Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper arrosé de
Malvoisie.
Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal médecin de la cour,
Marliani, homme expert en alchimie, et Léonard de Vinci.
Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant s'emplit de
parfums, de bruissements soyeux, de léger bavardage féminin, de rires
pareils à des cris d'oiseaux. L'une d'elles accrocha avec sa manche le
col d'une cornue qui tomba et se brisa.
--Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment Galeotto, je vais
ramasser les débris de peur que votre joli pied ne se blesse.
Une autre, en voulant prendre dans ses mains un morceau de scorie,
salit son gant clair parfumé à la violette, et un adroit cavalier,
tout en serrant doucement les doigts abandonnés, essaya longuement,
avec son mouchoir, d'enlever la tache.
La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, secoua la tasse pleine
de mercure, quelques gouttes se renversèrent sur la table et
lorsqu'elles roulèrent brillantes, elle se prit à crier, ravie:
--Regardez, un miracle, l'argent liquide court sans qu'on puisse
l'arrêter!
Et la blonde Diana frappa dans ses mains.
--Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, lorsque le plomb se
transmutera en or? demanda au chevalier espagnol Maradès, son amant,
la jolie friponne Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous
pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces expériences?
Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle permettait tout à
son amant, sauf le baiser sur les lèvres; car elle supposait que la
chasteté n'était pas compromise, tant que la bouche qui avait juré
devant l'autel la fidélité conjugale, restait pure.
L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à son oreille:
--Messer, croyez que je sais apprécier la visite d'un homme tel que
vous...
Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, mais l'autre ne lui en
laissa pas le temps:
--Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! mais pour nous
autres...
Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:
--Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime duc, ainsi
qu'avec celle de ces nobles dames, mes ravissantes souveraines, je
commence l'expérience de la divine métamorphose. Attention!
Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité de l'essai, il
montra le creuset en terre réfractaire, priant chacun des assistants
de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre
qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond
comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'étain, les
charbons, le soufflet, les baguettes servant à remuer le métal en
fusion, tout fut examiné. Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on
le jeta dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur des
charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une
des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre
et le prenant pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet.
Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air.
Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il les égaya en
appelant l'alchimie «chaste débauchée», _casta meretrix_, car elle a
un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble
accessible à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par
personne--_in nullos unquam pervenit amplexus_. Le médecin Marliani se
frottait le front, grimaçait coléreusement en écoutant ce bavardage;
enfin, il ne se contint plus et dit:
--Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? L'étain bout.
Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec précaution; il
contenait une poudre jaune très claire, grasse et brillante comme du
verre en poudre et sentant le sel brûlé. C'était la dissolution
sacrée, le trésor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre
philosophale, _lapis philosophorum_. Avec la pointe d'un couteau, il
en détacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la
jeta dans l'étain en ébullition.
--Quelle force supposez-vous à votre dissolution? demanda Marliani.
--Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de métal,
répondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite,
mais je pense bientôt atteindre une unité pour un million. Il suffira
de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la
dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'écorce de noyer
sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir dès le mois de mai des
raisins mûrs! _Mare tingerem, si mercurius esset!_ J'aurais transformé
la mer en or, s'il y avait assez de mercure!
Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise de messer
Galeotto le faisait enrager. Il commença à démontrer l'impossibilité
des transmutations en citant à l'appui les arguments scolastiques et
les syllogismes d'Aristote.
L'alchimiste sourit.
--Attendez, _domine magister_, dit-il doucement. Tout à l'heure je
vous présenterai un syllogisme qu'il ne vous sera guère facile de
réfuter.
Il jeta sur les charbons une pincée de poudre blanche. Des nuages de
fumée emplirent le laboratoire. Crépitante, la flamme s'éleva
multicolore, bleue, verte, rouge. Les invités se troublèrent et
madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la
gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long crochet de fer,
souleva le couvercle du creuset rouge à blanc. L'étain s'agitait,
écumait, clapotait. On recouvrit à nouveau le creuset. Le soufflet
siffla; dix minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine
lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune.
--C'est fini! dit l'alchimiste.
On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et
sonnant et brillant, devant les invités stupéfaits, un lingot d'or
roula.
L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, dit triomphalement:
--_Solve mihi hunc syllogismum!_ Résous-moi ce syllogisme!
