RELIRE

Lire est doux; relire est--quelquefois--plus doux encore. «A Paris, on

ne relit pas, disait Voltaire; vive la campagne où l’on a le temps!»

Relire est, en effet, une occupation de gens peu occupés. Royer-Collard

disait: «A mon âge, on ne lit plus; on relit.» C’est, en effet, plaisir

de vieillard. Il faudrait se persuader que c’est plaisir et profit de

tous les âges, et ne pas le réserver exclusivement pour celui où je

reconnais qu’il est plus à sa place qu’à tout autre.

Il y a bien des raisons pour relire; j’en choisis trois qui me viennent

plus précisément à l’esprit.

On relit pour mieux comprendre. Ce sont surtout les philosophes, les

moralistes, les penseurs, qu’on relit dans ce dessein, et ce n’est pas

mal fait; mais il n’est auteur qu’on ne puisse relire dans cette

intention, et il en est qui sont tellement dignes d’être relus qu’on

doit les relire pour cet objet. Il n’y a pas d’auteurs plus clairs que

La Fontaine, que La Bruyère. J’assure qu’à les relire pour la vingtième

fois on trouve des passages que l’on n’avait point compris comme ils

devaient l’être, et que l’on entend pour la première fois. A la fois

l’on se sait gré de cette découverte, et c’est un plaisir; et l’on peste

un peu de ne l’avoir pas faite plus tôt et c’est un exercice d’humilité

qui est très sain.

La découverte n’est pas toujours de détail. Il m’est arrivé, en relisant

Jean-Jacques Rousseau d’un peu près, particulièrement dans sa

correspondance, de m’apercevoir que Jean-Jacques Rousseau était

aristocrate.

Il n’y a rien de plus certain, encore qu’il ait donné leçon de

démocratie et de la pire.

Il faut, du reste, quand on relit, surveiller ces repentirs et ne pas se

laisser trop aller au plaisir de la découverte et à celui du remords et

à la taquinerie envers soi-même qui consiste à se dire qu’on a été

précédemment un imbécile. «Vous avez eu tort, me disait un ami, d’avoir

présenté Sainte-Beuve comme un positiviste, ou comme un sceptique, ou

comme un agnostique. Je l’ai beaucoup relu; c’est un mystique.» Beaucoup

relire Sainte-Beuve pour en arriver à découvrir qu’il est un mystique,

c’est certainement un abus de la révision.

Mais encore le plus souvent, presque toujours, quelques précautions

prises, on comprend beaucoup mieux un auteur quand on le relit que quand

on le lit pour la première fois. Il suffit de se défier un peu de soi et

de ne pas lire chez lui seulement ce qu’on y met. Je relis beaucoup; je

crois comprendre beaucoup mieux. C’est une vieillesse qui n’est pas sans

charme que celle que l’on consacre à corriger ses vieux contresens.

Le plaisir de mieux comprendre met, du reste, dans l’esprit un certain

feu, une certaine chaleur qui excite l’imagination elle-même. On invente

un peu à la suite de l’auteur. Soyez sûr que c’est en relisant que M.

Jules Lemaître a écrit ses exquis _En marge_ et Émile Gebhart, son

spirituel _Dernier voyage d’Ulysse_.

On relit encore pour jouir du détail, pour jouir du style. La première

lecture est au lecteur ce que l’improvisation est à l’orateur. C’est

chose toujours un peu impétueuse; de tempérament si sain que l’on soit,

ou quelque bonne méthode de lecture que l’on ait, on ne peut jamais

s’empêcher tout à fait d’être pressé, avec un philosophe de voir quelle

est son idée générale et quelles sont ses conclusions, avec un romancier

de voir comment cela finit. Détestable précipitation; mais dont personne

n’est absolument exempt.

Comme l’orateur, dans l’épreuve de l’_Officiel_ qu’on lui soumet,

corrige le style et la langue de son improvisation, à relire nous

corrigeons notre improvisation de lecture. Nous faisons attention à la

langue, au style, au rythme, aux procédés et artifices de composition et

de disposition des idées. Nous étions entrés dans la pensée de l’auteur,

nous entrons maintenant dans son laboratoire; nous le voyons travailler.

Si nous voulons travailler nous-mêmes, rien, évidemment, n’est plus

utile; mais, même si nous n’avons pas cette intention, surprendre

quelques secrets de l’art est s’affiner singulièrement l’esprit, ce qui

est déjà un plaisir, et le rendre capable de mieux, de plus sûrement, de

plus finement juger l’auteur que demain nous lirons pour la première

fois. Relire apprend l’art de lire.

