Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de
dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fière sur son
étalon bai, non pas comme une femme, mais comme un écuyer émérite. «La
reine des amazones!» songea orgueilleusement le duc Ludovic le More,
sorti sur le perron pour admirer le départ de sa femme.
Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi un léopard de
chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de
Chypre, constellé d'émeraudes, coiffé d'un bonnet d'or, se dressait
sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de
l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les
brouillards ou dans les herbes marécageuses.
La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, de rire et de
galoper. Ayant adressé un sourire à son mari, qui n'eut que le temps
de lui crier: «Prends garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses
compagnons et lança sa bête au galop, d'abord sur la route, puis dans
les prés, sautant les fossés, les buttes, les haies. Béatrice allait
toujours de l'avant, avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur
une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses
demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli.
Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette Lucrezia.
Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, il ne pouvait décider
laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes
étaient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il
fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.
Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se
fâcher. Il manquait d'audace, aussi était-il fier de la bravoure de
Béatrice.
Les chasseurs disparurent derrière le rideau de roseaux qui bordait le
Ticcino où gîtaient les canards sauvages, les bécasses et les hérons.
Le duc revint dans sa petite salle de travail (_studiolo_). Là
l'attendait son premier secrétaire, directeur des ambassades
étrangères, messer Bartolomeo Calco.