, d'autant plus
qu'elles n'ont dû être faites que d'après des cartons légèrement
colorés.
_Les trépieds apportés devant Achille avec Briséis que les vieillards
lui ramènent._ Que d'alambiquages, que de petites intentions les
modernes auraient prodigués sur ce sujet! Lui va au fait comme
Homère... C'est le caractère le plus frappant de ces cartons.
_Achille plongé dans le Styx_: les petites jambes qui s'agitent,
pendant que le haut du corps est caché par l'eau... La vieille
qui tient un flambeau, et le fond qui est magnifique. Caron, les
suppliciés, etc.
_Achille découvert par Ulysse._ Le geste d'Ulysse qui s'applaudit de sa
ruse et montre Achille à un compère qui est avec lui.
Ne pas oublier les décorations de ces tapisseries: les enfants qui
portent des guirlandes; les figures de termes, de chaque côté de la
composition, et surtout l'emblème qui caractérise chaque sujet au bas
et au milieu. Ainsi dans la _Mort d'Hector, la bataille de coqs_, dont
l'énergie est inexprimable; dans celui du _Styx, Cerbère_ couché et
endormi sous la colère d'Achille; _un lion rugissant_, dans le dernier.
L'_Agamemnon_, superbe dans son indignation mêlée de crainte. Il est
sur son trône. D'un côté, les vieillards s'avancent pour arrêter
Achille; de l'autre, Achille tirant son épée, mais retenu par Minerve,
qui le prend par les cheveux, brusquement comme dans Homère.
_Achille à cheval sur Chiron_ m'a paru ridicule: il est comme au manège
et a l'air d'un cavalier du temps de Rubens.
_La mort d'Achille_: celui-ci s'affaisse au pied de l'autel où il
sacrifie; un vieillard le soutient; la flèche la traversé le talon. À
la porte même du temple, Paris, avec un petit arc ridicule à la main,
et au-dessus de lui, Apollon qui le lui montre avec un geste qui venge
toute la guerre de Troie. Rien n'est plus anti-français que tout cela.
Tout ce qu'il y avait, même d'italien, auprès paraissait bien froid.
J'espère y retourner...
*
_Mardi_ 27 _janvier._--Retourné ce jour voir les tapisseries.
J'étais dans un état de malaise qui m'a empêché d'en tirer le parti
que j'aurais voulu; j'ai fait quelques croquis et éprouvé la même
impression et la même impossibilité de m'en aller. En sortant, chez
Penguilly[41], où j'ai vu M. Fremiet[42], sculpteur; puis chez Cavé,
que j'ai trouvé malade, je crois, gravement.
Il est impossible d'imaginer quelque chose qui soit au-dessus de cet
_Agamemnon._ Quelle simplicité! La belle tête... avec un mélange
d'appréhension, que domine l'indignation! Le vieillard lui prend la
main, comme pour le calmer, et en même temps regarde Achille. La tête
d'Hector mourant est une de ces choses qu'on n'oublie jamais; elle est
la plus juste de tous points et la plus expressive que je connaisse
dans la peinture. La barbe simple et d'un modelé admirable. La manière
dont la lance le frappe, ce fer déjà caché dans sa gorge, et qui y
porte la mort, font frémir. Voilà Homère et plus qu'Homère, car le
poète ne me fait voir son Hector qu'avec les yeux de l'esprit, et
ici je le vois avec ceux du corps. Ici est la grande supériorité de
la peinture: à savoir, quand l'image offerte aux yeux non seulement
satisfait l'imagination, mais encore fixe pour toujours l'objet et va
au delà de la conception.
La Briséis est charmante: elle montre un mélange de pudeur et de joie;
il semble qu'Achille, séparé d'elle par les figures d'hommes qui
déposent à terre les trépieds, sente augmenter son désir de satisfaire
sa tendresse en l'embrassant;... le vieillard, qui la lui présente,
s'avance en s'inclinant avec un sentiment de honte, mêlé du désir
de plaire à Achille. Dans l'Achille découvert, le groupe des filles
est admirable: elles sont partagées entre le désir de s'occuper des
chiffons et des bijoux, et la surprise de voir Achille, le casque en
tête et déjà émancipé... Jambes charmantes.
J'ai déjà parlé du geste d'Achille, qui est incomparable: la vie et
l'esprit éclatent dans ses yeux. La _Mort d'Achille_ pleine des mêmes
beautés. En étudiant davantage pour dessiner, on est confondu de
cette science. Celle des plans est ce qui élève Rubens au-dessus de
tous les prétendus dessinateurs; quand ils les rencontrent, il semble
que ce soit une bonne fortune: lui, au contraire, dans ses plus
grands écarts, ne les manque jamais. Figure superbe; force et vérité;
l'acolyte couronné de feuillage, qui soutient Achille au moment où
il succombe et s'affaisse en se tournant vers son meurtrier avec des
regrets qui semblent dire: «Comment as-tu osé détruire Achille?» Il
y a même quelque chose de tendre dans ce regard, dont l'intention peut
aller jusqu'à Apollon, qui se tient implacable au-dessus de Paris et,
presque collé à lui, lui indique avec fureur où il faut frapper. Le
Vulcain est une des figures les plus complètes et les plus achevées: la
tête est bien celle du dieu; l'épaisseur de ce corps est prodigieuse.
Le Cyclope qui apporte l'enclume et ses deux compagnons qui battent
sur l'enclume, le Triton qui reçoit d'un enfant ailé le casque
redoutable..... chefs-d'œuvre d'imagination et de composition!
Le parti pris et certaines formes outrées montrent que Rubens[43] était
dans la situation d'un artisan qui exécute le métier qu'il sait, sans
chercher à l'infini les perfectionnements.
Il faisait avec ce qu'il savait, et par conséquent sans gêne pour sa
pensée. L'habit qu'il donne à ses pensées est toujours sous la main;
ses sublimes idées, si variées, sont traduites par des formes que les
gens superficiels accusent de monotonie, sans parler de leurs autres
griefs. Cette monotonie ne déplaît pas à l'homme profond qui a sondé
les secrets de l'art. Ce retour aux mêmes formes est à la fois le
cachet du grand maître et en même temps la suite de l'entraînement
irrésistible d'une main savante et exercée. Il en résulte l'impression
de la facilité avec laquelle ce ouvrages ont été produits, sentiment
qui ajoute à la force de l'ouvrage.
[41] _Penguilly L'Haridon._
[42] _Emmanuel Fremiet_, sculpteur animalier, né en 1824, neveu et
élève de Rude. De tempérament fort différent de celui de Rude, il ne
put rester longtemps dans son atelier. Il devint, avec Mène et Cain, un
des rivaux de Barye.
[43] Voir ce que nous avons dit dans notre Étude sur la constante et
inébranlable admiration de Delacroix pour le génie de Rubens. Dans
sa lettre sur les _concours_ dont nous parlons plus haut, Delacroix
écrivait: «Une idée ridicule s'offre à moi. Je me figure le grand
Rubens étendu sur le lit de fer d'un concours. Je me le figure se
rapetissant dans le cadre d'un programme qui l'étouffé, retranchant
des formes gigantesques, de belles exagérations, tout le luxe de sa
manière.»
* * * * *
_Dimanche_ 1er _février._--Pierret m'apprend que les belles
tapisseries se sont vendues à _deux cents francs_ pièce: il y en avait
là de très belles et des Gobelins, avec des fonds d'or. Un chaudronnier
les a achetées pour les brûler et en retirer le métal.
