IV

La route, à cette époque, était pénible, à travers le Piémont, jusqu'à

Turin, elle longeait la vallée de la Doria Riparia, affluent du Pô,

puis coupait le chemin du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont

Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit

sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; en haut

l'hiver régnait encore. Dans le pâle ciel matinal, la masse neigeuse

des Alpes brillait comme éclairée par un feu intérieur.

A un tournant de la route, Léonard mit pied à terre. Il voulait voir

les montagnes de plus près. Les guides lui indiquèrent un chemin de

traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aidé de Francesco,

il en résolut l'ascension.

Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme imposant les

environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur coeur et,

de temps à autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au

grondement du tonnerre, répété par l'écho.

Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Léonard s'appuyait sur

le bras de Francesco.

--Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le jeune homme en

désignant le précipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la vallée de

Doria Riparia! C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la

verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus

bas.

Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.

Il répéta plus bas encore:

--Pour la dernière fois.....

Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, là où se

trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se

détourna et, de nouveau, se reprit à monter vers les cimes des neiges

éternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio

Melone.

Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que

Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait pas à le rejoindre.

--Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe

plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un précipice.

Prenez garde!

Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, se riant des

vertigineux abîmes.

Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, tel un mur géant

dressé par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient à elles,

l'attiraient, comme si derrière elles se cachait le dernier mystère,

l'unique, que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées,

quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, elles lui

semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le

considéraient comme les morts doivent considérer les vivants--avec un

éternel sourire semblable à celui de la Joconde.

Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur des glaciers. Il

leur souriait. Et, en regardant ces énormes blocs de glace debout dans

le ciel froid, il songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout

indivisible.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 161 / 189 题