XII

Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ne quittait pas

ses vêtements noirs déchiquetés et, sans s'asseoir à table, mangeait

sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. «Après la

mort de la duchesse, écrivait dans ses _Lettres secrètes_ Marino

Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dévot, suit tous les

offices, jeûne, vit dans la continence,--du moins on le dit,--et dans

toutes ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la journée,

préoccupé par les affaires de l'État, le duc se trouvait distrait,

bien que là encore Béatrice lui manquât. Mais, la nuit, l'ennui le

rongeait doublement. Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de

seize ans, époque de son mariage, autoritaire, vive comme une

écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait

dans les armoires afin de ne pas paraître aux réceptions solennelles,

si vierge que, durant trois mois après leurs épousailles, elle se

défendait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la

dent, comme une amazone.

Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva encore d'elle, la

vit en sa propriété favorite de Cusnago, qu'elle aimait tant. En

s'éveillant, le duc s'aperçut que ses oreillers étaient humides de

larmes.

Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du cercueil de sa

femme, déjeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la

question qui, à ce moment, bouleversait tous les théologiens

d'Italie,--l'immaculée conception de la Vierge Marie. Puis au

crépuscule, sortant directement du monastère, le duc se dirigea vers

la demeure de madonna Lucrezia.

Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa _crainte de Dieu_,

non seulement il n'avait pas abandonné ses maîtresses, mais il

s'était, au contraire, davantage attaché à elles. Les derniers temps,

madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la

réputation d'«héroïne savante», _dotta eroina_, comme on s'exprimait

alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était simple et bonne, quoiqu'un

peu exaltée. La mort de Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action

chevaleresque, semblable à celles qu'elle lisait dans les romans et

dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida d'unir son amour à

celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord,

l'évita et la jalousa, mais _l'héroïne savante_ la désarma par sa

magnanimité. Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange

amitié féminine.

L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de Ludovic. La

comtesse Cecilia désira en être la marraine et, avec une tendresse

exagérée,--bien qu'elle eût elle-même des enfants du duc,--elle se

prit à s'occuper de l'enfant, de son _petit-fils_, comme elle

l'appelait. Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses s'étaient

réconciliées. Il commanda à son poète un sonnet dans lequel Cecilia et

Lucrezia étaient comparées au _crépuscule_ et à _l'aurore_.

Lorsqu'il entra dans le calme _studio_ du palais Crivelli, il aperçut

les deux femmes assises côte à côte près de la cheminée. Comme toutes

les dames de la cour, elles portaient le grand deuil.

--Comment se sent Votre Altesse? lui demanda Cecilia, «le crépuscule»

opposé à l'«aurore», mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses

cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les

eaux calmes des lacs de montagne.

Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa

santé. Ce soir-là, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais

il prit un air langoureux, soupira profondément et dit:

--Jugez vous-même, madonna, quel peut-être l'état de ma santé! Je ne

songe qu'à une chose: rejoindre le plus vite possible ma colombe...

--Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas ainsi, s'écria Cecilia,

c'est un grand péché! Si madonna Béatrice vous entendait!... Toutes

nos peines viennent de Dieu et nous devons les accepter avec

reconnaissance...

--Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure pas. Je sais que le

Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui

pleurent, est-il dit, ils se consoleront.

Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, il leva les

yeux au plafond:

--Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, de ne pas avoir

abandonné le malheureux veuf!

Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa

poche. L'un était l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca

au monastère delle Grazie.

--Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous pas cette terre?

--La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, je n'aime plus

rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme?

Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse,

câlinement, lui ferma la bouche de sa main rose.

--Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.

Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et malin reparut sur

ses lèvres.

Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des terres, prés,

bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, faite par le duc à madonna

Lucrezia Crivelli et à son fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation

comprenait également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée

par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut les dernières lignes

de l'acte: «Cette femme, dans ses merveilleuses et rares relations

amoureuses, nous a prouvé un tel dévouement et des sentiments si

élevés, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie

béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»

Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de

larmes maternelles:

--Tu vois, petite soeur, je te disais qu'il avait un coeur d'or!

Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche héritier de Milan!

--Quelle date aujourd'hui? demanda le More.

--Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.

--Le 28! répéta-t-il pensif.

Juste à cette date, un an auparavant, la défunte duchesse était venue

à l'improviste au palais Crivelli et avait failli trouver son mari

auprès de sa maîtresse.

Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était clair et

douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, le feu de même flambait

dans la cheminée et au-dessus dansaient les Amours nus qui jouaient

avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde,

couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau Baluca

Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte était

ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se

profilait l'armoire dans laquelle le duc s'était caché.

Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce même instant,

entendre frapper à la porte d'entrée, voir arriver la servante

affolée, criant: «Madonna Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde,

comme un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix de «son

admirable fillette». Hélas! tout était fini à jamais!

Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes roulèrent le

long de ses joues.

--Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! s'écria la comtesse Cecilia

émue. Câline-le donc! câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment

n'as-tu pas honte?

Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant.

Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût de cette anormale

amitié. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit.

Néanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit à travers ses

larmes et appuya la main de Lucrezia sur son coeur.

Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint

douze ans auparavant par Léonard, elle chanta _la vision_ de

Pétrarque:

_Levommi il pensier in parte ov'era

Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra._

Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs

fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras

dans le vide:

--Et avant le soir j'ai fini ma journée!

--Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble

qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... O Bice, Bice!

Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps

cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait

honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperçut,

se leva, et désignant le duc à Lucrezia,--telle une soeur confiant à

sa soeur son frère malade--elle sortit, non dans la chambre, mais du

côté opposé, et ferma la porte. Le «Crépuscule» ne jalousait pas

«l'Aurore», car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle

et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante

sa toison rousse.

Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque

grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice

n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un

sourire polisson.

--Tu es comme une nonne--toute noire! dit-il en riant--et il couvrit

de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien

elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche!

Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair

brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étoffe de

deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre

flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en

brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau,

les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la

flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils

chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le

duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur

le point d'éclater de rire contenu.

De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de

la comtesse Cecilia:

_Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.

La rividi, più bella e meno altera._

Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient

comme des fous.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 79 / 189 题