Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère delle Grazie pour
travailler au visage du Christ.
Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les
pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste
vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument
gris pommelé.
--Et Gianino? demanda Léonard.
Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.
--Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte.
--Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?
--Depuis quatre jours.
Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser
l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina.
Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie.
Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller au puits,
il entendit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que
prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était
coutumier, mais que personne ne craignait.
--Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval
par le vétérinaire?
--Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins!
--Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient...
--Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas
dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez.
--Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet
idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su
ce qu'était l'anatomie?
Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond
mépris, murmura:
--L'anatomie!
--Vaurien!... Va-t'en de ma maison!
Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que
l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de
rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de
chevaux.
--Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio.
Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma
faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin.
--Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonné...
Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il
ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la
bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront.
Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.
--Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro ennuyé d'attendre.
--Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du
foin, savoir si cette canaille dit la vérité.
Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.
Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les
instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la
couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque
minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de
sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il
respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté,
ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et
calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront à bout
de tout.
--Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie,
voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis
embrouillé...
--Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander quelque chose.
Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce
vrai?
--C'est vrai.
--Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec
une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le
visage sévère de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer le
foin des chevaux. Tu te souviens...
--Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.
--Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, réfléchis
toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin?
Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux.
Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le
maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître.
--Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la
maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?
--Marco! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la
semaine dernière, je t'ai donné trente florins.
--Trente florins! Dont il faut déduire: quatre prêtés à Paccioli; deux
à Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour
votre anatomie; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats
d'or pour ce grand diable bigarré...
--Tu veux parler de la girafe?
--Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous
nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle
crèvera.
--Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, j'en étudierai
l'anatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes.
--Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, sans toutes ces
fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines,
nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain
quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela?
--Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je
sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que
j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont
absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause...
Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se
taisait, sombre, les yeux baissés.
--Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas
de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne
s'est vue.
--Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco.
Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne
recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous
les jours: «Demain et demain»... Il se moque de nous...
--Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai
comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en
corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie
mauvaise Pâque!
Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien.
--Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,--et subitement sur
ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et
protectrice.--Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous
y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent
pas de foin...
Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel,
qu'il envoyait à sa vieille mère malade.
--Il s'agit bien du foin! cria Léonard.
Et épuisé, il s'affala sur une chaise.
Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid
vif.
--Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois
prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce
que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...
--A qui?
--A Arnoldo.
Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit.
--A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que c'est un démon pire que
n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître,
maître, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?
Léonard baissa la tête.
--Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas...
Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux:
--Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble...
Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme
rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice
jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros
livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait
une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les
calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions
et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de
plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets,
les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, trouvait simplement des
annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense
de la cape de Salario:
Drap d'argent 15 lires 4 soldi.
Velours pourpre 9 -- »
Galons 9 -- 9 soldi.
Boutons 9 -- 12 »
Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table.
Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage
du maître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard: «Le
nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu en lui avec le nouveau
titan Prométhée.» Il songea en souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan,
mais pareil à nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh!
le bon et pauvre homme!...»
X
Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait prévu arriva: Léonard ne
pensait pas plus à l'argent que s'il n'existait pas. Déjà dès le
lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante
pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage
de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres
deniers.
En dépit des supplications de Léonard, le trésorier ducal n'avait pas
encore payé les appointements. A ce moment le duc lui-même avait
besoin d'argent pour les préparatifs de sa guerre contre la France.
Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de lui prêter, même à ses
élèves.
Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau de Sforza. La
statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout était
prêt. Mais lorsque l'artiste présenta le compte du bronze, Le More
s'effara, se fâcha et refusa même une audience.
Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière extrémité, Léonard
écrivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouvé dans
les papiers de Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait au
balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander.
«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorbé par de
plus graves affaires, mais cependant, craignant que mon silence ne
soit cause de la colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose
rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, condamnés au
silence...
»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...
»Les autres personnages au service de Votre Altesse Sérénissime, qui
ont des revenus indépendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art
que j'aimerais pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...
»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prêt à obéir. Je ne
parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est guère le moment...
»Je suis navré que par suite de la nécessité où je me trouve de gagner
mon existence, je sois forcé d'interrompre mon travail et de m'occuper
de bêtises. J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je
n'avais que cinquante ducats.
»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...
»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»