Les professeurs de littérature sont gens très intelligents, quelques-uns

du moins, en choses de lettres. Cela vient de ce que, pour leurs élèves,

devant leurs élèves, ils relisent sans cesse. Deux écueils, du reste

ici. Charybde et Scylla sont partout. A force de relire et toujours à

peu près les mêmes textes, le professeur en arrive quelquefois à y

retrouver toujours les mêmes impressions et, quand il y trouve toujours

les mêmes impressions, il les retrouve un peu affaiblies ou comme

émoussées. Quelquefois aussi, il veut en rencontrer toujours de

nouvelles, de toutes nouvelles, et il invente aux auteurs des sens

inattendus, ou tout au moins des intentions qu’il n’est pas absolument

certain qu’ils aient eues.

Vous n’êtes pas très exposés à l’un de ces dangers ni à l’autre, ne

relisant pas autant qu’un professeur est obligé de relire. Il convenait

pourtant de vous indiquer ces périls pour que vous ne relisiez pas trop.

Prenez garde, quelque beau qu’il soit, au livre qui s’ouvre toujours de

lui-même à la même page. Géruzez disait: «Je crains l’homme d’un seul

livre, surtout lorsque ce livre est de lui.» Craignez un peu d’être

l’homme d’un seul livre, le livre fût-il même d’un autre; ce n’est

qu’une circonstance atténuante.

Et enfin on relit, dessein plus ou moins conscient, pour se comparer à

soi-même. «Quel effet ferait sur moi tel livre dont j’ai été féru dans

ma jeunesse» est une parole qu’on se dit assez souvent à un certain âge.

Revoir les lieux autrefois visités, les amis autrefois fréquentés, les

livres lus jadis, est une des passions du déclin. Or, c’est précisément

se comparer à soi-même; c’est éprouver si l’on a toujours autant de

facultés de sentir et si l’on a les mêmes.

L’effet de l’expérience n’est pas toujours très consolant, ni très

agréable. Les beaux lieux vus autrefois paraissent ordinaires et avoir

été surfaits par on ne sait qui. Les vieux amis paraissent un peu

ennuyeux. Les beaux livres paraissent un peu décolorés. Pour ce qui est

des vieux amis, s’ils paraissent ennuyeux, c’est peut-être qu’ils le

sont devenus. Pour les lieux et les livres, ce ne peut pas être cela, et

il faut bien que nous nous en prenions à nous-même. «J’admirais cela! Où

avais-je l’esprit?... Hélas! Je l’avais où il est; mais je l’avais plus

sensible et plus imaginatif.» L’impression devant un paysage ou devant

un livre dépend de ce qui y est et de ce que l’on y met. Duquel le plus?

On ne sait. De tous les deux, à coup sûr. Or, ce paysage et ce livre ont

certainement tout ce qu’ils avaient, moins ce que vous y mettiez et n’y

mettez plus. Leur dépréciation mesure la vôtre. Ils sont eux moins vous.

Rencontrant une dame qu’il n’avait pas vue depuis très longtemps un

homme d’âge hésitait: «Comment! dit la dame, vous ne me reconnaissez

pas?--Hélas! madame; j’ai tant changé!» C’est précisément ce qu’il faut

dire, mais sans méchanceté, et c’est la vérité même, devant un site ou

un livre que l’on ne reconnaît plus.

Quand un roman, qui vous arrachait des larmes à vingt ans, ne vous fait

plus que sourire, ne vous pressez pas de conclure qu’il est mauvais et

que c’est à vingt ans, que vous vous trompiez. Dites seulement qu’il

était fait pour votre âge, et que votre âge n’est plus fait pour lui.

J’aimais les romans à vingt ans,

Aujourd’hui je n’ai plus le temps;

Le bien perdu rend l’homme avare;

J’y veux voir moins loin mais plus clair:

Je me console de Werther,

Avec la reine de Navarre.

Il n’y a pas lieu de s’en féliciter beaucoup; mais il est ainsi. Peu de

romans lus avec ivresse à vingt ans plaisent à quarante. C’est un peu

pour cela qu’il faut les relire, pour se relire, pour se rendre compte

de soi, pour s’analyser, pour se connaître par comparaison et pour

savoir ce qu’on a perdu.