*
_Lundi_ 2 _février._--Mme Sand[44] arrivée vers quatre heures... Je me
reprochais, depuis qu'elle est ici, de n'avoir pas été la voir. Elle
est fort souffrante, outre sa maladie de foie, d'une espèce d'asthme
analogue à celui du pauvre Chopin.
--Le soir chez Mme de Forget.
--J'ai à peu près terminé, dans la journée, _le petit samaritain_ pour
Beugniet[45]. Le matin, trouvé à peu près sur la toile la composition
du plafond de l'Hôtel de ville.»
Je parlais à Mme Sand de l'accord tacite d'aplatissement et de bassesse
de tout ce monde qui était si fier il y a peu de temps: l'étourderie,
la forfanterie générale, suivie en un clin d'œil de la lâcheté la plus
grande et la plus consentie. Nous n'en sommes pas encore cependant au
trait des maréchaux, en 1814, avec Napoléon; mais c'est uniquement
parce que l'occasion ne s'en présente pas. C'est la plus grande
bassesse de l'histoire.
*
_Mardi_ 3 _février._--Dîné chez Perrin avec Morny, Delangle, Romieu,
Saint-Georges, Alard, Auber, Halévy, Boilay[46], aimables gens: sa
femme et sa belle-sœur. Cette dernière que j'ai vue pour la première
fois est une femme fort aimable et dont les yeux sont charmants; elle
peint et m'a beaucoup parlé de peinture.
Je suis parti très tard avec Auber et Alard. Reconduit ce dernier
jusqu'au Palais-Bourbon par le plus beau clair de lune: il m'a raconté
des proverbes de sa façon: L'_homme qui raconte la prise de la
Bastille_, etc.
*
_Mercredi_ 4 _février._--Chez Boilay, en sortant de chez le ministre.
Revu là avec plaisir la fille d'Hippolyte Lecomte[47]. Mocquart[48] y
est venu; il a raconté avec emphase des particularités sur Géricault.
Parlant de la présence de Mustapha[49] à l'enterrement, il a fait une
description pittoresque de la douleur de ce pauvre Arabe, qui s'était,
disait-il, prosterné la face contre terre sur la tombe. Le fait est
qu'il n'en fut rien et qu'il resta à distance, non sans produire un
effet touchant sur l'assistance. Mocquart prétend qu'A.....n'y vint
pas, et lui en fait un sujet grave de blâme. Il me semble que mes
souvenirs le justifient, et je crois le voir encore avec un surtout
blanchâtre. J'aime mieux, pour lui, croire à ma mémoire qu'à celle
Mocquart.
*
_Samedi_ 7 _février._--En sortant de Saint-Germain
l'Auxerrois--enterrement Lahure--j'ai rencontré, sur le quai, Cousin
qui allait à Passy. J'avais rendez-vous au ministère, et j'allais, à
pied, causer avec Romieu. J'ai accompagné Cousin jusqu'à la _barrière
des Bonshommes_, à travers les Tuileries et le long de l'eau. Ensuite
longue conversation: il m'a amusé en me parlant des relations intimes
de personnes de notre connaissance à tous deux. «Thiers[50], m'a-t-il
dit, a le talent et l'esprit que tout le monde sait; mais autour d'un
tapis vert, et la main au timon de l'État, il est au-dessous de tout.
Guizot de même, et ne le vaut pas pour le cœur.» Il m'en a donné la
plus mauvaise idée. J'irai peut-être le voir à la Sorbonne.
*
_Dimanche_ 8 _février._--Chez Halévy le soir. Peu de monde.--J'avais
travaillé toute la journée à finir mes petits tableaux: _le Tigre et
le Serpent_[51], _le Samaritain_[52], et travaillé à mon esquisse de
mon plafond de l'Hôtel de ville[53].
--Halévy disait qu'on devrait écrire, jour par jour ce qu'on voit et
ce qu'on entend. Il l'a essayé plusieurs fois comme moi, et il eu a
été dégoûté par les lacunes que l'oubli ou les affaires vous forcent à
laisser dans votre journal...
Se rappeler l'histoire de l'homme qui mettait son doigt dans tous les
trous, et que cette singularité avait fait remarquer. Il se trouva,
sans beaucoup de titres, porté sur une liste de gens de la Cour qui
sollicitaient un régiment. Louis XV, en voyant son nom, demande: «
Est-ce ce gentilhomme qui met son doigt dans les trous?--Oui, Sire!--Eh
bien, je lui donne le régiment.»
*
_Lundi_ 9 _février._--Soirée chez M. Devinck[54]. J'ai trouvé là M.
Manceau, qui m'a entretenu longuement du conseil municipal[55]. Ces
gens-là ont l'air de croire qu'on peut faire le bien entre gens réunis
pour discuter.
L'allégorie des hommes qui forgent le même fer représente assez bien
l'idéal d'un gouvernement auquel concourent plusieurs personnes.
Malheureusement, ce n'est qu'une image propre pour un tableau. Depuis
le peu de temps que je suis là, je me suis convaincu que la raison
avait peu d'ascendant, qu'un rien le rendait maussade, malgré tous les
soins de la présenter du côté séduisant. L'entraînement, la vanité
conduisent les meilleures têtes. Dans la question du chauffage de
l'hôpital du Nord, deux systèmes étaient en présence: le plus spécieux
était celui d'une imposante commission de savants et défendu avec
beaucoup d'éloquence par notre confrère Pelouze[56], savant lui-même
et partisan de la théorie en général. Les bonnes têtes se rangeaient
évidemment pour ce système si bien défendu. L'autre avait l'air
de l'être par des gens intéressés. Sur cela, Thierry[57] veut en
introduire un troisième qui est repoussé avant d'avoir été entendu.
Que croyez-vous que fût au fond l'opinion de la plupart des membres
et de Thierry lui-même, comme je l'ai su, en le leur demandant?
Exactement la même que je croyais m'être propre à moi seul, à savoir
que les appareils de chauffage, comme on les fait, sont bons pour des
corridors, pour des lieux de passage et de circulation, mais que la
difficulté de modérer et de conduire cette chaleur la rend nuisible ou
insuffisante dans les chambres des malades, dortoirs, et que le feu, en
définitive, dans les bons poêles, de bon bois dans de bonnes cheminées
est le meilleur de tous les chauffages. C'est ce que nous nous disions
tous à l'oreille. La somme nécessaire cependant pour un gigantesque
établissement d'appareils était votée, et avec ce prix on aurait eu du
bois ou du charbon pour chauffer vingt ans l'hôpital.
*
_Mardi_ 10 _février._--Soirée chez M. Chevalier, rue de Rivoli, dans
des appartements très splendides au premier. Détestables tableaux sur
les murs, livres magnifiques dans des armoires qu'on n'ouvre pas plus
que les livres. Point de goût. J'y ai vu Mme Ségalas[58], qui m'a
rappelé que nous ne nous étions pas rencontrés depuis 1832 ou 1833,
chez Mme O'Reilly. C'est là aussi et chez Nodier[59] d'abord, que j'ai
vu pour la première fois Balzac[60], qui était alors un jeune homme
svelte, en habit bleu, avec, je crois, gilet de soie noire, enfin
quelque chose de discordant dans la toilette et déjà brèche-dent. Il
préludait à son succès.
*
_Vendredi_ 13 _février._--Occupé tous ces jours-ci de mes compositions
pour l'Hôtel de ville.
