XII

Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la

mathématique. Tantôt il se levait et marchait fiévreusement dans la

pièce, tantôt il s'asseyait, commençait un dessin et de suite

l'abandonnait. Dans son coeur s'agitait une inquiétude vague, comme

s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pensée

revenait toujours au même point.

Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis à son retour

chez lui Leonardo, à sa période de calme durant laquelle il le croyait

guéri, entièrement pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la

nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus

piteux, plus égaré.

Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le

quitter à nouveau; devinait la lutte qui s'opérait dans le coeur de

son élève, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre

les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il devait

chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage.

--Si je savais comment le soulager, pensait Léonard.

Il eut un sourire amer:

--Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement raison quand ils

disent que j'ai le mauvais oeil...

Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa à une

porte, et ne recevant pas de réponse, l'ouvrit.

L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la pluie crépiter

sur le toit et le vent hurler. Une lampe brûlait faiblement devant une

image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc.

Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné comme les

enfants malades, les genoux repliés, la tête cachée dans l'oreiller.

--Giovanni, tu dors? murmura le maître.

Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard un regard

dément, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que

Léonard avait vue dans les yeux de Maïa.

--Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....

Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement la main sur

son front:

--Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... j'ai eu un rêve

effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, continua-t-il en le

dévisageant avec méfiance.

Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front:

--Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?

Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à nouveau Léonard, les

coins de ses lèvres s'affaissèrent, tremblèrent et, joignant les

mains, il balbutia:

--Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en aller de mon gré et

je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis

vis-à-vis de vous un misérable, un traître...

Léonard l'embrassa et l'attira à soi.

--Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! Est-ce que je ne vois

pas combien tu souffres? Si tu te crois fautif de quoi que ce soit

vis-à-vis de moi,--je te pardonne tout,--peut-être toi aussi me

pardonneras-tu un jour...

Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, subitement, en un

élan irrésistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa

poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie.

--Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si

jamais je vous quitte, maître, ne croyez pas que ce soit parce que je

ne vous aime pas! Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des

idées folles... Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, non!

Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon père fra Benedetto.

Personne ne peut vous aimer autant que moi.....

Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait

comme un enfant:

--Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, mon petit,

pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui a dû encore te conter

quelques sottises. Pourquoi l'écoutes-tu? Il est intelligent et

malheureux aussi: il m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a

bien des choses qu'il ne comprend pas.....

Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître un regard

scrutateur et dit:

--Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas moi... Mais _lui_...

--Qui, lui? demanda Léonard.

Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau s'emplirent

d'effroi.

--Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il ne faut pas

parler de _lui_...

Léonard le sentit trembler dans ses bras.

--Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et tendre que prennent les

docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose

sur le coeur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, Giovanni,

entends-tu? Cela t'apaisera.

Et après un instant de silence:

--Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?

Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard et lui chuchota:

--De votre sosie...

--De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?

--Non, réellement...

Léonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni délirait.

--Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la

nuit?

--Non. Mais tu dois bien le savoir?

--Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, maître,

maintenant je suis certain que c'était _lui_.

--Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il

arrivé?

Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il

espérait que cet aveu le soulagerait.

--Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il est venu chez moi,

comme vous ce soir, à la même heure; il s'est assis sur mon lit, comme

vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage

était semblable au vôtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas

gaucher. Et de suite cela m'a fait penser que ce ne devait pas être

vous, et il savait ce à quoi je songeais, mais il feignait de

l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit:

«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie

pas.» Alors j'ai tout compris.

--Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?

--Puisque je l'ai vu _lui_ comme je vous vois! Et qu'il m'a parlé...

--De quoi?

Giovanni cacha sa figure dans ses mains.

--Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te

tourmenterais.

--Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'était que mécanique,

que tout ressemblait à cet horrible engin pareil à une araignée

qu'il... ou plutôt non... que vous avez inventé...

--Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! si! Tu as vu chez moi

le dessin d'une machine de guerre?

--Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes

appelaient Dieu est la force éternelle qui fait mouvoir l'araignée et

que tout lui était égal, la vérité et le mensonge, le bien et le mal,

la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est

mathématicien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas

cinq...

--Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je sais...

--Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. Écoutez,

maître. Il m'a dit que le Christ était venu pour rien sur la terre,

qu'il est mort et n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son

cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu pitié de moi,

m'a consolé en me disant: «Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de

Christ, mais il y a l'amour; le grand amour, fils de la science

parfaite; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de

vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des

miracles et de l'ignorance; maintenant, de la force, de la vérité et

de la science, car le serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de

l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces

paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit et il est

parti en me disant qu'il reviendrait...

Léonard écoutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait

plus du délire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni

pénétrait dans la plus secrète profondeur de son coeur.

--Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant lentement du

maître, le plus répugnant de tout cela était qu'en me disant tout

cela, il souriait... oui, oui... tout à fait comme vous maintenant...

comme vous!

Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il repoussa Léonard avec un

cri dément:

--Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom de Dieu va-t'en,

maudit!

Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:

--Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en effet, qu'il vaut

mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'Écriture dit: «Celui qui

a peur n'est pas parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me

craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et

folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de

sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux

qui m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi,

Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Léonard ne reviendra jamais

chez toi...

Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. «Est-ce bien

cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, et au même instant il

sentit que si le mensonge était nécessaire pour le sauver--il était

prêt à mentir. Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du maître.

--Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je vous crois... Vous

verrez, je chasserai ces horribles pensées... Seulement,

pardonnez-moi, maître, ne m'abandonnez pas!

Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.

--Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant,

ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici.

Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce que tu

sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, viens, tu m'aideras.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 92 / 189 题