En entrant dans sa chambre, le More vit que Béatrice avait déjà
soufflé la lumière et s'était mise au lit; c'était une énorme couche,
semblable à un mausolée, placée sur des marches au milieu de la pièce
et surmontée d'un baldaquin de soie bleue caché par des courtines en
drap d'argent.
Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture brodée d'or et de
perles fines, ainsi qu'une chasuble, et se coucha près de sa femme.
--Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?
Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.
--Pourquoi?
--Laissez-moi!... Je veux dormir...
--Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, ma chérie, si tu savais
combien je t'aime!...
--Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, et moi et Cecilia
et même peut-être bien cette esclave de Moscovie, cette grande bête
rousse que vous embrassiez ces jours-ci dans un coin de ma
garde-robe...
--Pure plaisanterie...
--Merci pour ces plaisanteries!
--Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si froide avec moi, si
sévère!... Je suis fautif, certes; mais c'était une fantaisie de si
peu d'importance...
--Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!
Elle se tourna vers lui, colère:
--Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? Est-ce que je ne te
connais pas à fond? Ne crois pas que je sois jalouse. Mais je ne veux
pas, tu entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!
--Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut de mon âme, jamais
sur terre je n'ai aimé personne comme toi!
Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, mais le son de
la voix.
En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait pas tout à
fait, car plus il la trompait et plus il l'aimait. Sa tendresse
s'enflammait sous l'afflux de honte, de peur, de pitié et de remords.
--Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que je t'aime tant!
Et ils se réconcilièrent.
La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, il créa dans sa
pensée des yeux timides et naïfs, une odeur de violette musquée; il
s'imaginait tenir dans ses bras une autre et trouvait une exquise
volupté dans ce sacrilège d'amour.
--Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, murmura Béatrice,
non sans une certaine fierté.
--Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers jours!
--Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment n'as-tu pas honte? Il
vaudrait mieux songer aux choses sérieuses. Sais-tu qu'_il_ est en
voie de guérison...
--Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait plus pour longtemps, dit
le duc: ce mieux ne durera pas, il mourra sûrement.
--Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si bien. Écoute, je
m'étonne de ton insouciance. Tu supportes les offenses comme un
mouton. Tu dis: «Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas
mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause de lui, jour et
nuit, comme un voleur, que de s'abaisser devant cet hybride Charles
VIII, de dépendre de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de
chercher des compromissions avec cette méchante sorcière d'Aragon! On
dit qu'elle est de nouveau enceinte, un nouveau serpenteau dans le nid
maudit. Et il en sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute
la vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!
--Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la maladie incurable.
Tôt ou tard...
Ils se turent.
Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui de tout son corps
et lui murmura quelques mots à l'oreille. Il frissonna.
--Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! Jamais,
entends-tu? jamais ne me parle de cela...
--Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?
Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:
--A quoi penses-tu?
--Aux pêches.
--Oui. J'ai donné ordre au jardinier de _lui_ porter en cadeau les
plus mûres...
--Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de messer Leonardo da
Vinci. Tu ne sais donc pas?
--Quoi?
--Elles sont empoisonnées.
--Comment cela?
--Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. Peut-être quelque
sorcellerie. C'est monna Sidonia qui me l'a conté. Quoique
empoisonnées, ces pêches sont merveilleusement belles...
Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils restèrent ainsi
enlacés dans l'obscurité, pensant tous deux à la même chose, chacun
écoutant le coeur de l'autre battre précipitamment. Enfin le More
embrassa paternellement le front de Béatrice et la bénit:
--Dors, chérie, dors!
Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches sur un plat d'or.
Elle se laissait tenter par leur beauté, mordait dans un fruit
succulent et parfumé. Et subitement une voix lui soufflait: _Poison!
poison! poison!_...
Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à manger les
pêches, l'une après l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son
coeur s'allégeait et se réjouissait toujours de plus en plus.
Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait sur la pelouse du
Paradis, près de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois
femmes assises, pareillement vêtues de blanc et toutes trois enlacées
comme des soeurs tendres. En s'approchant, il reconnut Béatrice,
Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: «Dieu
soit béni! enfin! elles se sont réconciliées. Elles auraient dû le
faire depuis longtemps.»
X
L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la
terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauvée du
grenier où on l'avait enfermée, pleurait son enfant imaginaire.
--On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
faisait de mal à personne. Il était ma seule consolation...
La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, que l'on pouvait
distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, les cimes glacées du mont
Rose.
Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte douloureuse et
aiguë de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes.
Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et subitement se
tut.
Un long silence plana.
La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, aussi
incompréhensibles et naïves que ses yeux.