MATTHIEU, X, 16.

Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard de Vinci le 25 mars

1494.

* * * * *

Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions du corps

humain, le dessin d'après les modèles des bons maîtres, le dessin

d'après nature.

* * * * *

Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a donné un livre sur la

perspective, écrit sous la dictée du maître. Ce livre commence ainsi:

«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande joie au corps; la

plus grande joie de l'âme vient de la clarté de la vérité

mathématique. Voilà pourquoi la science de la perspective, dans

laquelle la contemplation de la ligne claire--_la linia radiosa_--est

la plus grande joie des yeux qui se fond avec la clarté

mathématique--la plus grande joie de l'âme doit être préférée à toutes

les autres investigations et sciences humaines. Que celui qui a dit de

soi: «Je suis la lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer

la science de la perspective, la science de la lumière. Et je

diviserai ce livre en trois parties: la première, l'amoindrissement

des proportions des objets dans le lointain; la seconde,

l'amoindrissement de la netteté des teintes; la troisième,

l'amoindrissement de la netteté des contours.»

* * * * *

Le maître s'occupe de moi comme d'un parent. Apprenant que j'étais

pauvre, il n'a pas voulu accepter ma pension convenue de cinq _lires_

par mois.

* * * * *

Le maître a dit:

--Quand tu posséderas à fond la perspective et que tu connaîtras par

coeur les proportions du corps humain, observe attentivement, pendant

tes promenades, les mouvements des gens, comment ils se tiennent

debout, comment ils marchent, comment ils causent, discutent, rient et

se battent; quelles sont, à ce moment, l'expression de leurs visages

et celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les regardent

passivement. Inscris et dessine tout cela dans un livre qui ne doit

jamais te quitter. Lorsque ce livre sera complet, prends-en un autre,

mais garde le premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni

gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements des corps sont

si divers dans la nature qu'aucune mémoire humaine ne saurait les

retenir. Voilà pourquoi tu dois considérer ces dessins comme tes

meilleurs conseillers et tes meilleurs maîtres.

Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris les mémorables

paroles prononcées par le maître durant la journée.

* * * * *

Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin de l'église, j'ai

rencontré mon oncle, le maître verrier Oswald Ingrim. Il m'a dit

qu'il me reniait, que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la

maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant je suis seul, je

n'ai plus personne au monde, ni parents, ni amis, je n'ai plus que mon

maître. Je répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur,

lumière du monde, m'éclaire et m'aide à exposer la perspective,

science de sa lumière.» Seraient-ce là les paroles d'un athée?

* * * * *

Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder pour que je

sente mon âme plus légère et joyeuse. Quels beaux yeux il a, purs,

bleu pâle et froids comme la glace! Quelle voix, calme et agréable!

Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants ne peuvent

résister à sa parole persuasive, s'il désire les faire incliner vers

l'affirmative ou la négative. Souvent je le regarde, lorsqu'il est

assis devant sa table de travail, plongé dans ses méditations, et

lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, il tourmente et

caresse sa barbe longue, dorée, douce et ondulée comme des cheveux de

femme. Quand il parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un oeil

avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il semble alors que

son regard, de dessous ses longs sourcils, vous pénètre jusqu'au fond

de l'âme.

* * * * *

Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs voyantes et les

frivolités de la mode. Il n'aime aucun parfum. Mais son linge est de

fine toile et toujours blanc comme la neige. Il porte un béret de

velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus sa tunique

noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il jette un manteau rouge foncé

à plis droits, d'ancienne coupe florentine--_pitocco rosato_. Ses

mouvements sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements

simples, toujours, n'importe où il se trouve--parmi des seigneurs ou

dans la foule--il a un tel air qu'on ne peut s'empêcher de le

remarquer. Il ne ressemble à personne.

* * * * *

Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur à l'arc et

à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître ès escrime. Une fois

je l'ai vu concourir avec les plus forts hommes du peuple; le jeu

consistait en ceci: il fallait, dans une église, jeter une petite

pièce de monnaie de façon qu'elle touchât le centre même de la

coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le monde par son adresse et par

sa force. Il est gaucher. Mais de cette main gauche, fine et tendre

d'aspect ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval, tord

le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant le visage

d'une jolie jeune fille, crayonne des ombres transparentes, légères,

telles de tremblantes ailes de papillons.

* * * * *

Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la tête penchée de

la Vierge écoutant les paroles de l'archange. De dessous le bandeau

orné de perles, comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle

des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont échappées,

tressées à la mode des jeunes filles florentines et formant une

coiffure d'aspect négligemment libre, mais par le fait d'un art

raffiné. La beauté de ces cheveux frisés charme comme une étrange

musique. Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers les paupières

baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble au mystère des fleurs

sous-marines que l'on voit à travers le flot mais qu'on ne peut

atteindre. Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans

l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:

--Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, allez vite à la

cuisine! Je vous ai amené de telles horreurs que vous vous en lécherez

les doigts.

--D'où cela? demanda le maître.

--Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de Bergame. Je leur ai dit

que vous leur offririez à souper, s'ils voulaient vous permettre de

faire leur portrait.

--Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.

--Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils doivent rentrer à

Bergame avant la tombée du jour. Mais regardez-les seulement--vous ne

vous en repentirez pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne pouvez

vous figurer ces monstres!

Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le maître se rendit

à la cuisine. Je le suivis.

Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux frères, gros,

enflés par l'hydropisie, avec d'horribles goitres pendants--maladie

spéciale aux habitants des monts Bergamasques--et la femme de l'un

d'eux, petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et en tous

points digne de son nom.

Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.

--Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous disais qu'ils vous

plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.

Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du vin et se prit à

les servir, à les questionner, à les amuser avec des histoires drôles.

D'abord, ils se tinrent sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas

pourquoi on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur

raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, coupé en

minuscules morceaux par un coreligionnaire pour contourner la loi qui

défendait l'inhumation des juifs dans la ville de Bologne, mariné dans

un tonneau de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis et

par mégarde mangé par un voyageur florentin et chrétien--le fou rire

s'empara de la vieille.

Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité qui les fit se

tordre avec d'ignobles grimaces. De dégoût, je baissai les yeux pour

ne pas les voir.

Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, comme un savant

qui fait une expérience. Lorsque la monstruosité fut à son comble, il

prit un papier et dessina ces abominations, du même crayon et avec le

même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la Vierge Marie.

Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, non seulement de

gens, mais d'animaux affublés de figures de cauchemar. Dans les

animaux transparaît l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à

l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. Je me souviens

particulièrement du museau d'un porc-épic tout hérissé, avec une lèvre

inférieure pendante, molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un

hideux sourire humain, des dents longues et blanches pareilles à des

amandes. Je n'oublierai jamais non plus le visage de la vieille aux

cheveux relevés en une coiffure sauvage, avec une natte maigre, un

front démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une verrue et

des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant les champignons flétris

et gluants qui poussent sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus

terrible est que ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a

déjà vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction qui vous

attire et vous repousse en même temps comme un abîme. On les regarde,

on se tourmente et on ne peut en arracher les yeux, non plus que du

sourire de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit comme

devant un miracle.

* * * * *

Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre dans la rue un

monstre curieux, peut le suivre et l'observer durant toute une

journée, s'appliquant à se rappeler les transformations de son visage.

«La grande laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi

extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité seule se rencontre

toujours.»

* * * * *

Il a imaginé un système étrange pour se souvenir des figures. Il

suppose que le nez des gens est de trois façons: ou droit, ou bosselé

ou rentré. Les droits peuvent être ou courts ou longs avec des

extrémités carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine du

nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite pour chaque

partie du visage. Toutes ces subdivisions infinies sont marquées par

des chiffres dans un livre spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste

rencontre en un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit

de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre correspondant au

nez, au front, aux yeux, au menton, et de cette manière à l'aide de

ces chiffres la physionomie s'incruste dans la mémoire indélébilement.

Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une seule forme. Il

a aussi inventé une cuiller pour le dosage mathématique de la couleur

dans les gradations de teintes imperceptibles à l'oeil. Par exemple,

pour obtenir un certain degré d'ombre il faut employer dix cuillers de

noir, pour la gradation suivante il faudra en prendre onze, puis

douze, puis treize et ainsi de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la

couleur, on coupe le monticule, on égalise avec une équerre de verre,

comme au marché on égalise les mesures de grains.

* * * * *

Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le plus consciencieux

de Léonard. Il travaille comme un boeuf de labour, il exécute

exactement toutes les règles du maître; mais visiblement, plus il

s'applique, moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même à

coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée qu'il y a logée.

Il est convaincu que «patience et travail ont raison de tout», et il

ne perd pas l'espoir de devenir un jour un peintre célèbre. Il est

celui d'entre nous tous qui se réjouit le plus des inventions du

maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, ayant pris

le livre chiffré pour la notation des visages, il s'est rendu sur la

place du Broletto, a choisi ses types dans la foule et les a marqués à

la tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu durant des

heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. Le même malheur

lui est arrivé avec la cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique

ses mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous les

principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare da Sesto triomphe.

--L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr de la science.

Son exemple démontre que toutes ces règles et toutes ces cuillers et

tables chiffrées pour les nez ne valent pas le diable. Il ne suffit

pas de savoir comment naissent les enfants pour en avoir. Léonard se

trompe et trompe les autres. Il dit une chose et fait le contraire.

Quand il peint il ne songe à aucun principe, il suit simplement son

inspiration. Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il

veut aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art avec la

science, l'inspiration avec la mathématique. Je crains, cependant, que

chassant deux lièvres, il n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une

part de vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi déteste-t-il

ainsi le maître? Léonard lui pardonne tout, écoute complaisamment ses

mordantes ironies, apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre

lui.

* * * * *

J'observe comment il travaille à la _Sainte Cène_. Dès l'aube, il

quitte la maison, se rend au monastère et pendant toute la journée,

jusqu'au crépuscule, il peint, oubliant même de manger. Ou bien durant

deux semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais chaque jour, il

passe deux ou trois heures devant son tableau, examinant et jugeant

le travail accompli. Parfois à midi, il abandonne brusquement un

ouvrage commencé, court au monastère, à travers les rues désertes,

sans choisir le côté de l'ombre, comme attiré par une force invisible,

grimpe sur l'échafaudage, donne deux ou trois coups de pinceau et

revient.

* * * * *

Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de l'apôtre Jean.

Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, à mon grand étonnement, il

est resté à la maison et dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est

amusé à observer le vol des bourdons, des guêpes et des mouches. Il

est tellement occupé à étudier leur corps et leurs ailes que l'on

croirait que le sort du monde en dépend. Il a été heureux infiniment

en découvrant que les pattes postérieures des mouches leur servaient

de gouvernail. A son avis, cette découverte est excessivement

précieuse et utile pour la construction de sa machine à voler.

Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de le voir abandonner la

tête de l'apôtre Jean pour des observations sur les pattes de mouches.

* * * * *

Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées ainsi que la

sainte Cène. Le maître combine un joli modèle d'écusson pour

l'inexistante Académie de peinture imaginée par le duc de Milan--un

tétragone de noeuds de corde, sans commencement et sans fin, entourant

l'inscription latine: «_Leonardi-Vinci-Academia_.» Il est absorbé par

ce travail au point que rien au monde n'existe plus pour lui en dehors

de ce jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien ne

pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et me décidai à lui

rappeler la tête inachevée de l'apôtre Jean. Il hausse les épaules

sans lever les yeux de dessus ses noeuds de ficelle et grince entre

les dents:

--Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.

Je comprends parfois la méchanceté de Cesare.

* * * * *

Ludovic le More lui a confié l'installation dans son palais de tuyaux

acoustiques cachés dans l'épaisseur des murs.

--L'oreille de Denys--permettant au seigneur d'entendre dans un

appartement ce qui se dit dans l'autre. Tout d'abord Léonard s'en

occupa avec passion. Mais bientôt, selon son habitude, son

enthousiasme refroidi, il commença à remettre ces travaux sous

différents prétextes. Le duc le presse et se fâche. Aujourd'hui on est

venu plusieurs fois du palais le chercher. Mais le maître est pris par

un autre travail nouveau qui lui semble non moins important que

l'installation de l'oreille de Denys--des expériences sur les plantes:

ayant coupé les racines d'une citrouille et n'ayant laissé qu'un

petit rejeton, il l'arrose abondamment avec de l'eau. A la très grande

joie de Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la

mère--comme il s'exprime--a heureusement nourri tous ses enfants, à

peu près soixante longues courges. Avec quelle patience, avec quel

amour il suivait l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est

resté jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager, observant

comment les larges feuilles boivent la rosée nocturne.

«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, le ciel de rosée et

le soleil leur donne une âme», car il suppose que l'âme n'appartient

pas uniquement à l'homme, mais aussi aux animaux et même aux plantes,

opinion que fra Benedetto considère éminemment comme hérétique.

* * * * *

Il aime tous les animaux. Parfois il passe des journées à observer et

dessiner des chats, à étudier leurs moeurs et leurs habitudes: comment

ils jouent, comment ils se battent, dorment, lavent leur museau avec

leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos et se hérissent

devant les chiens. Ou bien avec la même curiosité il regarde à travers

les glaces d'un aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les

sèches et autres animaux marins. Son visage exprime une profonde et

calme satisfaction quand ils se battent et se mangent entre eux.

* * * * *

A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un sans s'attaquer à un

autre. Cependant chaque travail ressemble à un jeu, chaque jeu à un

travail. Il est divers et inconstant. Cesare dit que les rivières

couleront plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera en une

seule oeuvre et la mènera à bonne fin. En riant il l'appelle le plus

grand des déréglés, assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun

profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres «sur la

nature» «_Delle cose naturali_». Mais ce ne sont que des notes prises

au hasard, des bouts de papier, des remarques. Plus de cinq mille

feuilles dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut s'y

retrouver.

* * * * *

Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique regard il a pour

la nature! Comme il sait remarquer l'imperceptible! Il a pour tout un

heureux étonnement, avide, pareil à celui des enfants et tel que

devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis.

Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime d'une façon telle

que, si l'on vivait cent ans, on ne pourrait l'oublier.

L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le maître me dit: «Giovanni,

as-tu remarqué que les petites chambres concentrent l'esprit et que

les grandes poussent à l'action?»

Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les contours des objets

semblent plus nets.»

* * * * *

De nouveau deux jours de travail à la tête de l'apôtre Jean. Mais

hélas! quelque chose s'est perdu durant les amusements avec les ailes

de mouches, les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et

autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé, a tout laissé

là et, selon l'expression de Cesare, est entré tout entier dans la

géométrie, comme un colimaçon dans sa coquille,--plein de dégoût pour

la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs, la vue des

pinceaux et de la toile l'écoeurent.

Voilà comment nous vivons, selon le désir du hasard, au jour le jour,

à la grâce de Dieu. Nous attendons sur la plage que la mer soit belle.

Heureusement qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans cela,

bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique tant et si bien que

nous ne le verrions plus!

* * * * *

J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses échappatoires,

des doutes, des indécisions, il se remet de nouveau au travail, prend

un pinceau dans sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il

n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des oeuvres qui

paraissent aux autres le comble de la perfection, il trouve des

erreurs. Il poursuit tout le temps l'insaisissable, ce que la main

humaine,--quel que soit l'infini de son art,--ne peut exprimer. Voilà

pourquoi presque jamais il n'achève ses oeuvres.

* * * * *

Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le soigne, passe ses nuits

à son chevet. Mais il ne veut pas entendre parler de médicaments.

