LÉONARD DE VINCI

I

Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, avait su se poser

en grand protecteur des sciences et des lettres. Après avoir appris sa

nomination, il dit à son frère Julien:

--Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu nous l'a accordé.

Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec une dignité

philosophique, ajouta:

--Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car tout le reste ne

compte pas!

Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de peintres et de

savants.

Lorsque François Ier, après sa victoire sur le pape, exigea de lui en

cadeau la statue nouvellement découverte de Laocoon, Léon X déclara

qu'il se séparerait plutôt d'une relique que de ce chef-d'oeuvre.

Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il aimait davantage

encore ses bouffons. Il dépensait des sommes fantastiques pour des

festins, mais se distinguait par une grande sobriété, étant atteint

d'une affection stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie

incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que son corps, était

dévorée par une plaie secrète: l'ennui, un ennui dont rien ne pouvait

le distraire.

En politique seulement, il retrouvait son véritable tempérament: il

était aussi froidement cruel et aussi parjure qu'Alexandre Borgia.

Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard attendait son tour

d'audience au Vatican en écoutant le récit des prouesses du nain

Baraballo, nouvellement envoyé des Indes à Sa Sainteté.

--Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du peintre son voisin de

banquette qui depuis deux mois n'avait pu encore obtenir d'audience,

savez-vous qu'il existe un moyen de se faire recevoir incontinent par

Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.

Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, sans avoir été

reçu, se retira.

Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par d'étranges

pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. Les préoccupations

matérielles, son insuccès à la cour de Léon X et de Julien de Médicis,

ne le tourmentaient pas, il y était dès longtemps habitué. Et

cependant une inquiétude angoissante s'emparait de lui.

Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, en revenant du

Vatican, son coeur se serrait comme à l'approche d'une grande douleur.

En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter des

planchettes, et, selon son habitude, il se balançait en psalmodiant sa

chanson triste.

Le coeur de Léonard se crispa davantage.

--Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en posant sa main sur la

tête de l'infirme.

--Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le maître un regard

scrutateur, presque raisonnable et même malin. Moi, je n'ai rien. Mais

voilà Giovanni... Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...

--Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura Léonard.

Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit à l'ouvrage.

--Astro, insista Léonard en lui prenant la main. Je te prie, mon ami,

souviens-toi; que voulais-tu dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le

voir de suite. Où est-il?

--Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. Il s'est envolé...

éloigné...

Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus dans sa mémoire.

Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait des sons différents, même des

mots entiers, employant l'un pour l'autre.

--Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. Eh bien! Allons. Je

vous le montrerai. Seulement ne vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.

Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses béquilles, il

précéda Léonard.

Ils montèrent au grenier.

La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement des tuiles

par le soleil. A travers la lucarne filtrait un rayon de soleil, rouge

et poussiéreux. Lorsqu'ils entrèrent, une bande de pigeons effarés

s'envola à grand bruit d'ailes.

--Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant le fond sombre

du grenier.

Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni debout, raidi en

une pose de statue, étrangement grandi et fixant sur lui des yeux

démesurément ouverts.

--Giovanni! cria le maître.

Puis il pâlit et sa voix se brisa.

Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé lui prit la

main. Elle était glacée. Le corps se balança, il était pendu à une

forte corde de soie,--telle qu'en employait le maître pour sa machine

volante,--attachée à un crochet de fer nouvellement vissé dans la

poutre.

Astro s'approcha de la lucarne et regarda.

La maison se trouvait sur une hauteur et dominait les toits, les tours

et les clochers de Rome, la campagne pareille à une mer d'un vert

trouble sous les rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne

brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, Rocca di

Papa, et le ciel où se poursuivaient les hirondelles.

Astro regardait en clignant des yeux et un sourire béat sur les

lèvres, il se balançait, agitait les bras comme des ailes et chantait

sa chanson triste.

Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il ne put, pétrifié par

l'horreur entre ses deux élèves--le mort et le dément.

* * * * *

Quelques jours plus tard, en examinant les papiers de Beltraffio,

Léonard trouva son journal et le lut attentivement:

«La Diablesse blanche--toujours et partout. Qu'elle soit maudite! Le

dernier mystère--le Christ et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en

haut, le ciel en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. Je

remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin que tu me juges».

Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, et Léonard comprit

qu'ils avaient dû être écrits le jour même du suicide de Giovanni.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 158 / 189 题