Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son médecin, l'évêque
Gaspare Torella, l'avait soumis à un traitement extraordinaire: ayant
fait éventrer un mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre
dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis dans de l'eau
glacée. Non tant par les soins que par une incroyable énergie, César
put vaincre le mal. Durant ces terribles journées, il conserva tout
son calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements,
écoutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand
lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter, par
un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange.
Dans la ville circulaient les plus étranges légendes sur la mort
d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien Marino Sanuto écrivait que le
pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait
dans la chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu se saisir
de la bête, le moribond aurait crié effrayé: «Laisse-le, laisse-le,
c'est le diable! _Lasolo, lasolo, chè il diavolo_». D'autres
rapportaient qu'il aurait répété à plusieurs reprises: «Je viens, je
viens, mais attends encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en
disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur d'Innocent VIII,
Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le
diable, et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. On
assurait également qu'au moment de la mort du pape, à la tête de son
lit apparurent sept démons, et dès qu'il fut mort, son corps commença
à se décomposer, à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche comme
une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect humain, le visage
était devenu noir comme du charbon.
D'après la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester
exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. Mais telle était la terreur
inspirée par la dépouille d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider un
seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on ne put trouver
d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser à six chenapans prêts à tout
pour un verre de vin. Le cercueil ayant été commandé trop court, on
enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert
d'un vieux tapis. On affirmait même que, sans lui accorder l'honneur
d'une bière, on l'avait traîné par les jambes à l'aide d'une corde
jusqu'à la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les
pestiférés.
Mais même après qu'il eut été enterré, une peur superstitieuse
s'emparait du peuple. Il semblait que dans l'atmosphère même de Rome,
déjà imbue des microbes de la malaria, se mêlait un souffle de
putréfaction. Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement
apparut à la messe un chien noir qui courait en décrivant des cercles.
Les habitants du Borgo n'osaient plus sortir de leurs maisons dès la
tombée du crépuscule. En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI
n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, remonter sur
le trône, et qu'alors commencerait le règne de l'Antechrist.
Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la taverne de Jan le
Boiteux, le thèque hussite de l'impasse Sinibaldi.