La route, à cette époque, était pénible, à travers le Piémont, jusqu'à
Turin, elle longeait la vallée de la Doria Riparia, affluent du Pô,
puis coupait le chemin du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont
Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit
sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; en haut
l'hiver régnait encore. Dans le pâle ciel matinal, la masse neigeuse
des Alpes brillait comme éclairée par un feu intérieur.
A un tournant de la route, Léonard mit pied à terre. Il voulait voir
les montagnes de plus près. Les guides lui indiquèrent un chemin de
traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aidé de Francesco,
il en résolut l'ascension.
Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme imposant les
environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur coeur et,
de temps à autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au
grondement du tonnerre, répété par l'écho.
Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Léonard s'appuyait sur
le bras de Francesco.
--Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le jeune homme en
désignant le précipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la vallée de
Doria Riparia! C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la
verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus
bas.
Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.
Il répéta plus bas encore:
--Pour la dernière fois.....
Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, là où se
trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se
détourna et, de nouveau, se reprit à monter vers les cimes des neiges
éternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio
Melone.
Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que
Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait pas à le rejoindre.
--Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe
plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un précipice.
Prenez garde!
Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, se riant des
vertigineux abîmes.
Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, tel un mur géant
dressé par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient à elles,
l'attiraient, comme si derrière elles se cachait le dernier mystère,
l'unique, que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées,
quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, elles lui
semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le
considéraient comme les morts doivent considérer les vivants--avec un
éternel sourire semblable à celui de la Joconde.
Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur des glaciers. Il
leur souriait. Et, en regardant ces énormes blocs de glace debout dans
le ciel froid, il songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout
indivisible.