Marco d'Oggione, en cachette, a apporté au malade des pilules. Léonard

les a trouvées et les a jetées par la fenêtre. Lorsque Andrea lui-même

insinua qu'une saignée serait peut-être salutaire, qu'il connaissait

un excellent barbier expert en cette matière, Léonard s'est fâché

sérieusement, a donné des noms grossiers à tous les docteurs, et a dit

entre autres choses:

--Je te conseille de penser non à la façon de te soigner, mais à celle

de conserver ta santé, ce que tu atteindras d'autant plus facilement

que tu éviteras le plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi

stupides que les compositions des alchimistes.

Et il ajouta avec un sourire gai et malin:

--Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces menteurs, lorsque

chacun ne songe qu'à ramasser le plus d'argent possible pour le donner

aux médecins, ces démolisseurs de la vie humaine! _Ogni omo desidera

far capitale per dare a medici, destruttori di vite--adunque debono

essere richi!_

* * * * *

Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé, selon son habitude, sans

le terminer, et Dieu sait s'il le terminera jamais, un _Traité de la

Peinture_, «Trattato della Pittura». Ces derniers temps, il s'est

beaucoup entretenu avec moi de la perspective, en me citant des

extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris ici ce dont

je me souviens.

Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour et la sagesse avec

lesquelles il me dirige dans les sphères élevées de cette noble

science! Que ceux entre les mains desquels tomberont ces pages, prient

pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne élève Giovanni

Beltraffio et pour l'âme du grand maître florentin Léonard de Vinci!

* * * * *

Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et non dans l'Art. _Cosa

bella mortal passa e non d'arte._»

* * * * *

«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie et la

contemplation raffinée de la nature, _filosofica e sottile

speculazione_, car la peinture est fille légitime ou plutôt,

petite-fille de la nature. Tout ce qui existe est né de la nature et à

son tour a donné naissance à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la

peinture est petite-fille de la nature et parente de Dieu. «Celui qui

blâme la peinture, blâme la nature. _Chi biasima la pittura, biasima

la natura._»

* * * * *

«Le peintre doit être universel. _Il pittore debbe cercare d'essere

universale._» O peintre, que ta variété soit aussi infinie que les

manifestations de la nature. Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but

doit être d'augmenter, non l'oeuvre des mains humaines, mais les

créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais personne. Que

chacune de tes oeuvres, soit une manifestation nouvelle de la nature.

* * * * *

Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en toi l'amour de

l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire est bien au-dessus de la

gloire d'acquérir. Le souvenir des riches disparaît avec eux, le

souvenir des sages survit, car la sagesse et la science sont enfants

légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard. Aime la gloire et

ne crains pas la pauvreté. Songe combien de philosophes nés dans les

richesses se sont voués à la misère afin de ne point ternir leur âme.

* * * * *

La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de la vieillesse. Amasse

donc la sagesse qui sera la nourriture de tes vieux jours.

* * * * *

Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour plaire à la populace,

badigeonnent leurs tableaux avec de l'or et de l'azur, en assurant

avec une arrogante impertinence qu'ils pourraient travailler aussi

bien que les autres maîtres, si on les payait en conséquence. Oh! les

imbéciles! Qui donc les empêche de produire une oeuvre superbe et de

déclarer: Ce tableau vaut tel prix, celui-là est moins cher et

celui-ci ne vaut rien, prouvant de cette façon qu'ils savent

travailler à toutes conditions?

* * * * *

Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands maîtres jusqu'au

_métier_. Ainsi, mon compatriote et ami florentin le Pérugin était

arrivé à une telle rapidité dans l'exécution des commandes qu'une fois

du haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui l'appelait pour

dîner: «Sers la soupe; moi, pendant ce temps-là, je vais encore

peindre un saint.»

* * * * *

Un artiste qui ignore le doute est un médiocre. Tant mieux pour toi si

ton oeuvre est au-dessus de ton appréciation; tant pis, si elle

l'égale; mais plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui

arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait aidés à faire si

bien».

* * * * *

Écoute avec patience toutes les opinions soulevées par ton tableau,

pèse-les, raisonne-les; demande-toi si ceux qui te critiquent n'ont

pas raison en signalant des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de

n'avoir pas entendu, et, seulement devant des gens dignes d'attention,

prouve qu'ils se trompent.

Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et plus utile que celui

d'un ami. La haine est presque toujours plus profonde que l'amour. Le

regard d'un ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un ami

sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te ressemble en rien et en

cela est sa force. La haine dévoile plus de choses que l'amour.

Souviens-toi de cela et ne méprise pas le blâme des ennemis.

* * * * *

Les couleurs voyantes charment la foule. Mais l'artiste véritable ne

doit chercher à plaire qu'aux élus. Sa fierté et son but ne sont pas

dans le clinquant, mais tendent à accomplir dans son tableau un

miracle, à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief ce qui

est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la sacrifie aux couleurs

ressemble à un bavard qui sacrifie la pensée à des mots sonores et

creux.

* * * * *

Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours grossiers et

durs. Que les extrémités de tes ombres sur un corps jeune et délicat

ne soient ni mortes ni brutales, mais légères, insaisissables,

transparentes comme l'air, car le corps humain par lui-même est

transparent; tu peux t'en convaincre en présentant ta main au soleil.