Aujourd'hui à l'Hôtel de ville, où je me suis senti singulièrement
troublé, quand j'ai fait un mince rapport sur les peintures à restaurer
à Saint-Severin et à Saint-Eustache; j'étais sous l'impression d'un
malaise et d'une lourdeur de tête qui m'en ont fait omettre les trois
quarts.
Convoqué pour voir les projets de Lehmann[61].
*
_Samedi_ 14 _février._--Dîné chez le préfet. Je devais le soir mener
Varcollier chez Chabrier; il n'a pu venir.
*
_Dimanche_ 15 _février._--Symphonie en _sol_ mineur de Mozart, au
concert Sainte-Cécile. J'avoue que je m'y suis ennuyé un peu.
Le commencement (et je crois un peu que c'était parce que c'était le
commencement), indépendamment du vrai mérite, m'a fait beaucoup de
plaisir. L'ouverture et un finale d'_Obéron_[62]. Ce fantastique de
l'un des plus dignes successeurs de Mozart a le mérite de venir après
celui du maître divin, et les formes en sont plus récentes. Ça n'a
pas encore été aussi pillé et rebattu par tous les musiciens, depuis
soixante ans.--Chœur de Gaulois par Gounod, qui a tout l'air d'une
belle chose; mais la musique a besoin d'être appréciée à plusieurs
reprises.
Il faut aussi que le musicien ait établi l'autorité ou seulement
la compréhension de son style par des ouvrages assez nombreux. Une
instrumentation pédantesque, un goût d'archaïsme donnent quelquefois
dans l'ouvrage d'un homme inconnu l'idée de l'austérité et de la
simplicité. Une verve quelquefois déréglée, soutenue de réminiscences
habilement plaquées et d'un certain brio dans les instruments, peut
faire l'illusion d'un génie fougueux emporté par ses idées et capable
de plus encore. C'est l'histoire de Berlioz; l'exemple précédent
s'appliquerait à Mendelssohn. L'un et l'autre manquent d'idées, et ils
cachent de leur mieux cette absence capitale par tous les moyens que
leur suggèrent leur habileté et leur mémoire.
Il y a peu de musiciens qui n'aient trouvé quelques motifs frappants.
L'apparition de ces motifs dans les premiers ouvrages du compositeur
donne une idée avantageuse de son imagination; mais ces velléités sont
trop tôt suivies d'une langueur mortelle. Ce n'est point cette heureuse
facilité des grands maîtres qui prodiguent les motifs les plus heureux
souvent dans de simples accompagnements; ce n'est plus cette richesse
d'un fonds toujours inépuisable et toujours prêt à se répandre, qui
fait que l'artiste trouve toujours sous la main ce qu'il lui faut, et
ne passe pas son temps à chercher sans cesse le mieux et à hésiter
ensuite entre plusieurs formes de la même idée. Cette franchise, cette
abondance, est le plus sûr cachet de la supériorité dans tous les arts.
Raphaël, Rubens ne cherchaient pas les idées; elles venaient à eux
d'elles-mêmes, et même en trop grand nombre. Le travail ne s'applique
guère à les faire naître, mais à les rendre le mieux possible par
l'exécution.
*
_Jeudi_ 19 _février._--Dîné chez Desgranges. Le hasard me place
encore auprès de Rayer: j'ai été étonné de sa sobriété. Je voudrais
me rappeler plus souvent quelle est l'importance de cette vertu,
surtout pour un homme qui se trouve dans le triste cas où je suis; ne
mangeant qu'une seule fois par jour, il m'est bien difficile de ne pas
être entraîné au delà des justes bornes par un appétit de vingt-quatre
heures.
Réunion ennuyeuse au premier chef: la sottise du maître de la maison,
l'inertie glaciale de sa femme auraient tenu en échec la plus
communicative gaieté. J'ai vu chez lui le portrait du sultan Mahmoud en
hussard, qui est la chose la plus grotesque du monde.
Je me suis échappé aussi vite que j'ai pu pour aller chez Bertin.
Delsarte a chanté[63] et a ravi tout le monde. J'étais à côté d'un
monsieur qui m'a appris qu'il avait assisté à la maladie et aux
derniers moments de mon pauvre Charles[64]... Cruels détails! cruelle
nature!
*
_Vendredi_ 20 _février._--Dîné chez Villot. Ces dîners continuels me
troublent beaucoup. Dîner servi plus que jamais à la russe. Tout le
temps du service, la table est couverte de gimblettes, de sucreries; au
milieu, un étalage de fleurs, mais nulle part la plus petite parcelle
de ce qu'attend un estomac affamé quand il approche la table. Les
domestiques servant pitoyablement et à leur fantaisie des morceaux de
hasard, en un mot ce qu'ils dédaignent de se conserver pour eux-mêmes.
Tout cela est trouvé charmant; adieu la cordialité, adieu l'aimable
occupation de faire un bon dîner! Vous vous levez repu tant bien que
mal, et vous regrettez votre dîner de garçon du coin de feu. Cette
pauvre femme s'est jetée dans une habitude mondaine qui lui donne
exclusivement comme société les gens les plus futiles et les plus
ennuyeux.
Je me suis sauvé en évitant la musique pour aller chez mon confrère
en municipalité Didot[65]. La promenade pour aller chez lui par un
froid sec m'a réussi un peu. En arrivant, cohue, musique encore plus
détestable, mauvais tableaux accrochés aux murs, excepté un, cet homme
nu d'Albert Dürer, qui m'a attiré toute la soirée.
Cette trouvaille inespérée, le chant de Delsarte, la veille chez
Bertin, m'ont fait faire cette réflexion qu'il y a beaucoup de fruit à
retirer du monde, tout fatigant qu'il est et tout futile qu'il paraît.
Je n'aurais eu aucune fatigue, si j'étais resté au coin de mon feu;
mais je n'aurais eu aucune de ces souffrances qui doublent peut-être,
par le rapprochement de la trivialité et de la banalité, des plaisirs
que le vulgaire va chercher dans les salons.
V... était là. Il ne m'a pas paru atteint comme moi par ce terrible
tableau, il est borné dans ses admirations; c'est que son sentiment ne
le sert plus au delà d'une certaine mesure de talent, qu'il n'apprécie
encore que dans un certain nombre d'artistes d'une certaine école: il
est excellent et cause sérieusement; mais il ne vous échauffe jamais.
C'est un homme de mérite auquel il manque toutes les grâces. Nous avons
vu ensemble le tableau de la vieillesse de David[66], qui représente la
_Colère d'Achille_; c'est la faiblesse même; l'idée et la peinture sont
également absentes. J'ai pensé aussitôt à l'_Agamemnon_ et l'_Achille_
de Rubens, que j'ai vus il y a à peine un mois.
*
_Samedi_ 21 _février._--Le soir au Jardin d'hiver où j'ai mené Mme de
Forget, au bal du IXe arrondissement, pour lequel j'avais
souscrit. Il m'est arrivé comme les deux jours précédents: je me suis
préparé avec répugnance, et j'ai été dédommagé de mes appréhensions.
