Au début de février, la température s'adoucit, la neige commença à
fondre sur les toits, les bourgeons éclatèrent. Le matin, lorsque le
soleil glissait ses rayons dans l'atelier, Francesco installait dans
un fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile, la
tête inclinée, les mains posées sur les genoux: dans ces mains et sur
ce visage se lisait une expression de fatigue infinie.
L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée et que Léonard
avait apprivoisée, tournoyait dans la pièce, se posait sur l'épaule de
l'artiste ou sur ses mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme
impatiente du printemps qui s'annonçait. D'un regard attentif, Léonard
suivait tous les mouvements de l'oiseau et la pensée des ailes
humaines de nouveau fermentait en son cerveau.
Les dernières années, il ne s'en était guère occupé, tout en y
songeant toujours. Observant le vol de l'hirondelle et sentant
définitivement un nouveau projet mûr dans son cerveau, il résolut
d'entreprendre un dernier essai avec le dernier espoir que la création
de ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.
Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination, avec la même
hâte fiévreuse que celles qu'il avait mises à peindre Jean le
Précurseur. Ne songeant pas à la mort, vainquant sa faiblesse et la
maladie, oubliant le sommeil et la nourriture, il restait penché des
journées entières au-dessus de ses dessins et de ses calculs. Par
moment, il semblait à Francesco que ce travail était le délire d'un
fou. Une semaine s'écoula ainsi. Melzi ne quittait pas le maître,
passait des nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue
l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit dans le fauteuil
auprès du feu éteint.
L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée piaillait.
Léonard assis devant un petit bureau, la plume dans la main, la tête
inclinée sur le papier, alignait des chiffres.
Subitement, il eut un balancement étrange et très doux; la plume tomba
de ses doigts; la tête s'inclina sur la poitrine. Il fit un effort
pour se lever, appeler Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses
lèvres et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la renversa.
Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière douteuse de
l'aube, il aperçut la table renversée, la chandelle éteinte, les
feuillets épars et Léonard étendu sans connaissance sur le parquet.
L'hirondelle effrayée battait le plafond de ses ailes. Francesco
comprit que c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade
resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les calculs dans son
délire. Revenu à lui, il exigea de suite les croquis de la machine
volante.
--Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai plutôt que de vous
permettre de reprendre le travail avant votre complet rétablissement.
--Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux.
--Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les rendrai...
--Où les as-tu mis?
--Au grenier que j'ai fermé à clef.
--Où est la clef?
--Chez moi.
--Donne.
--Mais pourquoi, messer...
--Donne, de suite.
Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de colère. Afin de
ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef. Léonard la cacha sous son
oreiller et se calma.
Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco. Au commencement
d'avril, après une journée calme, Melzi exténué s'endormit au pied du
lit du maître. Un choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse
était éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il
parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier sans trouver
personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait pas vu le maître. Et tout
à coup, Francesco songea aux dessins cachés dans le grenier. Il y
courut, ouvrit la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre
devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur d'une chandelle
il écrivait, calculait en murmurant des mots inintelligibles. Puis il
saisit un crayon, barra la page d'un trait, se retourna, vit son élève
et se leva en chancelant. Francesco le soutint.
--Je te le disais, murmura Léonard avec un triste sourire--je te
disais que je terminerai bientôt. Voilà, j'ai terminé. Maintenant,
c'est fini. Assez. Je suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro.
Je ne sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable, tout; au
diable!
Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les déchira
furieusement.
De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment qu'il ne se
relèverait plus.
Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère et naïve, tout
ce que l'Église enseignait. Seul il n'avait pas subi l'influence du
«mauvais oeil» de Léonard. Francesco devinait instinctivement que
Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs du culte, n'était pas
un impie. Cependant à l'idée qu'il pouvait mourir sans confession,
Francesco souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le maître,
mais il était incapable d'aborder avec lui un pareil sujet.
Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible éventualité.
--A quoi penses-tu? demanda Léonard.
--Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de vos nouvelles. Il
désirait vous voir. J'ai dit que c'était impossible.
Léonard le fixa attentivement.
--Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi ne veux-tu pas me le
dire?
L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il aurait voulu mourir
comme il avait vécu, en pleine liberté. Mais il eut pitié de Melzi et
posant sa main sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux
sourire:
--Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le de venir demain.
Je veux me confesser et communier. Demande aussi à maître Guillaume de
venir ici.
Francesco ne répondit pas--il embrassa avec un respectueux amour la
main de Léonard.