XIV

Au début de mars 1503, César revint à Rome.

Le pape proposa aux cardinaux de récompenser son héroïsme par la

distinction la plus haute que l'Église romaine donnât à ses

défenseurs: la «Rose d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours

après devait avoir lieu l'ordination.

Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient sur la cour

du Belvédère, s'assembla la Curie romaine et les ambassadeurs.

Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses dans son

pluvial, éventé par les porteurs d'écran, lourd mais ferme, le pape

Alexandre VI, septuagénaire au visage imposant et bienveillant en même

temps, gravit les marches du trône.

Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un signe du maître des

cérémonies, l'Allemand Johann Burghardt, pénétrèrent dans la salle les

gardes-du-corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc,

messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le glaive du porte-drapeau de

l'Église Romaine.

Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: la déesse

de la Fidélité sur son trône, avec cette inscription: «La Fidélité est

plus forte que l'arme»; Jules César sur son char triomphal «Ou

César--ou rien».--Le passage du Rubicon, avec ces mots: «Le sort en

est jeté», et enfin le sacrifice au boeuf Apis offert par de jeunes

prêtresses nues, brûlant l'encens auprès de la victime humaine; sur

l'autel cette inscription: _Deo Optimo Maximo Hosia_ et au-dessous _In

nomine Cæsaris omen_.--La victime humaine offerte au dieu animal

prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures

et ces inscriptions avaient été commandées au moment où César

projetait le meurtre de son frère Giovanni Borgia pour hériter de lui

du glaive de capitaine porte-drapeau de l'Église Romaine.

Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du haut béret ducal

surmonté de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines.

Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla et baisa la croix

de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Père.

Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose d'or, merveille de

joaillerie, portant dans son coeur un petit calice laissant goutter le

Saint-Chrême, qui répandait un parfum de rose.

Le pape se leva et dit d'une voix émue:

--Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui symbolise la joie des

deux Jérusalem, terrestre et céleste, l'Église combattante et

triomphante, la béatitude des justes, la beauté des couronnes

inflétries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que

cette Rose. _Amen._

César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.

Le pape ne put se contenir; selon l'expression d'un témoin: «La chair

cria en lui». Interrompant l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la

grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains

tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son gros corps se

tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il balbutia:

--Mon enfant!... César!... César!

Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente.

Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant et riant à la fois.

De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes cloches

de Rome lui répondirent et du fort des Saints-Anges éclata une salve

d'artillerie.

--Vive César! cria la garde romagnole massée dans la cour du

Belvédère.

Le duc sortit sur le balcon.

Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l'éclat

des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa

tête, la Rose d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme,

pour la foule, mais un dieu.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 134 / 189 题