L'aspect de ces arbres exotiques dont quelques-uns sont gigantesques,
éclairés par des feux électriques, m'a charmé. L'eau, et le bruit
qu'elle fait au milieu de tout cela, faisait à merveille. Il y avait
deux cygnes qui se faisaient mouiller à plaisir, dans un bassin rempli
de plantes, par la pluie continue d'un jet d'eau qui a quarante à
cinquante pieds de haut. La danse même m'a amusé, ainsi que le vulgaire
orchestre; mais cet aplomb, cet archet, ce coup de tambour, ces cornets
à piston, cet entrain de ces courtauds de boutique se trémoussant dans
leurs beaux habits excitaient en moi un sentiment qu'on ne peut, j'en
suis certain, éprouver qu'à Paris. Mme de Forget ne partageait pas ma
satisfaction. Elle avait compromis étourdiment, sur le pavé de bitume
et au milieu des trépignements de cette foule mélangée, une robe neuve
de damas rose turc, qui aura perdu un peu de sa fraîcheur. Mme Sand,
Maurice[67], Lambert et Manceau avaient dîné avec moi. Impression
bizarre de la situation de ces jeunes gens près de cette pauvre femme.
--J'ai commencé dans la seule matinée d'hier tous mes sujets de la _Vie
d'Hercule_[68] pour le salon de la Paix.
_Lundi_ 23 _février_.--Les peintres qui ne sont pas coloristes font
de l'enluminure et non de la peinture. La peinture proprement dite, à
moins qu'on ne veuille faire un camaïeu, comporte l'idée de la couleur
comme une des bases nécessaires, aussi bien que le clair-obscur,
et la proportion et la perspective. La proportion s'applique à la
sculpture comme à la peinture. La perspective détermine le contour;
le clair-obscur donne la saillie par la disposition des ombres et des
clairs mis en relation avec le fond; la couleur donne l'apparence de la
vie, etc.
Le sculpteur ne commence pas son ouvrage par un contour; il bâtit avec
sa matière une apparence de l'objet qui, grossier d'abord, présente
dès le principe la condition principale qui est la saillie réelle
et la solidité. Les coloristes, qui sont ceux qui réunissent toutes
les parties de la peinture, doivent établir en même temps et dès le
principe tout ce qui est propre et essentiel à leur art. Ils doivent
masser avec la couleur comme le sculpteur avec la terre, le marbre
ou la pierre; leur ébauche, comme celle du sculpteur, doit présenter
également la proportion, la perspective, l'effet et la couleur.
Le contour est aussi idéal et conventionnel dans la peinture que dans
la sculpture; il doit résulter naturellement de la bonne disposition
des parties essentielles. La préparation combinée de l'effet qui
compile la perspective et de la couleur approchera plus ou moins de
l'apparence définitive suivant le degré d'habileté de l'artiste; mais
dans ce point de départ, il y aura le principe net de tout ce qui doit
être plus tard.
*
_Mardi_ 24 _février._--Soirée d'enfants chez Mme Herbelin[69]; je
remarque combien nos costumes sont affreux par le contraste des
costumes de ces petits êtres qui étaient fort bariolés et qui, à raison
de leur petite taille, ne se confondaient pas avec les hommes et les
femmes. C'était comme une corbeille de fleurs.
Pérignon[70] m'a parlé de la _manière de vernir provisoirement un
tableau_: c'est avec de la gélatine, comme celle que vendent les
charcutiers, qu'on fait dissoudre dans un peu d'eau chaude et qu'on
passe avec une éponge sur le tableau. Pour l'enlever, on prend de même
de l'eau tiède.
Villot nous disait qu'on détruit l'ombre avec un mélange, parties
égales d'essence, d'eau et d'huile. Bon pour repeindre.
*
_Mercredi_ 25 _février._--Dîné chez Lehmann.--Revenu à l'Opéra-Comique
et fini chez Boilay.
Je n'ai rien retiré de tout cela qu'une immense promenade à pied, pour
venir de la rue Neuve de Berry jusqu'au théâtre.
--Les gens médiocres ont réponse à tout et ne sont étonnés de rien. Ils
veulent toujours avoir l'air de savoir mieux que vous ce que vous allez
leur dire; quand ils prennent la parole à leur tour, ils vous répètent
avec beaucoup de confiance, comme si c'était de leur cru, ce qu'ils
ont, ailleurs, entendu dire à vous-même.
Il est bien entendu que l'homme médiocre dont je parle est en même
temps pourvu de connaissances auxquelles tout le monde peut parvenir.
Le plus ou moins de bon sens ou d'esprit naturel qu'ils peuvent avoir,
peut seul les empêcher d'être des sots parfaits. Les exemples qui se
présentent en foule à ma mémoire sont tous à l'appui de ce ridicule
si commun. Ils ne diffèrent, comme je l'ai dit, que par le degré de
sottise. L'air capable et supérieur va de soi-même avec ce caractère.
*
_Jeudi_ 26 _février._--Soirée chez Mlle Rachel[71]. Elle a été fort
aimable. J'ai revu Musset[72] et je lui disais qu'une nation n'a de
goût que dans les choses où elle réussit. Les Français ne sont bons que
pour ce qui se parle ou ce qui se lit. Ils n'ont jamais eu de goût en
musique ni en peinture. La peinture mignarde et coquette... Les grands
maîtres comme Lesueur et Lebrun ne font pas école. La manière les
séduit avant tout; en musique presque de même.
--Bleu de ciel de l'esquisse de la Paix:
Sur _bleu de Prusse_ et _blanc_, introduction de _bleu de Prusse,
blanc_ et _vert de Scheele._ Le ton verdâtre, produit en deux
opérations, double l'effet et donne une franchise incomparable.
[44] Il semble que, dans les relations très assidues de George Sand
avec Delacroix, celle-ci ait fait toutes les avances; non que Delacroix
ne ressentit pour elle une réelle sympathie, il ne pouvait demeurer
insensible à la franchise et à la bonhomie de sa nature; ce qu'il
prisait infiniment moins, c'était son talent et surtout ses théories
humanitaires, qui avaient le don de l'exaspérer. Nous avons longuement
insisté sur les convictions philosophiques du maître touchant la
question du _progrès_: George Sand demeurait toujours à ses yeux
la vivante incarnation de ces théories. Quant à George Sand, son
admiration pour Delacroix fut toujours sans réserve, comme son amitié.
[45] Marchand de tableaux.
[46] _Émile Perrin_, qui était alors directeur de l'Opéra-Comique,
avait étudié la peinture dans les ateliers de Gros et de Delaroche; il
avait également écrit des articles de critique artistique. Il devint
par la suite directeur de l'Opéra, puis, en 1870, administrateur
général du Théâtre-français.
Le _comte de Morny_ avait donné le 22 janvier 1852 sa démission de
ministre de l'intérieur; il ne fut nommé qu'en 1854 président du Corps
législatif.
_Delangle_ venait d'être nommé procureur général à la Cour de
cassation, en remplacement de Dupin.
_Romieu_, homme de lettres et administrateur. Il était alors directeur
général des beaux-arts.
_Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges_ (1801-1875), auteur dramatique,
un des plus féconds librettistes de cette époque.
_Boilay_, publiciste et administrateur; c'était un protégé de M.
Thiers; il fut rédacteur au _Constitutionnel._
[47] _Hippolyte Lecomte_, peintre, né en 1781, mort en 1855. Il devint
le beau-frère d'Horace Vernet et, grâce à lui, fut chargé de nombres
commandes.
[48] _Mocquart_, homme politique et littérateur. Il était alors
secrétaire intime et chef du cabinet de l'Empereur.
[49] _Mustapha_ était un des modèles favoris de Géricault.
