JACQUES I, 8.

I

Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio comme novice

au couvent de San Marco.

Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496, Savonarole, assis

devant sa table dans sa cellule, relatait la vision qu'il avait eue de

deux croix au-dessus de la ville de Rome--l'une noire dans un souffle

destructeur, la croix de la colère de Dieu--l'autre d'azur portant

l'inscription: «Je suis la Miséricorde.»

Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers les barreaux

de la fenêtre de la cellule aux murs blanchis à la chaux. Un grand

crucifix et de gros livres reliés en peau en étaient tout l'ornement.

Par instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole

ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. Ayant posé la

plume sur la table, il emprisonna sa tête dans ses mains, ferma les

yeux et se prit à songer à tout ce que, le matin même, le frère Paolo,

envoyé secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée du pape

Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux de l'Apocalypse

passaient devant les yeux de Savonarole des figures monstrueuses: le

taureau pourpre des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique

Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife à la place de

l'Agneau sans tache; après les festins, les jeux obscènes dans les

salles du Vatican, sous les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée

fille et d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse, la

jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle aux tableaux

saints; les deux fils aînés d'Alexandre, don César, jeune cardinal de

Valence, et don Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se

détestant jusqu'au meurtre par amour pour leur soeur Lucrèce.

Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que fra Paolo avait osé

lui murmurer à l'oreille: les relations incestueuses du père et de la

fille, du vieux pape et de madonna Lucrezia.

--Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois pas, c'est une

calomnie... Cela ne peut exister! se répétait-il, et il sentait

pourtant que tout était possible dans ce terrible nid des Borgia.

Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se jeta à genoux

devant le crucifix.

On frappa à la porte.

--Qui est là?

--C'est moi, père!

Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très fidèle ami, fra

Dominico Buonviccini.

--Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape, demande la permission

de te parler.

--Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre.

Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique, que

Savonarole considérait comme la coupe élue des bienfaits de Dieu. Il

l'aimait et le craignait, expliquait les visions de Sylvestre selon

toutes les règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin, à

l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons logiques,

d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant un sens prophétique là où

les autres ne voyaient qu'un balbutiement incompréhensible de

fanatique. Maruffi ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son

supérieur, souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le monde et

même le battait. Savonarole supportait ces offenses avec humilité et

l'écoutait religieusement. Si le peuple florentin était en la

puissance de Savonarole, celui-ci à son tour était entre les mains de

l'idiot Maruffi.

Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre s'assit à terre

dans un coin et, grattant ses jambes nues et rouges, chantonna une

mélodie monotone. Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une

expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était pointu comme

une alène, sa lèvre inférieure pendait, et ses yeux verts, brouillés,

semblaient toujours pleurer.

--Frère, dit Savonarole. Un messager secret du pape vient d'arriver de

Rome. Dis-moi, dois-je le recevoir et que dois-je lui répondre?

N'as-tu pas eu de vision? n'as-tu pas entendu des voix?

Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, puis grogna comme un

cochon; il avait le don d'imiter tous les animaux.

--Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis un mot! Mon âme est

mortellement triste. Prie Dieu qu'il t'envoie l'inspiration divine.

L'hystérique tira la langue et son visage se contracta.

--Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille sans cervelle, tête

de mouton! Hou!... que les rats rongent ton nez! cria-t-il en un

inopiné accès de colère. Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne

suis ni ton prophète, ni ton conseiller!

Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua d'une voix plus

douce, presque tendre:

--J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de toi, bêta... Et

pourquoi crois-tu que mes visions viennent de Dieu et non pas du

diable?

Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint impassible, tel

un visage de mort. Savonarole, pensant qu'il était sous l'influence

divine, le contempla en une pieuse attente.

Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la tête comme s'il

écoutait, regarda la fenêtre grillée et avec un sourire clair, bon,

presque raisonnable, murmura:

--Maintenant l'herbe pousse dans les champs et les soucis aussi. Ah!

frère Savonarole, tu as apporté ici suffisamment de trouble, tu as

satisfait ton orgueil, tu as amusé le diable,--assez! Il faut penser

maintenant un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit, partons ensemble

dans le désert calme.

Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant:

Allons dans le bois vert,

Refuge mystérieux,

Où bruissent les sources à ciel ouvert,

Où chantent les loriots amoureux.

Puis, il se leva d'un bond--des chaînes de fer sonnèrent sur son

corps--il s'approcha de Savonarole, saisit sa main et balbutia,

étouffant d'ardeur:

--J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de mulet, que les rats

rongent ton nez!... J'ai vu!...

--Parle, frère, parle vite...

--Le feu! le feu!... dit Maruffi.

--Après?

--Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre--et, dedans, un homme!

--Qui? demanda Savonarole.

Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit pas tout de suite.

Fixant ses yeux dans les yeux du supérieur, il se prit à rire, pareil

à un fou, puis, se penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:

--Toi!

Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié.

Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et s'éloigna en

fredonnant:

Allons dans le bois vert,

Refuge mystérieux,

Où bruissent les sources à ciel ouvert,

Où chantent les loriots amoureux.

Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé du pape,

Ricciardo Becchi.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 60 / 189 题