L’art de lire, c’est l’art de penser avec un peu d’aide. Par conséquent,
il a les mêmes règles générales que l’art de penser. Il faut penser
lentement; il faut lire lentement; il faut penser avec circonspection
sans donner à grand’erre dans sa pensée et en se faisant sans cesse des
objections; il faut lire avec circonspection et en faisant constamment
des objections à l’auteur; cependant il faut d’abord s’abandonner au
train de sa pensée et ne revenir qu’après un certain temps à la
discuter, sans quoi l’on ne penserait pas du tout; il faut faire
confiance provisoire à son auteur et ne lui faire des objections
qu’après qu’on s’est assuré qu’on l’a bien compris; mais alors, lui
faire toutes celles qui nous viennent à l’esprit et examiner
attentivement et s’il n’y a pas répondu, et ce qu’il pourrait y
répondre. Ainsi de suite; car lire, c’est penser avec un autre, penser
la pensée d’un autre, et penser la pensée, conforme ou contraire à la
sienne, qu’il nous suggère.
Heureux peut-être ceux qui n’ont pas besoin de livre pour penser, et
tout à fait malheureux évidemment ceux qui en lisant ne pensent
exactement que ce que pense l’auteur; je ne sais même pas quel plaisir
ceux-ci peuvent avoir et je ne puis me le définir. Mais pour ceux qui
sont entre les deux extrêmes, et c’est le cas, je pense, de la plupart
d’entre nous, le livre, ce petit meuble de l’intelligence, ce petit
instrument à mettre en activité notre entendement, ce moteur de l’esprit
qui vient au secours de notre paresse et plus souvent de notre
insuffisance, et qui nous donne la délicieuse jouissance de croire que
nous pensons, alors que nous ne pensons peut-être pas du tout, le livre
est un ami précieux et bien cher. Ne nous dissimulons point qu’il a ses
défauts. On a dit qu’il ne trompe pas; j’ai montré qu’il trompe souvent,
puisque, par notre faute, à la vérité, il ne paraît pas du tout le même
au bout d’un certain temps et nous déçoit.
On a dit qu’il n’est pas importun, oiseux, bavard, puisque c’est un
bavard que l’on peut mettre à la porte, sans impolitesse, aussitôt qu’il
nous ennuie. C’est une grave erreur; car un livre peut nous irriter par
son bavardage, et en même temps nous empêcher de le fermer, parce qu’il
est intéressant et qu’entre deux bavardages on peut s’attendre à quelque
chose de très fin qu’il serait fâcheux d’avoir perdu. Bien souvent un
livre est tel qu’on voudrait que quelqu’un, qui fût vous-même, car on ne
peut s’en reposer que sur soi, en eût marqué les passages intéressants
et signalé particulièrement les pages d’une incontestable inutilité.
On a dit que du plus mauvais livre on peut tirer quelque chose de bon et
que par conséquent un livre est toujours un ami et un bienfaiteur, et
l’on a pu citer en l’appliquant aux livres, cette ligne de Montaigne:
«Il sondera la portée d’un chacun: un bouvier, un maçon, un passant, il
faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise;
car tout sert en ménage; _la sottise même et faiblesse d’autrui lui sera
instruction_: à contrôler les grâces et façons d’un chacun il
s’engendrera envie des bonnes et mépris des mauvaises.»
Ce n’est pas tout à fait vrai, ou je n’en suis pas tout à fait sûr. Il
est plus facile d’être assoté par un sot livre que de le rendre
intelligent ou de le faire servir à son intelligence par la façon dont
on le lit. Le sot livre impose, étant très souvent goûté par une
multitude de gens dont le nombre fait impression sur vous, et l’on ne
sait pas le discuter avec la pleine liberté d’esprit que suppose
Montaigne, ce qui est la seule condition à laquelle il deviendrait de
profit. Donc le livre n’est pas toujours un bienfaiteur; il n’est pas,
quel qu’il soit, encore un bienfaiteur.