[50] Les entrevues étaient devenues aigres-douces entre Eugène
Delacroix et M. Thiers. On conçoit en effet par quels côtés le
tempérament de l'homme politique devait déplaire à l'artiste. Quant
au fameux article écrit par M. Thiers publiciste, lors des débuts de
Delacroix, et que l'on a traité de _prophétique_, Th. Silvestre fait
observer assez justement qu'il est qu'une «paraphrase prudhommesque de
l'opinion du baron Gérard, de l'aveu de M. Thiers lui-même, qui dit à
la fin de son article: L'opinion que j'exprime ici est celle d'un des
grands maîtres de l'école.» Th. Silvestre ajoute que M. Thiers loue
dans la même page Drolling, Dubufe, Destouches et Delacroix.
[51] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1023.
[52] «Le voyageur est couché à terre demi-nu; le Samaritain, vêtu
d'un manteau rouge, se penche vers lui, tandis que son cheval broute
l'herbe derrière eux: au fond, le prêtre qui passe sans s'arrêter.»
(H. de la MADELÈNE, _Eugène Delacroix à l'Exposition du boulevard des
Italiens._)
[53] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1118 et 1119.
[54] _Devinck_, industriel, ancien président du tribunal de commerce,
membre du conseil municipal de Paris.
[55] Delacroix était, paraît-il, très fier de sa fonction de
_conseiller municipal._
C'était là une de ces faiblesses communes à presque tous les grands
hommes, et qui les poussent à chercher une application de leurs hautes
facultés, en dehors du domaine où elles s'exercent naturellement.
Mme Riesener, aux souvenirs de laquelle nous avons fait appel, nous
racontait qu'il prenait cette fonction très au sérieux, et qu'il lui
avait dit le jour de sa nomination: «Je vais donc être de ceux auxquels
on demande quelque chose.» Pourtant le passage du Journal ne laisse
aucun doute sur l'estime médiocre en laquelle il tenait la majorité de
ses collègues.
[56] _Théophile-Jules Pelouze_, chimiste, membre de l'Institut. On
lui doit un grand nombre de mémoires et un _Traité de chimie générale
analytique_ très apprécié.
[57] _Alexandre Thierry_ (1803-1858), chirurgien et ancien directeur
des hôpitaux.
[58] _Mme Anaïs Ségalas_, un des plus célèbres _bas bleus_ du temps,
auteur de contes enfantins et de petits ouvrages humoristiques.
[59] _Charles Nodier_ avait été nommé en 1823 bibliothécaire de
l'Arsenal. Son salon devint alors le rendez-vous de tout le monde
littéraire et artistique. «Là, dit J. Janin, il recevait tous ceux qui
tenaient honorablement une plume, un burin, une palette, un ébauchoir.»
[60] _Balzac_, nous l'avons déjà fait observer dans notre Étude, était
antipathique à Delacroix. L'artiste ne lui pardonna jamais ce je ne
sais quoi de décousu et de débraillé qui caractérisait sa personne.
Delacroix n'avait pas su discerner--et ce fut une de ses rares
incompréhensions--l'admirable puissance de génie que dissimulait mal
son absence de goût. Et pourtant on trouve à maintes reprises, dans le
Journal, des fragments détachés, des citations tirées des œuvres de
Balzac, notamment tout le passage sur les _artistes_ et les _conditions
de production_, une des maîtresses pages de la _Cousine Bette._ Nous
pensons que la personnalité encombrante et souvent arrogante de Balzac
ne contribua pas médiocrement à écarter de lui Delacroix, car il
écrivait à Pierret en 1842, de Nohant, où il se trouvait installé chez
Mme Sand: «Nous attendions Balzac qui n'est pas venu, et je n'en suis
pas fâché. C'est un bavard qui eût rompu cet accord de nonchalance dans
lequel je me berce avec grand plaisir.» (_Corresp._, t. I, p. 262.)
[61] _Lehmann_, peintre, né à Kiel en 1814. Élève d'Ingres, il imita la
manière de son maître, et fit de nombreux portraits précisément dans
la société où fréquentait Delacroix. Il exécuta aussi des peintures
murales. Le tableau au projet duquel Delacroix fait ici allusion
pourrait bien être le _Rêve_, qui parut au Salon de 1852. Lehmann avait
exécuté des compositions décoratives pour la salle des Fêtes de l'Hôtel
de ville, et à ce propos M. Robaut, dans son Catalogue, remarque très
justement que «la ville a dépensé quatre-vingt mille francs pour faire
graver les compositions peintes dans la salle des Fêtes par Lehmann,
et qu'elle n'a pas affecté un centime à la reproduction de l'œuvre de
Delacroix.»
[62] L'opéra de _Weber._
[63] _Delsarte_, artiste lyrique et compositeur, qui quitta tout jeune
l'Opéra-Comique pour se consacrer à l'enseignement de son art. Il ne se
fit plus entendre dès lors que dans les concerts et dans les salons.
[64] Delacroix veut probablement parler de son frère _Charles
Delacroix_, qui mourut à Bordeaux le 30 décembre 1845, loin de tous les
siens.
[65] Il s'agit ici d'_Ambroise Firmin-Didot_, de la célèbre maison des
éditeurs Didot, qui fut éditeur, écrivain, et fit partie du conseil
municipal, où il eut un rôle assez important.
[66] Il ne paraît pas que Delacroix ait été plus favorable aux tableaux
de la jeunesse ou de la maturité qu'à ceux de la vieillesse de David,
car du Maroc il écrivait à Villot en 1832: «Les héros de David et
compagnie feraient une triste figure avec leurs membres couleur de rose
auprès de ces fils du soleil.» Et à Thoré, en 1840: «Vous signalez fort
bien que, particulièrement dans la question du dessin, on ne veut en
peinture que le dessin du sculpteur, et cette erreur, sur laquelle a
vécu toute l'école de _David_, est encore toute-puissante.»
[67] _Maurice Sand_, le fils de George Sand, et _Lambert_, avaient
fait tous deux partie de l'atelier que Delacroix avait ouvert rue
Neuve-Guillemin. M. Burty cite parmi les élèves qui s'y rendaient: Joly
Grangedor, Desbordes-Valmore, Saint-Marcel, Maurice Sand, Andrieu,
Eugène Lambert, Lassalle, Gautheron, Leygue, Th. Véron, Ferrussac.
[68] Delacroix fait allusion aux onze compositions sur la _Vie
d'Hercule_ qui décoraient les tympans du salon de la Paix à l'Hôtel de
ville: _Hercule a sa naissance recueilli par Junon et Minerve, Hercule
entre le vice et la vertu, Hercule écorche le lion de Némée, Hercule
rapporte sur ses épaules le sanglier d'Érymanthe, Hercule vainqueur
d'Hippolyte, Hercule délivre Hésione, Hercule tue le centaure Nessus,
Hercule enchaîne Nérée, Hercule étouffe Antée, Hercule ramène Alceste
du fond des enfers, Hercule au pied des colonnes._ (Voir _Catalogue
Robaut_, nos 1152 à 1162.)
[69] _Mme Herbelin_, peintre. Elle était nièce du peintre _Belloc_,
qui fut son professeur. Sur le conseil de Delacroix, elle fit de
la miniature, et, y ayant acquis une réputation, s'y consacra
exclusivement.
[70] _Pérignon_ fit partie de l'administration des Beaux-Arts,
en qualité de directeur du Musée de Dijon. Il était en relations
assez intimes avec Delacroix, puisqu'il fut l'un des exécuteurs
testamentaires du maître.
