VIII

Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son médecin, l'évêque

Gaspare Torella, l'avait soumis à un traitement extraordinaire: ayant

fait éventrer un mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre

dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis dans de l'eau

glacée. Non tant par les soins que par une incroyable énergie, César

put vaincre le mal. Durant ces terribles journées, il conserva tout

son calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements,

écoutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand

lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter, par

un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange.

Dans la ville circulaient les plus étranges légendes sur la mort

d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien Marino Sanuto écrivait que le

pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait

dans la chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu se saisir

de la bête, le moribond aurait crié effrayé: «Laisse-le, laisse-le,

c'est le diable! _Lasolo, lasolo, chè il diavolo_». D'autres

rapportaient qu'il aurait répété à plusieurs reprises: «Je viens, je

viens, mais attends encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en

disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur d'Innocent VIII,

Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le

diable, et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. On

assurait également qu'au moment de la mort du pape, à la tête de son

lit apparurent sept démons, et dès qu'il fut mort, son corps commença

à se décomposer, à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche comme

une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect humain, le visage

était devenu noir comme du charbon.

D'après la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester

exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. Mais telle était la terreur

inspirée par la dépouille d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider un

seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on ne put trouver

d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser à six chenapans prêts à tout

pour un verre de vin. Le cercueil ayant été commandé trop court, on

enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert

d'un vieux tapis. On affirmait même que, sans lui accorder l'honneur

d'une bière, on l'avait traîné par les jambes à l'aide d'une corde

jusqu'à la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les

pestiférés.

Mais même après qu'il eut été enterré, une peur superstitieuse

s'emparait du peuple. Il semblait que dans l'atmosphère même de Rome,

déjà imbue des microbes de la malaria, se mêlait un souffle de

putréfaction. Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement

apparut à la messe un chien noir qui courait en décrivant des cercles.

Les habitants du Borgo n'osaient plus sortir de leurs maisons dès la

tombée du crépuscule. En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI

n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, remonter sur

le trône, et qu'alors commencerait le règne de l'Antechrist.

Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la taverne de Jan le

Boiteux, le thèque hussite de l'impasse Sinibaldi.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 143 / 189 题