Une lumière trop vive ne donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour

trop cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le soleil est

encore voilé par les nuages, remarque le charme et la délicatesse des

visages des hommes et des femmes qui passent par les rues ombreuses,

entre les murs noirs des maisons--_quanta grazia e dolcezza si vede in

loro_. C'est le plus parfait éclairage. Que ton ombre petit à petit

disparaissant dans la lumière, fonde comme la fumée, comme les sons

d'une douce musique. Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il

y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière ombrée, ou un

jour sombre. Recherche-le, artiste, dans cet intermédiaire se trouve

le secret de la beauté charmeuse!

Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste désireux

d'imprimer ces paroles dans notre mémoire, il répéta avec une

expression indéfinissable:

--Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté. Que vos ombres se

fondent comme une fumée, comme les sons d'une musique lointaine.

Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les yeux sur Léonard,

voulut répliquer--mais n'osa.

* * * * *

Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le maître dit:

--Le mensonge est si méprisable que même s'il loue la majesté de Dieu,

il l'abaisse. La vérité est si belle que lorsqu'elle exalte les plus

infimes choses, elle les ennoblit. _E di tanta vitipendia la bugia,

che s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a sua

deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella laudasse cose

minime, elle si fanno nobili._ Entre la vérité et le mensonge il y a

la même différence qu'entre la lumière et l'obscurité.

Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.

--La même différence qu'entre la lumière et l'obscurité? répéta-t-il.

Mais ne nous avez-vous pas affirmé, maître, qu'entre la lumière et

l'obscurité, il y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à

l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée ou un jour sombre?

Par conséquent, entre la vérité et le mensonge... Mais non, c'est

impossible... Vraiment, maître, votre comparaison fait naître en mon

esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche le secret de

la beauté charmeuse dans l'union de l'ombre et de la lumière, pourrait

bien se demander si la vérité et le mensonge ne se confondent pas

également...

Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il eût été étonné et même

fâché des paroles de son élève; puis il se prit à rire et répondit:

--Ne me tente pas. _Vade retro, Satanas!_ J'attendais une autre

réponse et je pense que les paroles de Cesare étaient dignes d'autre

chose que d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont éveillé

en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes.

* * * * *

Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et puante impasse,

examinant attentivement un mur de pierre couvert de taches d'humidité

qui ne présentait rien de particulier.

Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient au doigt en

riant. Je lui demandai ce qu'il avait découvert dans ce mur.

--Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde quel monstre superbe.

Une chimère à gueule béante et à côté un ange les cheveux soulevés qui

fuit le monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures dignes

d'un grand maître.

Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en effet, à mon

grand étonnement, je vis en eux ce dont il parlait.

--Bien des gens, peut-être, considéreront cette invention comme étant

stupide, continua le maître, mais moi, par expérience personnelle, je

sais combien elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et

aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le mélange des pierres,

dans les fissures, dans les dessins de la chancissure de l'eau

stagnante, dans les charbons mourants couverts de cendres, dans les

nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances avec des sites

merveilleux, avec des montagnes, des pics escarpés, des rivières, des

plaines et des arbres; de superbes combats, des visages étranges. Je

choisissais dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais le

tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des cloches, tu peux dans

leurs voix mêlées trouver, selon ton désir, le nom ou le mot auquel tu

penses.

* * * * *

Aujourd'hui il comparait les rides formées par les muscles du visage

pendant le rire ou les pleurs. Dans les yeux, dans la bouche, dans les

joues, il n'y a aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens

qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins de la bouche

s'abaissent, tandis que les gens qui rient écartent les sourcils et

relèvent les coins de la bouche.

Comme conclusion, il dit:

--Applique-toi à être le spectateur calme des gens qui rient et qui

pleurent, qui haïssent et qui aiment, pâlissent de peur ou crient de

douleur. Regarde, apprends, scrute, observe, afin de connaître

l'expression de tous les sentiments humains.

Cesare me disait que le maître aimait à accompagner les condamnés à

mort, pour lire sur leur visage tous les degrés de l'angoisse et de la

terreur, éveillant même chez les bourreaux un étonnement par sa

curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des muscles du

mourant.

--Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce qu'est cet homme!

ajouta Cesare avec un sourire amer. Il relèvera un vermisseau et le

posera sur une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des

périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait, il se

contenterait d'observer comment elle hausse les sourcils, fronce le

front et abaisse les coins de la bouche.

* * * * *

Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets les mouvements

expressifs.»

* * * * *

Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en aperçoive pas:

alors, le mouvement, le rire, les pleurs sont plus naturels.

* * * * *

La diversité des mouvements est aussi infinie que la diversité des

sentiments. Le but le plus élevé de l'artiste est d'exprimer, dans les

visages et les mouvements, la passion de l'âme.

* * * * *

L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un mur et entourée d'un

trait en couleur, fut la première oeuvre picturale.

* * * * *

«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts et de toutes les

sciences, qui trompe les hommes, mais l'imagination qui leur promet ce

que l'expérience ne peut donner. L'expérience est innocente, mais nos

désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant le mensonge

de la vérité, l'expérience nous apprend à tendre vers le possible et à

ne pas compter, par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre,

afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, nous ne nous

abandonnions pas au désespoir».

Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela ces paroles et dit avec

une grimace dégoûtée:

--Encore le mensonge et l'hypocrisie!

--Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je avec étonnement. Il me

semble que le maître...

--Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas l'inaccessible!... Il

se trouvera encore des imbéciles pour le croire. Mais nous ne serons

pas de ceux-là. Il ne devrait pas le dire, je ne devrais pas

l'écouter! Je le connais par coeur... Je vois au travers de lui...

--Et que vois-tu, Cesare?

--Que toute son existence n'a été consacrée qu'à la poursuite de

l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, inventer des machines

permettant aux hommes de voler, tels des oiseaux, de nager comme des

poissons, n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres

extraordinaires formés par les taches d'humidité, par les nuages, la

beauté divine pareille à celle des séraphins, où prend-il tout cela?

Dans l'expérience, dans les tablettes mathématiques pour les mesures

de nez, ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se trompe-t-il

lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi ment-il? La mécanique lui

est nécessaire pour des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le

ciel, vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent, pourvu

que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car il n'a peut-être pas la

foi, mais la curiosité qui brûle en lui comme un tison ardent et que

rien ne saurait éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience!

Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble et de peur. Tous

ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne puis les oublier.

Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes, le maître dit:

--La science incomplète donne aux hommes la fierté; la science

parfaite, l'humilité. Ainsi les épis vides dressent vers le ciel leur

tête arrogante et les épis pleins l'abaissent vers la terre, leur

mère.

--Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare avec son habituel

sourire sarcastique, comment se fait-il alors que la science parfaite

que possédait le plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré

non pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité dans

l'abîme?

Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi quelques instants, il

nous conta une fable:

«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au ciel. Aidée par le

feu, elle s'élança sous forme de vapeur. Mais ayant atteint une

certaine hauteur, elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra,

s'appesantit, et sa fierté se changea en terreur. La goutte tomba en

pluie. La terre sèche la but et longtemps l'eau enfermée dans sa

prison souterraine dut se repentir de son péché.»

Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris le sens de la fable.

* * * * *

Il semble que plus on vit avec lui, moins on le connaît. Aujourd'hui

il s'est encore amusé comme un gamin. Et quelles plaisanteries

étranges! J'étais dans une chambre en haut, lisant mon livre favori

_Fioretti di S. Francesco_, lorsque dans toute la maison retentirent

les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle Mathurine.

--Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons!

Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant une épaisse fumée

blanche qui remplissait l'atelier de Léonard. Illuminé par le reflet

bleu de la flamme, le maître se tenait au milieu des nuages de fumée,

tel un mage antique, et contemplait avec un sourire malin et joyeux

Mathurine, blême de terreur, faisant de grands gestes et Marco

accourant avec deux seaux d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la

table, sans souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne

l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une plaisanterie.

Alors, nous vîmes que la fumée et la flamme provenaient d'une poudre

blanche, mélange de colophane et d'encens, posée sur une pelle en

cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les incendies. Je ne sais

lequel des deux était le plus heureux de cette gaminerie, du compagnon

inséparable de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou de

Léonard lui-même. Comme il riait de la peur de Mathurine et des seaux

de Marco! Dieu est témoin qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un

mauvais homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré sa

joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire ses observations

sur les rides formées par la peur que reflétait le visage de

Mathurine.

* * * * *

Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois seulement il a dit que

les hommes les traitaient aussi illégalement que des bêtes. Cependant

il se moque de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute sa

vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique et de la

géométrie, qu'il n'a pas eu le temps d'aimer les femmes, mais que,

cependant, il ne le croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer

une fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, par

observation scientifique, pour étudier le mystère d'amour, avec le peu

de passion et la précision mathématique, qu'il apporte à l'examen des

autres sciences naturelles.

* * * * *

Par moments, il me semble que je ne devrais jamais parler avec Cesare

de Léonard. Nous avons l'air de l'écouter, de le surveiller comme des

espions. Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il peut

jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi empoisonne-t-il

ainsi mon âme? Maintenant, nous allons souvent dans un mauvais petit

cabaret, près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant un

demi-broc de vin aigre, nous causons et nous conspirons comme des

traîtres, entourés de bateliers qui jurent en jouant aux cartes.

Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à Florence, Léonard eût

été accusé de débauche. Je n'en croyais pas mes oreilles, je pensais

que Cesare était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et

exactement.

En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans et son maître, le

célèbre peintre florentin Andrea Verocchio, quarante. Un rapport

anonyme qui les accusait de débauche contre nature fut déposé dans une

des caisses rondes, _tamburi_ que l'on pendait aux colonnes des

principales églises florentines, particulièrement à Santa Maria del

Fiore. Le 9 avril de la même année, les inspecteurs nocturnes et

monastiques--_ufficiali di notte e monasteri_--examinèrent l'affaire

et acquittèrent les accusés, mais à la condition que le rapport se

renouvellerait _assoluti cum conditione ut retamburentur_, et, après

la seconde accusation, le 9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés

innocents. Personne n'en sut davantage. Bientôt après, Léonard

abandonna l'atelier de Verocchio et vint s'installer à Milan.

--Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, ajouta Cesare, une

étincelle railleuse dans le regard. Bien que tu ne saches pas encore,

ami Giovanni, quelles contradictions règnent dans son coeur. Vois-tu,

c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait la patte. D'un

côté il semble vierge, et de l'autre, on dirait que...

Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout le sang affluer à

mon coeur et je m'écriais:

--Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable?

--Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! Calme-toi. Je ne

pensais pas que tu donnerais ce sens à mes paroles...

--Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!

--Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des amis tels que nous,

doivent-ils se brouiller pour de semblables peccadilles? Allons,

buvons à ta santé. _In vino veritas!_

Et nous avons continué à boire et à causer.

Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est fini. Je ne parlerai

jamais plus avec lui du maître. Il est non seulement son ennemi à lui,

mais aussi, le mien. C'est un méchant homme.

Je me sens écoeuré: je ne sais si c'est le vin bu dans ce maudit

cabaret ou ce que nous y avons dit.

Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens trouvent à

abaisser ceux qui les dominent.

* * * * *

Le maître a dit:

--Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque tu es seul tu

t'appartiens entièrement. _Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo_;

quand tu es, ne fût-ce qu'avec un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à

moitié ou encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as

plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et lorsque tu déclares

à ceux qui t'entourent: «Je vais m'éloigner de vous et être seul pour

mieux m'adonner à la contemplation de la nature», je te le dis, cela

ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de volonté pour ne pas

être distrait par leur conversation. En agissant ainsi, tu seras un

mauvais camarade et encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne

peut servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai de vous

si loin, que je ne vous entendrai pas--ils te considéreront comme un

fou--mais tu seras seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des

amis, que ce soient des artistes comme toi ou des élèves de ton

atelier. Tout autre amitié est dangereuse. Souviens-toi, artiste, ta

force est dans ta solitude.

* * * * *

Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit les femmes. Pour la

profonde contemplation, il a besoin de calme et de liberté.

* * * * *

Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de l'ennui de notre

existence monotone et solitaire, assurant que les élèves des autres

maîtres vivent bien plus gaiement. Comme une jeune fille, il adore

avoir de nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les montrer à

personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, l'éclat, la foule et les

regards amoureux. Aujourd'hui le maître après avoir écouté ses

doléances, caressa ses cheveux bouclés et lui répondit, doucement

railleur:

--Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de t'emmener avec moi à la

prochaine fête du Palais. En attendant, veux-tu? je te conterai une

fable.

--Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté depuis si longtemps! dit

Andrea tout réjoui, tel un enfant, et s'asseyant aux pieds de Léonard

pour écouter.

--Sur une colline au-dessus d'une grande route, commença le maître, là

où se terminait le jardin, se trouvait une pierre entourée d'arbres,

de mousse, de fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité

de pierres sur la grande route, elle voulut les joindre et se dit:

«Quelle joie ai-je parmi ces fleurs tendres et éphémères? J'aimerais

vivre parmi mes semblables, parmi mes soeurs pierres!» Et la pierre

roula sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. Mais là

les roues des lourds chariots commencèrent à l'écraser; les fers des

mules, des chevaux, les souliers ferrés la piétinèrent. Lorsque

parfois elle pouvait un peu se soulever et croyait respirer plus

librement, la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient.

Tristement elle regardait son ancienne place solitaire qui lui

semblait maintenant le paradis.» Ainsi en advient-il, Andrea, de ceux

qui quittent la calme contemplation et se plongent dans les passions

de la foule pleine de méchanceté.

* * * * *

Le maître défend que l'on cause le moindre mal aux bêtes et même aux

plantes. Le mécanicien Zoroastro de Peretola me racontait que, depuis

son enfance, Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps viendra

où tous les hommes, à son instar, se contenteront de légumes; le

meurtre des animaux est à son avis aussi blâmable que celui des gens.

Passant devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, et me

montrant avec dégoût les corps éventrés des veaux, des moutons, des

boeufs et des porcs, il me dit:

--En vérité l'homme est le roi des animaux, ou plutôt, le roi des

brutes, _re delle bestie_, car rien n'égale sa cruauté.

* * * * *

Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su résister, j'ai suivi

Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai parlé de la charité du maître.

--Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer Leonardo à ne se

nourrir que d'herbes?

--Quand bien même, Cesare? Je sais...

--Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer Leonardo ne fait

point cela par bonté; il s'amuse simplement comme avec tout le reste,

c'est un original, un fanatique.

--Comment, un fanatique? Que dis-tu?

Il rit et avec une gaieté forcée:

--Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand nous rentrerons, je te

montrerai les curieux dessins du maître...

En effet, de retour à la maison, doucement, comme des voleurs, nous

nous introduisîmes dans l'atelier vide. Cesare fouilla, tira un cahier

de dessous une pile de livres et me montra les dessins. Je savais que

j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister et je

regardais curieusement.

C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives, de canons à

gueules multiples et autres engins de guerre, exécutés avec la même

légèreté de traits et d'ombres que les visages de ses plus belles

vierges. En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci est une

bombe d'un très bel et utile agencement. Le coup de canon tiré, elle

s'allume et éclate, le temps de réciter _Ave Maria_.»

--_Ave Maria!_ répéta Cesare. Comment cela te plaît-il, mon ami? Quel

emploi inattendu de la prière chrétienne! _Ave Maria_ à côté d'une

semblable monstruosité! Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu

comment il qualifie la guerre?

--Non.

--_Pazzia bestialissima._ La plus cruelle des bêtises. N'est-ce pas un

mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur de pareilles machines?

