La première oeuvre de Léonard fut un carton pour une tenture tissée en
Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le
dessin représentait Adam et Ève.
Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude que, d'après
un témoin, «la raison était confondue à la pensée qu'un homme pût
avoir une patience semblable». Du serpent Satan aux traits efféminés
émanait un charme tentateur et il semblait qu'on l'entendit dire:
«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous goûterez
au fruit défendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux,
connaissant le bien et le mal.»
Et la femme tendait la main vers l'arbre de la Science avec ce sourire
d'audacieuse curiosité avec lequel saint Thomas, de Verrochio,
plongeait ses doigts dans les plaies du Christ.
Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin de Vinci qui
l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda à Léonard de peindre un
sujet quelconque sur une rondelle de bois, une «rotella», qu'on
employait dans la décoration extérieure des maisons.
L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant pour le moins
autant d'horreur que la tête de Méduse.
Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf lui, il amassa des
lézards, des serpents, des grillons, des araignées, des cloportes, des
phalènes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux
monstrueux. Choisissant, réunissant, grossissant différentes parties
de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et réel
pourtant, progressivement forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la
même clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule
géométrique d'une autre.
On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de rocher, et il
semblait qu'on entendît bruire sur la terre son ventre annelé, noir,
brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empestée,
les yeux des flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus
surprenant était que l'horreur de ce monstre captivait et attirait à
l'égal de la beauté.
Léonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, où
l'atmosphère infectée par la décomposition des reptiles morts, était
presque irrespirable. Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce
moment il ne s'en apercevait même pas.
Enfin il annonça à son père que la rondelle était prête et qu'il
pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro vint, Léonard le pria
d'attendre dans une autre pièce et, retournant dans l'atelier, il posa
le tableau sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les
volets de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» et appela son
père. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula. Il lui
semblait qu'il voyait devant lui un monstre vivant. Après avoir suivi
sur son visage, d'un regard scrutateur, le changement de l'expression
de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un sourire:
--Le tableau atteint son but, produit l'impression que je désirais.
Prenez-le, il est à vous.
En 1481, Léonard reçut des moines de San Donato, à Scopetto, la
commande d'un tableau pour le maître-autel: _l'Adoration des Mages_.
Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance de
l'anatomie et de l'expression des sentiments humains dans les
mouvements du corps, telles qu'on ne les avait jamais vues chez aucun
maître jusqu'à lui.
Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait
achever aucune de ses oeuvres. A la poursuite de la perfection
insaisissable, il se créait des difficultés que le pinceau ne pouvait
vaincre. Selon les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du
désir en empêchait la réalisation».
La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, mourut toute jeune.
Il se maria une troisième fois avec Margareta, fille de ser Francesco
di Jacopo di Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La
belle-mère ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après la naissance
de ses deux fils, Antonio et Juliano.
Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, lui venait
en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses
enfants légitimes pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre de
sorcière».
Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il avait aussi des
ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la grande amitié existant entre le
maître et l'élève, en un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La
calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard étant le plus
bel adolescent de Florence, fuyait la société des femmes. «Tout son
être reflétait un tel rayonnement de beauté, disait un de ses
contemporains, que l'âme la plus triste se réjouissait à sa vue.»
Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio et s'installa
seul, chez lui. Alors déjà on parlait de ses «opinions hérétiques» et
de son «impiété». Le séjour à Florence devenait pour Léonard de plus
en plus pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande
avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne sut pas lui plaire. De
ceux qui l'approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de
cour. Il n'aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de
l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en pourparlers secrets
par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Égypte, Caït Bey, avec le
«diodorio» de Syrie afin d'entrer à son service au titre de principal
constructeur, quoique sachant que pour cela, il devait se convertir au
mahométisme.
Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il devrait vivre. Il
sentait qu'en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva.
Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d'une tête
de cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent à Lorenzo le
Magnifique. Il proposa à l'inventeur de se rendre à Milan pour en
faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More.
En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence et se rendit à
Milan, non en qualité d'artiste peintre et de savant, mais seulement
comme «musicien de cour», _senatore di lira_. Avant son départ, il
écrivait au duc Sforza:
«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences de tous
ceux qui se donnent pour maîtres dans l'art d'inventer des instruments
de guerre et ayant trouvé que leurs instruments ne diffèrent
aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans
vouloir faire injure à personne, de faire connaître à Votre
Excellence, certains secrets qui me sont propres, brièvement énumérés
ci-dessous:
«1. J'ai un procédé pour construire des ponts très légers, très
faciles à transporter, grâce auxquels l'ennemi peut être poursuivi
et mis en fuite; d'autres encore plus solides, qui résistent au
feu et à l'assaut et sont aisés à poser et à enlever. Je connais
également le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.
»2. Dans le cas d'investissement d'une place, je sais comment
chasser l'eau des fossés et faire diverses échelles d'escalade et
autres instruments similaires.
»3. _Item._ Si par suite de la hauteur ou de la force d'une
position, la place ne peut être bombardée, j'ai un moyen de miner
toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres.
»4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à transporter,
qui lance des matières inflammables, causant grand dommage à
l'ennemi et aussi grande terreur par la fumée.
»5. _Item._ Au moyen de passages souterrains étroits et tortueux,
faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les
fossés ou sous un fleuve.
»6. _Item._ Je puis construire des voitures couvertes, sûres et
indestructibles, portant de l'artillerie qui, entrant dans les
rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que
l'infanterie peut suivre sans obstacles.
»7. Je puis construire des canons, mortiers, engins à feu, de
forme utile et belle et différents de ceux en usage.
»8. Où l'usage du canon est impraticable je puis le remplacer par
des catapultes et engins pour lancer des traits d'admirable
efficacité et jusqu'ici inconnus; bref, quel que soit le cas, je
puis imaginer des moyens infinis d'attaque.
»9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de nombreux
engins de la plus grande puissance à la fois pour l'attaque et la
défense; vaisseaux qui résistent au feu le plus rude, poudres ou
vapeurs.
»10. En temps de paix, je crois que je puis égaler n'importe qui
en architecture et en construisant des monuments privés ou publics
et en conduisant de l'eau d'un endroit à un autre.
»Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite;
en peinture je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse
être. En outre, je m'engagerais à exécuter le cheval de bronze en
la mémoire éternelle de votre père et de la très illustre maison
de Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées vous
paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d'en faire
l'essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira à Votre
Excellence, à laquelle je me recommande en toute humilité.