Non pas toujours ce qu’on a perdu. Il arrive que dans un livre on

découvre, au bout de vingt ans, une foule de choses que l’on n’y avait

pas entrevues. Cela advient surtout avec les livres philosophiques, avec

les livres de pensées. Si je désire vivre encore quelques années, c’est

dans l’espérance, bien ambitieuse du reste, de comprendre quelque chose

à tel philosophe contemporain qui m’est fermé, et je veux dire à qui je

suis fermé moi-même. Les penseurs incompris jadis se révèlent

quelquefois brusquement. On dirait qu’on a trouvé une clef dans son

esprit. C’est vrai. L’intelligence s’est fortifiée, ou, seulement

enrichie, et dans Ergaste la clef a été trouvée qui nous ouvre

Clitandre. Cette fois, la surprise nous est agréable; nous nous trouvons

plus forts et mieux armés; les années nous ont raffermi. Elles nous

deviennent chères, et nous leur sommes reconnaissants.

Mais ce n’est pas seulement chez les philosophes qu’il arrive que nous

fassions des découvertes de ce genre et que nous récoltions regain de

cette sorte. Chez les romanciers, chez les poètes, nous avons assez

souvent de ces révélations tardives. L’émotion sentimentale est toujours

moindre, l’émotion artistique est quelquefois beaucoup plus forte. On

s’aperçoit, au bout de vingt ans, de trente ans, de quarante ans, qu’il

y a des qualités de style qu’on n’avait pas aperçues, des qualités de

composition dont on ne s’était point douté, parce que, du temps de la

première lecture, on ignorait l’art. A propos d’un _Werther_ en musique,

il y a quelques années, averti par les observations de plusieurs

critiques éminents de l’insignifiance et de la puérilité du _Werther_ de

Gœthe, je relus _Werther_, que je n’avais pas lu depuis à peu près un

demi-siècle, ayant accoutumé de relire plutôt _Faust_ et le _Divan_. Je

fus certainement moins ému qu’à seize ans; je ne pleurai point; mais je

fus frappé de la _solidité_ de l’ouvrage, de l’admirable disposition des

parties, de la progression lente et forte, de tout ce qu’il y a enfin de

savant dans cet ouvrage d’un étudiant et qui ne se retrouve plus du

tout, beaucoup plus tard, dans les _Affinités électives_.

De même, je ne sais plus à quelle occasion, et peut-être sans occasion,

je relus _Leone Leoni_. Chose curieuse, l’émotion sentimentale fut, ce

m’a semblé, tout aussi forte, et de plus je m’aperçus d’un mérite

incroyable de composition, d’un art, assurément tout instinctif, des

_préparations_, des dispositions prises en vue d’amener un effet final,

ou en vue d’éclairer d’avance certaines particularités de caractère par

où s’expliquent les incidents et les péripéties; je m’aperçus, en un

mot, que le roman, s’il n’était pas aussi bien écrit que je l’eusse

désiré, était aussi bien construit qu’une nouvelle de Maupassant. Et

ceci est rare dans George Sand; mais n’est que plus intéressant quand on

l’y rencontre.

C’est ainsi qu’à relire, on se compare à soi-même, on note les hausses

et les décadences--plus souvent celles-ci--de sa sensibilité; les pertes

et les gains--plus souvent ceux-ci--de notre intelligence générale et de

notre intelligence critique, et l’on trace ainsi les courbes de sa vie

intellectuelle et morale.

Ajoutez que, quel que soit l’auteur qu’on relise, si l’on sent plus, si

l’on sent moins, si l’on comprend plus, si l’on comprend mieux, même si

l’on comprend moins; ce sont en partie les événements mêmes de votre vie

qui en sont la cause, et que par conséquent, relire, c’est revivre.

On écrirait très bien une autobiographie avec les impressions comparées

de ses lectures et qu’on pourrait intituler _En relisant_. Relire, c’est

lire ses mémoires sans se donner la peine de les écrire. C’est peut-être

tout profit.

Il va sans dire que tout cela n’arrive que dans le commerce des très

grandes œuvres. Un médiocre roman oublié, et qu’on croit n’avoir pas lu,

et que l’on reprend en mains vous donne une singulière impression quand

on s’aperçoit qu’on l’a lu déjà. Il vous ennuie plus que de droit. On le

continue, parce qu’on ne s’en rappelle pas le dénouement et qu’on veut

le connaître; mais on est sûr que l’impression finalement ne sera pas

agréable, et l’on s’en veut de céder à la curiosité, ce qui fait

paraître le livre plus mauvais qu’il n’est réellement. C’est un fâcheux

qui fut douloureux, et qui revient, et qu’on ne reconnaît pas d’abord et

qu’on reconnaît, à sa voix, un instant après, avec désespoir.

Évidemment, il ne faut relire que ce qu’on a vraiment désir de

retrouver. C’est une grande marque, pour un livre, d’excellence ou de

conformité avec notre caractère, que le désir que l’on a de le rouvrir.

_Iterum quæ digna legi sint._

L'art de lire · 第 27 / 31 题