VI

Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. Léonard

continuait à travailler à son _Saint Jean_, toujours plus

difficilement et plus lentement. Parfois il semblait à Francesco que

le maître désirait l'impossible. Souvent, au crépuscule, relevant la

draperie du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, la

comparait avec le Précurseur. Et alors il semblait à son élève Melzi,

peut-être à cause du jeu incertain du jour et de l'ombre, que

l'expression des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient de

la toile comme des apparitions sous le regard fixe de l'artiste,

s'animant d'une vie surnaturelle et que Jean ressemblait à monna Lisa

et à Léonard comme un fils au père et à la mère.

La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le suppliait

d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard ne voulait rien

entendre et s'obstinait davantage. Un jour cependant il quitta son

travail de meilleure heure et pria Francesco de le conduire à sa

chambre située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était raide

et, par suite de fréquents étourdissements, il n'osait s'y risquer

seul. Soutenu par Francesco, Léonard montait péniblement, s'arrêtant à

toutes les marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout son

poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il s'évanouissait et

craignant de ne pouvoir le soutenir, appela à l'aide son vieux

serviteur Baptiste Villanis.

Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, Léonard garda le lit

six semaines. Tout le côté droit était paralysé, la main droite

refusait tout service. Au début de l'hiver, il se sentit mieux,

cependant, bien qu'il se rétablît difficilement.

Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment des deux

mains et toutes deux lui étaient nécessaires pour travailler: de la

gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une,

l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de

ces deux forces, résidait sa supériorité sur les autres artistes. Mais

maintenant que les doigts de la main droite étaient morts, Léonard

craignait que la peinture lui fût désormais impossible. Dans les

premiers jours de décembre, il se leva, commença à marcher, puis à

descendre à l'atelier, mais sans oser toucher à son tableau.

Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison

s'adonnait à la sieste, Francesco désirant demander quelque chose au

maître et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit à l'atelier

dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Léonard,

plus morne et plus sauvage que jamais, aimait à rester seul durant de

longues heures et ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans le

demander, comme s'il craignait qu'on le surveillât.

Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se tenait devant le

_Saint Jean_, essayant de peindre avec la main malade: son visage

était convulsé par l'effort désespéré; les coins des lèvres fortement

serrées tombaient; les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques

mèches de cheveux blancs étaient collées au front par la sueur. Les

doigts engourdis n'obéissaient pas: le pinceau tremblait dans la main

du maître. Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de l'âme

vivante contre la matière morte.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 168 / 189 题