VII

Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin appelé le

«Paradis», régulier comme un dessin géométrique avec ses allées

taillées de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie

et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie

continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie.

Les dames et les cavaliers se disposèrent selon leur gré, devant un

petit théâtre. On joua un acte du _Miles gloriosus_ de Plaute. Les

vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour

l'antiquité, feignissent de s'y intéresser.

La représentation terminée, les jeunes gens se mirent à jouer à la

balle, à la paume, à la «mouche aveugle», _mosca cieca_, c'est-à-dire

à Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme

des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers.

Les hommes mûrs jouaient aux osselets, aux échecs, au trictrac. Les

demoiselles et les dames qui ne prenaient part à aucun de ces jeux,

réunies en cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine,

racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme dans le _Décaméron_

de Boccace.

Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle accompagné par la

chanson du jeune Lorenzo Médicis, mort tout jeune:

_Quant'e bella giovenezza!

Ma si fugge tuttavia;

Chi vuol esser lieto--sia:

Di doman non c'è certezza._

Oh! que la jeunesse est belle

Et éphémère! Chante et ris

Et sois heureux--si tu le veux,

Et ne compte pas sur demain.

Après la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une

complainte sur le chagrin d'aimer, sans être aimé. Les jeux et les

rires cessèrent. Tout le monde écoutait. Et quand elle eut fini,

pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la

fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondèrent d'un

reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet éclaboussé

en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les

conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment

où les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers sombres et

que, dans le ciel noir, la lune eut montré son lumineux croissant,

au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans

l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:

Sois heureux, si tu le veux

Et ne compte pas sur demain.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 36 / 189 题