[71] Delacroix avait une vive admiration pour le talent de Rachel. Dans
sa composition de la _Mort de saint Jean-Baptiste_, il s'était inspiré
de ses traits pour peindre son Hérodiade. Dans la _Sibylle au rameau
d'or_, tableau de 1845, il songea à la grande actrice, qui venait
souvent dans son atelier. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 918.)
[72] Si l'on en croit Philarète Chasles, le talent d'_Alfred de Musset_
était antipathique à Delacroix: «C'est un poète qui n'a pas de ce
couleur, me dit-il un jour; il manie sa plume comme un burin: avec elle
il fait des entailles dans le cœur de l'homme et le tue en y faisant
couler le corrosif de son âme empoisonnée. Moi, j'aime mieux les plaies
béantes et la couleur vive du sang.» (_Mémoires de Ph. Chastes_, t. I,
p. 331, cités par Burty, _Correspondance de Delacroix_, t. II, p. 68.)
Il est intéressant d'indiquer comme contre-partie l'opinion de Musset
sur Delacroix. A l'époque où l'_Hamlet_ était refusé par le jury,
Musset protestait en ces termes dans la _Revue des Deux Mondes_:
«Il semble que tant de sévérité n'est juste qu'autant qu'elle est
impartiale, et comment croire qu'elle le soit, lorsqu'on voit de
combien de croûtes le Musée est rempli!» Quelques années auparavant,
Alfred de Musset écrivait à son frère: «J'ai rencontré Eugène Delacroix
une fois en sortant du spectacle: nous avons causé peinture en pleine
rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la sienne, jusqu'à deux
heures du matin. Nous ne pouvions pas nous séparer.» (Maurice TOURNEUX,
_Eugène Delacroix devant ses contemporains._)
* * * * *
_Lundi_ 1er _mars._--L'homme qui apporte ordinairement le
charbon de terre et le bois est un drôle plein d'esprit... Il cause
beaucoup. Il demande l'autre jour gratification et dit qu'il a beaucoup
d'enfants, Jenny lui dit: «Et pourquoi avez-vous tant d'enfants?» Il
lui répond: «C'est ma femme qui les fait.» C'est un mot du plus pur
gaulois... Il nous en a dit un de la même force, l'année dernière, que
j'ai oublié...
*
_Lundi_ 8 _mars._--Pour la première fois, au dîner de tous les mois,
des seconds lundis.
--En sortant, promenade sur le boulevard avec Varcollier, et fini
la soirée chez Perrin. Revu là la lithographie de Géricault[73] des
chevaux qui se battent. Grand rapport avec Michel-Ange. Même force,
même précision, et, malgré l'impression de force et d'action, un peu
d'immobilité, par suite de l'étude extrême des détails, probablement.
--Le jury, depuis jeudi dernier, m'assassine tous les jours, et le
soir, je suis comme un homme qui aurait fait dix lieues à pied.
*
_Vendredi_ 12 _mars._--Prêté à M. Hédouin six esquisses de la Chambre
des députés: le _Lycurgue_, le _Chiron_, l'_Hésiode_, l'_Ovide_,
l'_Aristote_, le _Démosthène._
--À lui prêté, le 2 mai, le dessin sous verre du _Chiron_ et de
l'_Achille_[74].
*
_Samedi_ 13 _mars._--Fini au Jury.
*
_Lundi_ 15 _mars._--Andrieu revenu aujourd'hui ou hier. Il avait fait
deux jours au commencement du mois, interrompus par le Jury.
[73] Nous nous sommes efforcé de préciser les relations de Delacroix
avec Géricault dans le premier tome du Journal. Nous avons indiqué les
motifs du culte qu'il lui avait voué à ses débuts. En insistant dans
notre Étude sur le changement que le temps avait apporté à certaines
des opinions du maître, nous avons omis, peut-être à tort, de ne pas
mentionner Géricault. Les lecteurs constateront en effet, dans une
année postérieure, que Delacroix se range à l'avis de Chenavard qui
fait une critique sévère de l'auteur du _Naufrage de fa Méduse._
[74] Aujourd'hui au Musée du Louvre. (Voir _Catalogue Robaut_, n°840.)
* * * * *
_Jeudi_ 1er _avril._--Enterrement du pauvre Cavé. Sa mort me
fait beaucoup de peine.
*
_Vendredi_ 2 _avril._--A l'issue du conseil municipal, vu chez
Varcollier les esquisses pour Sainte-Clotilde: la folie ne peut aller
plus loin. Le pauvre Préault forcé de faire une statue gothique!
Que peut-on critiquer dans des ouvrages contemporains, après ces
cochonneries?
*
_Lundi_ 5 _avril._--J'ai été à Saint-Sulpice ébaucher un des quatre
pendentifs.
Le soir, en me promenant et un moment avant d'être noyé par la pluie
d'orage qui est survenue, rencontré, rue du Mont-Thabor, Varcollier,
qui m'a parlé avec horreur des petits échantillons de couleurs de L...
à l'Hôtel de ville. Il voudrait que je me constitue le vengeur et le
dénonciateur de ses crimes. Je lui ai objecté qu'il faudrait se mettre
trop en colère, et que les méfaits nombreux de ce genre auraient dû
être réprimés il y a longtemps. Je lui ai cité des ouvrages de ses amis.
*
Le lendemain de ce jour, _mardi_ 6, en revenant de Saint-Sulpice,
entré à Saint-Germain, où j'ai vu les barbouillages gothiques dont on
couvre les murs de cette malheureuse église. Confirmation de ce que
je disais à mon ami: j'aime mieux les imaginations de Luna que les
contrefaçons de Baltard, Flandrin et Cie[75].
_Mardi_ 6 _avril._--Ébauché les trois autres pendentifs.
Rencontré Cousin en revenant et toujours sur le quai.
*
_Mercredi_ 7 _avril._--Les animaux ne sentent pas le poids du temps.
L'imagination, qui a été donné à l'homme pour sentir les beautés, lui
procure une foule de maux imaginaires; l'invention des distractions,
les arts qui remplissent les moments de l'artiste qui exécute, charment
les loisirs de ceux qui ne font que jouir de ces productions. La
recherche de la nourriture, des courts moments de la passion animale,
de l'allaitement des petits, de la construction des nids ou des
tanières, sont les seuls travaux que la nature ait imposés aux animaux.
L'instinct les y pousse, aucun calcul ne les y dirige. L'homme porte
le poids de ses pensées aussi bien que celui des misères naturelles
qui font de lui un animal. À mesure qu'il s'éloigne de l'état le plus
semblable à l'animal, c'est-à-dire de l'état sauvage à ses différents
degrés, il perfectionne les moyens de donner l'aliment à cette faculté
idéale refusée à la bête; mais les appétits de son cerveau semblent
croître à mesure qu'il cherche à les satisfaire; quand il n'imagine
ni ne compose pour son propre compte, il faut qu'il jouisse des
imaginations des autres hommes comme lui, ou qu'il étudie les secrets
de cette nature qui l'entoure et qui lui offre ses problèmes. Celui
même que son esprit moins cultivé ou plus obtus rend impropre à jouir
des plaisirs délicats où cet esprit a part, se livre, pour remplir ses
moments, à des délassements matériels, mais qui sont autre chose que
l'instinct qui pousse l'animal à la chasse. Si l'homme chasse dans
un état moyen de civilisation, c'est pour occuper son temps. Il y a
beaucoup d'hommes qui dorment pour éviter l'ennui d'une oisiveté qui
leur pèse et qu'ils ne peuvent néanmoins secouer par des occupations
offrant quelque attrait. Le sauvage, qui chasse ou qui pêche pour avoir
à manger, dort pendant les moments qu'il n'emploie pas à fabriquer, à
sa manière, ses grossiers outils, son arc, ses flèches, ses filets, ses
hameçons en os de poisson, sa hache de caillou.