--C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la
nature! balbutia Marliani consterné.
Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient inspirés. Il les
leva au ciel et s'écria:
--_Laudetur Deus in æternum qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis,
suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen._ Gloire à Dieu qui
nous donne, à nous, ses indignes créatures, une part de sa
toute-puissance. Amen.
A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique le lingot marqua
une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie.
Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, lui serrant les
mains.
Ludovic le More le prit à part:
--Me serviras-tu en toute foi et vérité?
--Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au
service de Votre Seigneurie, répondit l'alchimiste.
--Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux...
--Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra
me pendre comme un chien!
Après un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta:
--Je vous prierais seulement...
--Comment? Encore?
--Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.
--Combien?
--Cinq mille ducats.
Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme.
Il se faisait tard. Le More craignait que Béatrice ne s'inquiétât.
Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit à
chaque invité un morceau du nouvel or. Léonard seul resta.
V
Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui:
--Maître, comment vous a plu l'essai?
--L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement Léonard.
--Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer?
--Dans les baguettes qui ont servi à remuer l'étain. J'ai tout vu.
--Vous les avez examinées vous-même.
--C'en étaient d'autres.
--Comment? Permettez!
--Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard souriant. N'essayez pas
de nier, Galeotto. L'or caché à l'intérieur de ces baguettes évidées,
quand les extrémités en furent brûlées, est tombé dans le creuset.
Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage avait l'expression
piteuse d'un voleur pris sur le fait.
Léonard lui mit la main sur l'épaule.
--Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.
Galeotto saisit sa main et, avec effort:
--C'est vrai? Vous ne le direz pas?...
--Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait
cela?
--Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, après une
infinie détresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure
devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que
momentanément et pour le bien du duc, pour le triomphe de la
science--parce que je l'ai véritablement trouvée, la pierre
philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire
que je l'ai ou à peu de chose près, vu que j'ai trouvé la voie à
suivre--et là est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce
sera chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte de la
plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge?
--Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer Galeotto, dit
Léonard, haussant les épaules. Vous savez aussi bien que moi que la
transmutation des métaux est un mythe, que la pierre philosophale
n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, la magie
noire--comme toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur la preuve
exacte et mathématique--sont des mensonges ou des folies--l'étendard
enflé de vent des charlatans, derrière lequel court la populace bête,
annonçant leur puissance par ses aboiements...
L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et consternés. Tout à
coup, il inclina la tête, cligna malicieusement un oeil et rit:
--Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je pas un initié? Je
sais que vous êtes le plus grand des alchimistes, le possesseur des
précieux secrets de la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le
nouveau Prométhée!
--Moi?
--Mais oui, vous, certainement.
--Vous plaisantez, messer Galeotto!
--Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous êtes cachottier
et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des secrets de la
science, mais jamais autant que vous!
Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher et ne put.
--Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il avec un
involontaire sourire.
--Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, messer, que si Dieu
lui-même descendait devant moi à la minute et me disait: «Galeotto, la
pierre philosophale n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, aussi
vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la trouverai!»
Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il écoutait curieusement.
Quand la conversation s'engagea sur l'aide diabolique dans les
sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire méprisant que
le diable était l'être le plus misérable de la création, qu'il
n'existait personne de plus faible que lui. Le vieillard ne croyait
qu'à la toute-puissance de la science humaine, assurant que pour elle
rien n'était impossible.
Puis, subitement, sans transition, il demanda à Léonard s'il voyait
souvent les esprits des éléments. Lorsque son interlocuteur avoua ne
jamais les avoir aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces
paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre avait un corps
allongé, tacheté, fin et dur, et que la sylphide était bleu de ciel,
transparente et aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des
gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants des pierres
précieuses.
--Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont
tous bons et charmants...
--Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à des élus, et non à
tout le monde? interrogea Léonard.
--Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, des savants, des
ivrognes et des gourmands. Ils aiment la naïveté et la simplicité de
l'enfance. Ils ne vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse.
Autrement, ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et se cachent
aux regards des hommes.
Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire méditatif.
«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» pensa Léonard, ne ressentant
plus de dédain pour les utopies alchimistes et cherchant à causer avec
lui comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur de tous les
secrets pour lui être agréable.
Ils se séparèrent amis.
Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel essai de l'huile de
Vénus.