L'ALCHIMISTE

1494

I

Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes Vercelli, non loin

des écluses et de la douane sur le canal de Catarana, s'élevait une

chétive maison avec une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit,

s'échappait de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme

monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs à l'alchimiste messer

Galeotto Sacrobosco. Monna Sidonia se réservait le rez-de-chaussée

qu'elle habitait avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du

célèbre voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable avait

parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure et

l'Egypte, à l'affût des antiquités.

Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le considéraient

comme un fou; les autres comme un vantard fourbe; d'autres enfin comme

un grand homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs

païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin de ses jours, priait

sincèrement «le très saint génie Mercure» et gardait la conviction

intime que le mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux,

était spécialement favorable aux opérations commerciales. Rien ne

l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il se

ruinait, pourquoi toute sa vie il supportait de pareils travaux et

risquait tant de dangers, Luigi répondait invariablement:

--Je veux ressusciter les morts!

Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le Péloponèse, aux

environs de la petite ville de Mistra, il rencontra une jeune et

pauvre fille d'une extraordinaire beauté. Il l'épousa, et l'emmena en

Italie, avec une nouvelle copie de l'_Iliade_, des fragments de

statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de Cassandra, en

l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, la prisonnière d'Agamemnon,

dont il était épris à cette époque.

Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre une lointaine

exploration, et laissa sa fille à la garde d'un vieil ami, un Grec de

Constantinople, convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius

Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé et dissimulé, qui

feignait un zèle ardent pour le christianisme, était, de fait, ainsi

que nombre de savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur

tête le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître de la

sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, mort une quarantaine

d'années auparavant, dans cette même petite ville de Mistra, près des

ruines de Lacédémone, où était née la mère de Cassandra. Ses disciples

croyaient que l'âme du grand Platon, pour prêcher la sagesse, était

revenue de l'Olympe et s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres

chrétiens assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie de

l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien l'Apostat, l'adoration

des dieux olympiens, et que, pour lutter contre lui, il ne fallait ni

les savantes déductions, ni les controverses, mais les armes de la

très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on citait les

paroles de Pleuton, disant à ses disciples: «Peu d'années après ma

mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus,

resplendira une religion unique et tous les hommes s'uniront en une

même foi--«_unam eamdemque religionem universum orbem esse

suscepturum_». Quand on lui demandait: «Laquelle--celle de Christ ou

de Mahomet?» Il répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la

foi de l'antique paganisme: _Neutram, inquit, sed a gentilitate non

differentem_.»

Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une sévère piété chrétienne.

Mais en écoutant les conversations, l'enfant, qui ne comprenait pas

les finesses de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable

merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.

La petite fille portait à son cou un fétiche donné par son père, un

camée représentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle était seule,

Cassandra retirait l'antique pierre de dessous ses vêtements et la

levait vers le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme

une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse dans une main et une

grappe de raisin dans l'autre; une panthère sautait à ses côtés,

cherchant à lécher la grappe. Et le coeur de l'enfant était plein

d'amour pour ce dieu.

Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement dans la masure

d'un berger, à la suite d'une fièvre putride, au moment où il venait

de découvrir les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette mort

coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco à Milan. Il prit sa

nièce avec lui et s'installa dans la maison solitaire près de la porte

Vercelli.

Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles échangées entre

monna Cassandra et le mécanicien Zoroastro au sujet de l'arbre

empoisonné. Il rencontra la jeune fille chez Demetrius auquel Merula

l'avait recommandé pour des copies, et, bien que nombre de personnes

affirmassent que Cassandra était une sorcière, Giovanni se sentait

attiré par la beauté étrangement énigmatique de la jeune fille.

Presque chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de Léonard,

Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. Cassandra l'attendait;

ils s'asseyaient sur la colline qui dominait le canal, près des ruines

du couvent de Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier

presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et les orties,

conduisait à la colline. Personne ne s'y aventurait.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 40 / 189 题