VI

Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de Sforza.

Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait quitté la cour,

s'était installé dans sa villa solitaire, au pied des Alpes, à cinq

heures de route de Milan, et s'y prit à y vivre en philosophe, loin

des vanités du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant à la

musique et aux sciences occultes dont il était grand amateur, ce qui

faisait dire que messer Girolamo s'occupait de magie noire pour

évoquer l'âme de sa femme défunte.

L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli souvent venaient

le voir et passaient des nuits entières à discuter les secrets des

idées platoniciennes et les lois de Pythagore. Mais le plus grand

plaisir du maître était les visites de Léonard.

Comme il travaillait au percement du canal Martésien, l'artiste se

trouvait souvent dans ces parages et la situation de la splendide

villa lui plaisait. Vaprio se trouve sur la rive gauche de la rivière

Adda. Là, le cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes.

Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes froides, vertes,

tumultueuses, indomptables; et à côté d'elle le canal calme, lisse

comme un miroir, glisse entre des berges égales. Cette opposition

paraissait à l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne

pouvait décider ce qui était plus beau de la création du cerveau

humain et de la volonté humaine, sa propre création, le canal, ou bien

de sa soeur sauvage, l'Adda furieuse? Son coeur comprenait également

ces deux courants. Du haut de la dernière terrasse du jardin on

découvrait la verte vallée de la Lombardie, Bergame, Trevilio, Crémone

et Brescia. En été, le parfum des foins embaumait ces prés à perte de

vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient jusqu'à leurs

cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient les poires, les pommes,

les cerises, et toute la vallée semblait un énorme jardin.

Au nord se détachaient les noires montagnes de Côme; au-dessus,

s'élevaient en demi-cercle les premiers contreforts des Alpes, et

encore plus haut, dans les nuages, scintillaient les cimes neigeuses,

roses et dorées.

En même temps que lui se trouvaient à la villa fra Luca Paccioli et

l'alchimiste Sacrobosco, dont la maison avait été détruite par les

Français. Léonard les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il

devint vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco.

Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps évité. Mais une

fois, comme il entrait dans la chambre de Léonard pour exécuter une

commission de son père, il vit les verres multicolores dont se servait

l'artiste pour étudier les teintes complémentaires. Léonard lui

proposa de regarder au travers. L'amusement plut à l'enfant. Les

objets connus prenaient un aspect féerique, sombre, radieux, agressif

ou tendre, selon que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu,

rouge, violet ou vert. De même, une autre invention de Léonard le

captiva: la chambre obscure. Lorsque sur une feuille de papier blanc

apparaissaient les tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir

tourner les roues du moulin, tourbillonner une bande de choucas

au-dessus du clocher de l'église, ou le petit âne gris Peppo marcher

sur la route, Francesco, ravi, battait des mains.

A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement; la

grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique l'ennuyait. Mais la

science de Léonard était tout autre. Elle semblait à l'enfant

intéressante comme une fable. Les appareils de mécanique, d'optique,

d'acoustique, l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au soir,

il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard. Avec les hommes

l'artiste était dissimulé, car il savait que le moindre mot imprudent

pouvait lui attirer un soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il

parlait de tout avec confiance et simplicité. Non seulement il

apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien des choses. Et

se souvenant de la parole du Christ: «En vérité, en vérité, je vous

le dis, si vous ne devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer

dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni dans le royaume de

la science.»

A ce moment, il écrivait son _Traité des Étoiles_.

Durant les nuits de mars, lorsque la première haleine du printemps

soufflait dans l'air froid encore, il se tenait sur le toit de la

maison avec Francesco, observait les étoiles, dessinait les taches de

la lune pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient

pas de contours.

A travers un trou fait dans une feuille de papier à l'aide d'une

aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles privées de rayons,

pareilles à des petites boules claires.

--Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes, cent fois, mille fois

plus grands que le nôtre. Aux habitants des autres planètes, la terre

apparaît semblable à ces étoiles.

--Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait Francesco.

--D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne voyons pas.

--Et derrière?

--D'autres encore.

--Et à la fin, tout à fait à la fin?

--Il n'y a pas de fin, pas de limites.

--Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont la main trembla

dans celle de Léonard. Où donc alors, messer Leonardo, où donc est le

paradis, les anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur

son trône, et le Fils et le Saint-Esprit?

Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout, dans tous les grains

de sable, dans tous les soleils, dans toutes les étoiles, mais il eut

pitié de la foi enfantine et se tut.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 104 / 189 题