Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ne quittait pas
ses vêtements noirs déchiquetés et, sans s'asseoir à table, mangeait
sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. «Après la
mort de la duchesse, écrivait dans ses _Lettres secrètes_ Marino
Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dévot, suit tous les
offices, jeûne, vit dans la continence,--du moins on le dit,--et dans
toutes ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la journée,
préoccupé par les affaires de l'État, le duc se trouvait distrait,
bien que là encore Béatrice lui manquât. Mais, la nuit, l'ennui le
rongeait doublement. Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de
seize ans, époque de son mariage, autoritaire, vive comme une
écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait
dans les armoires afin de ne pas paraître aux réceptions solennelles,
si vierge que, durant trois mois après leurs épousailles, elle se
défendait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la
dent, comme une amazone.
Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva encore d'elle, la
vit en sa propriété favorite de Cusnago, qu'elle aimait tant. En
s'éveillant, le duc s'aperçut que ses oreillers étaient humides de
larmes.
Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du cercueil de sa
femme, déjeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la
question qui, à ce moment, bouleversait tous les théologiens
d'Italie,--l'immaculée conception de la Vierge Marie. Puis au
crépuscule, sortant directement du monastère, le duc se dirigea vers
la demeure de madonna Lucrezia.
Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa _crainte de Dieu_,
non seulement il n'avait pas abandonné ses maîtresses, mais il
s'était, au contraire, davantage attaché à elles. Les derniers temps,
madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la
réputation d'«héroïne savante», _dotta eroina_, comme on s'exprimait
alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était simple et bonne, quoiqu'un
peu exaltée. La mort de Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action
chevaleresque, semblable à celles qu'elle lisait dans les romans et
dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida d'unir son amour à
celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord,
l'évita et la jalousa, mais _l'héroïne savante_ la désarma par sa
magnanimité. Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange
amitié féminine.
L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de Ludovic. La
comtesse Cecilia désira en être la marraine et, avec une tendresse
exagérée,--bien qu'elle eût elle-même des enfants du duc,--elle se
prit à s'occuper de l'enfant, de son _petit-fils_, comme elle
l'appelait. Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses s'étaient
réconciliées. Il commanda à son poète un sonnet dans lequel Cecilia et
Lucrezia étaient comparées au _crépuscule_ et à _l'aurore_.
Lorsqu'il entra dans le calme _studio_ du palais Crivelli, il aperçut
les deux femmes assises côte à côte près de la cheminée. Comme toutes
les dames de la cour, elles portaient le grand deuil.
--Comment se sent Votre Altesse? lui demanda Cecilia, «le crépuscule»
opposé à l'«aurore», mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses
cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les
eaux calmes des lacs de montagne.
Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa
santé. Ce soir-là, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais
il prit un air langoureux, soupira profondément et dit:
--Jugez vous-même, madonna, quel peut-être l'état de ma santé! Je ne
songe qu'à une chose: rejoindre le plus vite possible ma colombe...
--Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas ainsi, s'écria Cecilia,
c'est un grand péché! Si madonna Béatrice vous entendait!... Toutes
nos peines viennent de Dieu et nous devons les accepter avec
reconnaissance...
--Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure pas. Je sais que le
Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui
pleurent, est-il dit, ils se consoleront.
Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, il leva les
yeux au plafond:
--Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, de ne pas avoir
abandonné le malheureux veuf!
Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa
poche. L'un était l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca
au monastère delle Grazie.
--Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous pas cette terre?
--La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, je n'aime plus
rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme?
Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse,
câlinement, lui ferma la bouche de sa main rose.
--Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.
Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et malin reparut sur
ses lèvres.
Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des terres, prés,
bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, faite par le duc à madonna
Lucrezia Crivelli et à son fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation
comprenait également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée
par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut les dernières lignes
de l'acte: «Cette femme, dans ses merveilleuses et rares relations
amoureuses, nous a prouvé un tel dévouement et des sentiments si
élevés, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie
béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»
Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de
larmes maternelles:
--Tu vois, petite soeur, je te disais qu'il avait un coeur d'or!
Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche héritier de Milan!
--Quelle date aujourd'hui? demanda le More.
--Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.
--Le 28! répéta-t-il pensif.
Juste à cette date, un an auparavant, la défunte duchesse était venue
à l'improviste au palais Crivelli et avait failli trouver son mari
auprès de sa maîtresse.
Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était clair et
douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, le feu de même flambait
dans la cheminée et au-dessus dansaient les Amours nus qui jouaient
avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde,
couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau Baluca
Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte était
ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se
profilait l'armoire dans laquelle le duc s'était caché.
Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce même instant,
entendre frapper à la porte d'entrée, voir arriver la servante
affolée, criant: «Madonna Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde,
comme un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix de «son
admirable fillette». Hélas! tout était fini à jamais!
Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes roulèrent le
long de ses joues.
--Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! s'écria la comtesse Cecilia
émue. Câline-le donc! câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment
n'as-tu pas honte?
Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant.
Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût de cette anormale
amitié. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit.
Néanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit à travers ses
larmes et appuya la main de Lucrezia sur son coeur.
Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint
douze ans auparavant par Léonard, elle chanta _la vision_ de
Pétrarque:
_Levommi il pensier in parte ov'era
Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra._
Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs
fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras
dans le vide:
--Et avant le soir j'ai fini ma journée!
--Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble
qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... O Bice, Bice!
Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps
cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait
honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperçut,
se leva, et désignant le duc à Lucrezia,--telle une soeur confiant à
sa soeur son frère malade--elle sortit, non dans la chambre, mais du
côté opposé, et ferma la porte. Le «Crépuscule» ne jalousait pas
«l'Aurore», car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle
et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante
sa toison rousse.
Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque
grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice
n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un
sourire polisson.
--Tu es comme une nonne--toute noire! dit-il en riant--et il couvrit
de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien
elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche!
Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair
brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étoffe de
deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre
flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en
brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau,
les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la
flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils
chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le
duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur
le point d'éclater de rire contenu.
De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de
la comtesse Cecilia:
_Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.
La rividi, più bella e meno altera._
Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient
comme des fous.