*
_Jeudi_ 8 _avril._--Coulé sur l'_Hercule attachant Nérée: vermillon_ et
_laque; jaune de zinc clair_ et _terre de Cassel._
Coulé sur le _Nérée: jaune de zinc_ clair, _laque, cobalt, bleu de
Prusse._
Après avoir modelé dans la demi-teinte, reflété en ajoutant par places
quelques tons chauds; touché la demi-teinte du clair avec un ton de
clair _rose orangé_ joint au ton de _terre de Cassel, jaune de zinc_ et
un _mauve_ plus clair que celui qui a servi pour le coulé.
--Les clairs du _Nérée_, ton dominant: _jaune zinc clair_ et ton _mauve
clair_ et tant soit peu d'_orangé clair_, c'est-à-dire _cadmium, blanc
vermillon._
Très belle demi-teinte reflétée: _vert de Scheele_ avec _rouge_ de
zinc, avec _mauve clair_, plus foncé avec _ocre de ru._
*
_Vendredi_ 23 _avril._--Première représentation du _Juif errant_[76].
*
_Jeudi_ 29 _avril._--Chez Bertin le soir: il y avait peu de monde.
Goubaux[77] venu dans la journée. Parlé de la négligence avec laquelle
les pièces classiques sont représentées. Il n'y a pas un directeur de
théâtre du boulevard qui la souffrît dans les pièces modernes. Les
acteurs du Français se sont fait une habitude de chanter leurs rôles
d'une façon monotone, comme des écoliers qui récitent une leçon. Il me
citait un exemple, le début d'_Iphigénie: Oui, c'est Agamemnon_, etc.
Il se rappelait avoir vu Saint-Prix[78], qui passait pour un talent et
qui de plus avait la tradition, se lever tranquillement d'un coin du
théâtre, venir réveiller Arcas et lui dire tout d'une haleine: _Oui,
c'est Agamemnon_, etc. Quelle est évidemment l'intention de Racine? Ce
_oui_ qui commence répond évidemment à la surprise que doit manifester
le serviteur éveillé avant l'aurore; par qui? par son maître, par son
roi, le Roi des rois. Sa réponse ne dit-elle pas aussi que ce roi,
que ce père a veillé dans l'inquiétude, longtemps avant de venir à ce
confident, pour décharger une partie de son souci en en parlant? Il a
dû se promener, s'agiter sur sa couche, avant de se lever. Il ne répond
même pas, dans sa préoccupation, qui semble continue, à la demande de
cet ami fidèle. Il se parle à lui-même; son agitation se trahit dans ce
regard jeté sur sa destinée: _Heureux qui, satisfait_, etc.
_Oui, c'est Agamemnon..._ répond à la surprise d'Arcas. Ces mots
doivent être entrecoupés par des jeux muets et non pas défilés comme un
chapelet ou comme un homme qui lirait dans un livre. Les acteurs sont
des paresseux, qui ne se sont même jamais demandé s'ils pouvaient mieux
faire. Je suis convaincu qu'ils suivent la route tracée, sans se douter
des trésors d'expression que renferment tant de beaux ouvrages.
Goubaux me disait que Talma lui avait raconté qu'il _notait_ toutes ses
inflexions, indépendamment de la prononciation des mots. C'était un
fil conducteur qui l'empêchait de dévier quand il était moins inspiré.
Cette espèce de musique une fois dans sa mémoire, ramenait toutes les
intonations dans un cercle dont il ne serait pas sorti sans péril de
s'égarer et d'être entraîné trop loin ou à faux.
*
30 _avril._--Au conseil municipal, pour parler pour la bourse du fils
de Roehn[79].
[75] Les principes d'esthétique de l'architecte _Baltard_, qui
dirigeait la décoration de Saint-Germain des Prés, le rapprochaient de
_Flandrin_, pour lequel personne n'ignore que Delacroix professait la
plus profonde des antipathies.
[76] Le _Juif errant_, opéra en cinq actes, paroles de _Scribe_ et
_Saint-Georges_, musique _d'Halévy._
[77] _Goubaux_, auteur dramatique, collaborateur de Dumas père, de
Legouvé et d'Eugène Sue. Il dirigeait une institution qui devint le
collège Chaptal.
[78] _Saint-Prix_, acteur célèbre, né en 1759, mort en 1834.
[79] _Roehn_ (1799-1864), peintre, élève de Gros et auteur d'un grand
nombre de tableaux de genre.
* * * * *
_Mercredi_ 5 _mai._--Parti pour Champrosay.
J'ai donné congé à Andrieu au commencement de la semaine.
Tombé au milieu du déménagement qui a été mis en ordre le lendemain.
L'habitation me plaît, et le bon propriétaire empressé à me plaire.
--Il faut ébaucher le tableau comme serait le sujet par un temps
couvert, sans soleil, sans ombres tranchées. Il n'y a radicalement ni
clairs ni ombres. Il y a une masse colorée pour chaque objet, reflétée
différemment de tous côtés. Supposez que, sur cette scène, qui se passe
en plein air par un temps gris, un rayon de soleil éclaire tout à coup
les objets: vous aurez des clairs et des ombres comme on l'entend,
mais ce sont de purs accidents. La vérité profonde, et qui peut
paraître singulière, de ceci est toute l'entente de la couleur dans la
peinture. Chose étrange! elle n'a été comprise que par un très petit
nombre de grands peintres, même parmi ceux qu'on répute coloristes.
*
_Champrosay, jeudi_ 6 _mai._--(Le dos contre la barrière, au pied du
grand chêne de l'allée de l'Ermitage.)[80] Arrivé hier _mercredi_ 5 à
Champrosay pour passer deux ou trois jours, et m'installer dans mon
nouveau logement.
Vers quatre heures, sorti sur la route vers Soisy[81], pour gagner de
l'appétit. J'ai trouvé là sur la poussière une trace d'eau répandue
comme par le bout d'un entonnoir, qui m'a rappelé mes observations
précédentes, et en différents lieux, sur les lois géométriques qui
président aux accidents de même espèce, qui semblent au vulgaire des
effets du hasard: tels que sillons que creusent les eaux de la mer,
sur le sable fin qu'on trouve sur les plages, comme j'en ai observé
l'année dernière à Dieppe, et comme j'en avais vu à Tanger. Ces sillons
présentent, dans leur irrégularité, le retour des mêmes formes, mais
il semble que l'action de l'eau ou la nature du sable qui reçoit ces
empreintes, détermine des aspects différents, suivant les lieux: ainsi,
les marques à Dieppe, des espaces d'eau sur un sable très fin, qui
se trouvaient séparés çà et là ou enfermés par de petits rochers,
figuraient très bien les flots mêmes de la mer. En les copiant avec des
colorations convenables, on eût donné l'idée du mouvement des vagues
si difficile à saisir. À Tanger, au contraire, sur une plage unie, les
eaux, en se retirant, laissaient l'empreinte de petits sillons, qui
figuraient à s'y méprendre les rayures de la peau des tigres. La trace
que j'ai trouvée hier sur la route de Soisy représentait exactement
les branches de certains arbres, quand ils n'ont pas de feuilles; la
branche principale était l'eau répandue, et les petites branches qui
s'enlaçaient de mille manières étaient produites par les éclaboussures
qui partaient et se croisaient de droite et de gauche.