Voilà l'homme pur qui protège les bêtes, s'abstient de leur chair,

ramasse un vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre

ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain saint Janus au

visage double, l'un tourné vers le Christ, l'autre vers l'Antechrist.

Va, cherche, trouve, lequel des deux est sincère ou menteur? Ou bien,

les deux sont sincères. Et tout cela, le coeur léger, plein du mystère

de la beauté charmeuse, comme en jouant!

J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon coeur.

--Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus figure humaine, petit!

Tu prends cela trop à coeur. Attends, tu t'y feras. Et maintenant,

retournons au cabaret de la _Tortue d'or_ et buvons.

Dum vinum potamus

Te Deum laudamus...

Sans répondre, je me cachai le visage dans les mains et m'enfuis.

* * * * *

Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître:

--Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, toi et nous, tes

élèves, de nous rendre trop rarement à l'église et de travailler les

jours de fête, comme dans la semaine...

--Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit Léonard, et que

votre coeur ne se trouble point, mes amis. Étudier les manifestations

de la nature est oeuvre agréable à Dieu. C'est le prier que de

l'admirer. Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur pour les

faveurs que tu attends de lui, tu es pareil au chien qui remue la

queue et lèche les mains du maître dans l'espoir d'une friandise.

Souvenez-vous, mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus

la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. Et n'est-il

pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages comme le serpent et simples

comme la colombe»?

--Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la sagesse du serpent et la

simplicité des colombes? Il me semble qu'il faudrait choisir...

--Non, il faut les unir! dit Léonard. La science parfaite et le

parfait amour ne font qu'un.

* * * * *

O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans ta calme cellule, te

raconter tous mes tourments, afin que tu aies pitié de moi, que tu me

délivres du poids qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau

humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux les pauvres

d'esprit.»

* * * * *

Par moment le visage du maître est si naïf, si plein de sincère

pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner, à tout lui raconter--et

lui rendre ma confiance. Mais subitement, dans certains plis de sa

bouche, se montre une expression qui me fait peur, comme si je

regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble que dans son âme

gît un secret et je me souviens d'une de ses devinettes: «Les plus

grandes rivières sont souterraines.»

* * * * *

Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du Clou Sacré. On l'a

élevé au moment précis déterminé par les astrologues.

La machine de Léonard a fonctionné à merveille. On ne voyait ni les

cordes, ni les poulies. Il semblait que la caisse de cristal ornée de

rayons dorés, dans laquelle était enfermée la relique, montait seule

soulevée sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et le miracle de

la mécanique. Le choeur clama:

_Confixa clavis viscera

Tendens manus vestigia

Redemptionis gratia

Hic immolata Hostia._

Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus du maître

autel, entouré de cinq lampes incandescentes.

L'archevêque récita:

--_O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare Regem coelorum

et Dominum. Alleluia!_

Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia!

Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux pleins de

larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré.

Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq mille mesures de pois

et huit mille livres de graisse. La populace oubliant le duc mort,

hurlait, vorace et ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!»

Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il est dit que sous le

règne doux de l'Auguste le More, bien-aimé des dieux, le Clou Sacré

donnera naissance à un siècle d'or.

En sortant de l'église, le duc s'est approché de Léonard, l'a embrassé

sur les lèvres et l'a appelé son Archimède, puis il l'a remercié de

l'agencement miraculeux de la machine et lui a promis en cadeau une

jument barbaresque de son haras particulier de la villa Sforzesca et

deux mille ducats impériaux. Et après lui avoir amicalement frappé sur

l'épaule, il lui a dit qu'il pouvait maintenant en toute liberté,

terminer le Christ de la _Sainte Cène_.

* * * * *

J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à pensées doubles n'est

pas ferme en tous ses desseins.»

Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je deviens fou.

Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur?

* * * * *

Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.

* * * * *

Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements, mon linge, mes

livres en un paquet, j'ai pris un bâton de route; à tâtons je suis

descendu dans l'atelier et j'ai mis sur la table les trente florins

représentant mes six derniers mois d'études--j'avais à cette intention

vendu une bague, cadeau de ma mère--et sans dire adieu à

personne--tout le monde dormait--j'ai quitté pour toujours la maison

de Léonard.

* * * * *

Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais quitté, chaque nuit il

avait prié pour moi et il avait eu la vision que Dieu me remettait sur

le droit chemin.

Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son frère malade au couvent

dominicain de San Marco, dont Savonarole est le prieur.

* * * * *

Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as tiré de l'ombre

mortelle, de la gueule de l'enfer. Je renonce à la sagesse, à la

science de ce siècle, qui porte le sceau du serpent à sept têtes, du

monstre dominateur des ténèbres appelé l'Antechrist.

Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à la gloire, à l'étude

impie dont le diable est le père.

Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout ce qui n'est pas Ta

volonté, Ta gloire, Ta sagesse, Jésus Dieu!

Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles, affermis mes pas

en Ta voie, afin que je n'éprouve aucune hésitation possible,

cache-moi sous Tes ailes puissantes.

O mon âme, chante les louanges du Seigneur! Tant que je vivrai je

chanterai Ton nom, ô mon Dieu!

* * * * *

Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et moi, pour Florence. Mon

père m'a béni lorsque je lui ai annoncé que je voulais être novice au

couvent de San Marco, sous la direction du grand élu de Dieu, fra

Girolamo Savonarole.

Dieu m'a sauvé.

* * * * *

Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 56 / 189 题