Il est très vrai aussi que la lecture devient une passion et que, comme
toute passion, elle a de singuliers excès. A un certain degré de
violence, elle empêche toute action, elle s’oppose à tout emploi
énergique de la vie. Le livre est un moly qui empêche les hommes de
devenir bêtes aux mains des Circé; mais c’est un lotos, aussi, qui
paraît une nourriture si délicieuse qu’il faut user de violence pour
nous arracher au pays où il croît, pour nous faire rentrer dans nos
vaisseaux et nous obliger à ramer.
Il n’y a nul doute à cet égard. Il faut s’armer de sagesse même contre
les passions les plus innocentes, parce qu’il n’y a pas de passions
innocentes, et même en parlant de la lecture il faut dire:
Le sage qui la suit, prompt à se modérer,
Sait boire dans sa coupe et ne pas s’enivrer.
Aussi bien chacun sent qu’il y a un art de lire et, si la lecture
n’offrait aucun danger, il n’y aurait pas besoin d’art pour s’y livrer.
En revanche, la lecture, certaines précautions prises, est un des moyens
de bonheur les plus éprouvés. Elle conduit au bonheur, parce qu’elle
conduit à la sagesse et elle conduit à la sagesse parce qu’elle en vient
et que c’est son pays même, où naturellement elle aime à mener ses amis.
J’ai mon vieillard du Galése; je l’ai eu du moins, car il m’a précédé au
rendez-vous universel. Il était avoué en province. La cinquantaine
venue, il vendit son étude et se retira, mais non pas au bord d’un cours
d’eau et pour y cultiver les fleurs; il se retira à la Bibliothèque
nationale. Il y passait six heures ou huit heures par jour, selon les
saisons. Il avait été attiré à Paris pour deux raisons: parce que,
disait-il, c’est la seule ville où la vie intellectuelle et artistique
soit à très bon marché et parce que c’est la seule ville où l’on vous
permette de ne pas appartenir à un parti politique; et parce que, en
conséquence, Paris est la ville des pauvres et des gens tranquilles.
Je le félicitai, en lui recommandant de ne pas se faire d’amis, la
Bibliothèque nationale regorgeant d’aimables causeurs qui semblent ne
pas aimer la lecture des autres et qui se relayent pour vous empêcher de
prendre connaissance du livre que vous venez d’ouvrir. Il me répondit
qu’il avait sa méthode, et que, dès qu’un de ceux pour qui la salle de
lecture est une salle de conversation venait s’accouder à son fauteuil,
il s’endormait immédiatement, ce qui, dans une salle de lecture, comme à
un cours public, est dans les mœurs, ne peut froisser personne et n’a
pas besoin qu’on s’en excuse.
Comme il n’était pas un grand humaniste, il avait, pour en arriver sans
grand effort à lire les auteurs des temps les plus reculés de la langue
de France, adopté le procédé suivant. Il avait commencé par lire les
auteurs d’aujourd’hui, ceux qui écrivent la langue contemporaine, puis,
remontant peu à peu, il avait passé aux auteurs du XIXe siècle, puis à
ceux du XVIIIe siècle et ainsi de suite, s’habituant à la langue
archaïque par transitions lentes et se faisant, du reste, quoique
marchant à reculons, une idée fort nette de la suite de notre
civilisation. Je ne doute point qu’avant de mourir, il ne lût très
couramment la _Cantilène de Sainte Eulalie_.
C’était bien un vieillard du Galése à sa manière, aussi assidu quoique
moins laborieux et aussi sage. Au lieu de cueillir des fleurs, il
cueillait avec délicatesse les plus belles idées, les plus beaux récits,
les plus beaux dialogues qui aient germé dans l’esprit humain. En latin
_legere_ signifie _lire_ et signifie _cueillir_. Cette langue latine est
charmante.