J'ai en horreur le commun des savants: j'ai dit ailleurs qu'ils se
coudoyaient dans l'antichambre du sanctuaire où la nature cache ses
secrets, attendant toujours que de plus habiles en entre-bâillent
la porte: que l'illustre astronome danois ou norvégien ou allemand
Borzebilocoquantius[82] découvre avec sa lunette une nouvelle étoile,
comme je l'ai vu dernièrement mentionné, le peuple des savants
enregistre avec orgueil la nouvelle venue, mais la lunette n'est pas
fabriquée qui leur montre les rapports des choses.
Les savants ne devraient vivre qu'à la campagne, près de la nature;
ils aiment mieux causer autour des tapis verts des académies, de
l'Institut, de ce que tout le monde sait aussi bien qu'eux; dans les
forêts, sur les montagnes, vous observez des lois naturelles, vous ne
faites pas un pas sans trouver un sujet d'admiration.
L'animal, le végétal, l'insecte, la terre et les eaux sont des aliments
pour l'esprit qui étudie et qui veut enregistrer les lois diverses
de tous ces êtres. Mais ces messieurs ne trouvent pas là la simple
observation digne de leur génie; ils veulent pénétrer plus avant,
et font des systèmes du fond de leur bureau qu'ils prennent pour un
observatoire. D'ailleurs, il faut fréquenter les salons et avoir des
_croix_ ou des _pensions_; la science qui met sur cette voie-là vaut
toutes les autres.
Je compare les écrivains qui ont des idées, mais qui ne savent pas les
ordonner, à ces généraux barbares qui menaient au combat des nuées
de Perses ou de Huns, combattant au hasard, sans ordre, sans unité
d'efforts, et par conséquent sans résultats; les mauvais écrivains se
trouvent aussi bien parmi ceux qui ont des idées, que chez ceux qui en
sont dépourvus.
Promenade charmante dans la forêt, pendant qu'on arrange chez moi.
Mille pensées diverses suggérées au milieu de ce sourire universel de
la nature. Je dérange à chaque pas, dans ma promenade, des rendez-vous,
effets du printemps; le bruit que je fais en marchant dérange les
pauvres oiseaux, qui s'envolent toujours par couple de deux.
Ah! les oiseaux, les chiens, les lapins! Que ces humbles professeurs
de bon sens, tous silencieux, tous soumis aux décrets éternels, sont
au-dessus de notre vaine et froide connaissance!
À tout moment, le bruit de mes pas fait fuir ces pauvres oiseaux, qui
s'envolent toujours deux par deux. C'est le réveil de toute cette
nature; elle a ouvert la porte aux amours. Il vient de nouvelles
feuilles verdoyantes, il va naître des êtres nouveaux, pour peupler cet
univers rajeuni. Le sens savant s'éveille chez moi plus actif que dans
la ville. Ces imbéciles (les savants) vivent dans leur cabinet, ils
le prennent pour le sanctuaire de la nature. Ils se font envoyer des
squelettes et des herbes desséchées, au lieu de les voir baignées de
rosée.
--Me voici assis dans un fossé sur des feuilles séchées, près du grand
chêne qui se trouve dans la grande allée de l'Ermitage.
--Je suis toujours sujet, au milieu de la journée à un abattement qui
est le dernier acte de la digestion.
--Quand je rentre aussi de ces promenades du matin, je suis moins
disposé, ou plutôt je ne suis plus disposé du tout au travail.
*
_Vendredi_ 7 _mai._--Revenu à Paris pour voir l'esquisse de Riesener
chez Varcollier; elle ne s'y est pas trouvée, quoiqu'il l'y eût
envoyée. J'avais fait une séance le matin au Jardin des plantes. J'y ai
fait renouveler ma carte. Travaillé au soleil, parmi la foule, d'après
les lions.
En arrivant, pris, dans le jardin, de ma langueur; je me suis mis à
dormir au soleil, sur une chaise.
--Couru l'après-midi, pour l'affaire du fils de Varcollier, de l'Hôtel
de ville jusque passé la place de la Bourse, sans trouver une voiture
libre. Je suis venu chez moi voir mes lettres, envoyer les billets
disponibles pour la fête de lundi, et reparti à cinq heures.--Arrivée
toujours charmante dans cet endroit. Revenu à travers la plaine.
*
_Lundi_ 10 _mai._--Jour de la distribution des aigles, que j'ai passé à
Champrosay.
*
_Paris, mardi_ 11 _mai._--Parti de Champrosay à onze heures un quart.
J'ai envoyé ces demoiselles[83] à la maison et suis resté au Jardin
des plantes. Vu les galeries d'anatomie au milieu d'une foule énorme;
malgré les inconvénients, j'ai été intéressé.
Venu pour dîner.
*
_Mercredi_ 12 _mai._--J'extrais d'une lettre à Pierret mes réflexions
sur l'interruption de mon travail pendant huit jours.
«... Il ne faut pas quitter sa tâche: voilà pourquoi le temps,
voilà pourquoi la nature, en un mot tout ce qui travaille lentement
et incessamment, fait de si bonne besogne. Nous autres, avec nos
intermittences, nous ne filons jamais le même fil jusqu'au bout. Je
faisais, avant mon départ, le travail de M. Delacroix d'il y a quinze
jours: je vais faire à présent le travail de Delacroix de tout à
l'heure. Il faut renouer la maille, le tricot sera plus gros ou plus
fin.»
Le cousin Delacroix a dîné avec moi. J'avais trouvé sa carte vendredi
dernier. Nous avons été finir la soirée au café de Foy.
[80] Tous ces chênes, arbres séculaires de la forêt de Sénart,
devinrent pour Delacroix le sujet de croquis plus ou moins arrêtés dont
on retrouve la trace dans son œuvre.
[81] Soisy-sous-Étiolles, canton de Corbeil.
[82] _Berzélius_, savant suédois dont le nom est écrit autrement
sur la couverture du carnet d'où ces notes sont extraites:
_Berzebilardinocoquentius._
[83] Il s'agit de sa gouvernante Jenny et de la servante.
* * * * *
_Mardi 1er juin._--Superbe _ton jaune_ pour mettre à côté de
_terre de Cassel, blanc_ et _laque_, composé de quatre des principaux
tons de la palette, à savoir:
_Laque, cobalt, blanc_,
_Ocre de ru, vermillon_,
_Vert émeraude, laque de gaude, jaune de zinc_,
_Cadmium, vermillon, laque de gaude._
Très beau ton d'ombre pour chair très colorée (exemple: la figure à
côté de la Furie): le ton de _terre de Cassel, laque jaune, jaune
indien, terre d'Italie naturelle._
Ton de chair (très beau dans l'ombre de l'enfant à la corne de
l'abondance); le ton de _laque, terre de Cassel, blanc_ le plus foncé
des deux et le ton de _cadmium, laque de gaude_ et _vermillon._
Dans l'enfant qui vole en haut, faire dominer, en finissant, des tons
_d'orangé (laque jaune, cadmium, vermillon)_ avec un _gris_ de _terre
d'ombre_ et _blanc_, ou _momie_ et _blanc_, ou _Cassel_ et _blanc._