Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà préparés pour la
démarcation du grand méridien qui devait passer à trois cent
soixante-dix milles portugais au sud des îles Açores et du Cap-Vert.
Cet endroit avait été spécialement choisi parce que Colomb avait
affirmé que là se trouvait «le nombril de la terre», une excroissance
en forme de poire pareille à un mamelon de femme, une montagne
atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté la présence par
la déclinaison de l'aiguille aimantée, lors de son premier voyage.
Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre avec cette même
croix dans laquelle était incrustée l'émeraude à la Vénus Callipyge,
et, trempant un fin pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan
Atlantique, du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne pacificatrice.
Toutes les îles et toutes les terres découvertes et à découvrir à
l'est de cette ligne appartenaient à l'Espagne; à l'ouest, au
Portugal. Ainsi, d'un seul geste de sa main, il avait divisé le globe
de la terre, comme une pomme.
A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel et magnifique,
plein de la conscience de sa puissance, ressemblant au César-Pape
prédit par lui, unificateur des deux mondes--terrestre et céleste.
Ce même jour, le soir, dans ses appartements du Vatican, César Borgia
offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux, un festin auquel étaient
conviées cinquante des plus belles «nobles courtisanes» romaines,
_meretrices honestæ nuncupatæ_.
* * * * *
Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable pour l'Église
romaine, illustrée par deux grands événements: la division du globe
terrestre et l'institution de la censure ecclésiastique.
Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à son regard. Rentré
chez lui, il écrivit dans son journal:
«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en soi, un dieu et un
animal, liés ensemble.»
Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique:
«Il me semble que les gens à âme basse, à passions méprisables, ne
sont pas dignes d'une aussi belle structure du corps que les gens de
grande raison et de profonde observation: il suffirait aux premiers
d'un sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre pour
rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont pas autre chose que
les couloirs de la nourriture, les remplisseurs de fosses à ordures.
Ils ne ressemblent aux hommes que par le visage et la voix--pour le
reste, ils sont au-dessous des brutes.»
Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant à son
tableau de saint Jérôme.
Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux fixés sur le
crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre, la poitrine avec une
telle force, que le lion apprivoisé couché à ses pieds le contemplait,
la gueule ouverte, comme s'il plaignait l'homme en un long
rugissement. Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard, la
_Léda_ _au Cygne_ si voluptueuse jusque dans les flammes du bûcher de
Savonarole. Et de nouveau pour la millième fois, Giovanni se demanda:
lequel de ces deux infinis était le plus proche du coeur du maître ou
bien tous les deux également?