LA LECTURE DES CRITIQUES

Il y a une grande question. Faut-il lire, concurremment avec les bons

auteurs, ceux qui ont parlé d’eux ou qui en parlent? Faut-il lire les

critiques?

J’en suis très modérément d’avis, mais j’en suis d’avis.

Qu’est-ce qu’un critique? C’est un ami qui cause avec vous de vos

lectures, faisant les mêmes ou ayant fait les mêmes. Or, ce personnage

est-il inutile, est-il odieux? Non, sans doute; dans la vie domestique

vous le recherchez. Vous sentez qu’il vous fait réfléchir, qu’il

renouvelle en vous vos sensations et impressions de lecteur, qu’il

éveille en vous des curiosités de lecteur, qu’en épousant ou en

contrariant vos jugements, il fait que vous les révisez, à quoi sans

doute votre goût s’exerce et s’affine; qu’en vous dirigeant du côté de

nouvelles lectures, il vous ouvre des pays nouveaux auxquels vous

songiez vaguement, ou ne songiez point, et qui peuvent être d’une grande

beauté ou d’une étrangeté captivante.

Enfin vous êtes content de l’ami qui cause avec vous de vos lectures et

des siennes. Il est quelquefois cassant; il est quelquefois un peu trop

admiratif et ami de tout le monde; il est quelquefois, à votre goût,

trop tourné du côté du passé ou au contraire trop attiré vers les

nouveautés, et homme qui découvre tous les matins un nouveau

chef-d’œuvre, ce qui lui fait oublier celui qu’il a découvert hier; il

est quelquefois l’homme qui n’a que de la mémoire et qui cite presque

sans choix, et vous le trouvez monotone; il est quelquefois l’homme qui,

en parlant des autres, songe surtout à lui et qui, dans l’esprit des

auteurs, ne trouve presque qu’une occasion de faire admirer celui qu’il

a; mais quels que soient ses défauts vous l’aimez toujours un peu: le

lecteur aime celui qui lit et qui lui parle de lectures, et en vient

même, par besoin de confidences intellectuelles à faire et à recevoir, à

ne pouvoir plus se passer de lui.

Eh bien! le critique est précisément cet ami que vous avez et, si vous

n’en avez pas, il le remplace.

Vous n’avez pas tort d’aimer le critique.

Mais, et c’est ici que la question se pose dans ses vrais termes,

_quand_ faut-il lire les critiques? A quel moment? Le critique qui parle

de Corneille, avant d’avoir lu Corneille lui-même, ou après que vous

aurez lu Corneille? Voilà le point.

J’ai souvent dit: un critique est un homme qui sert à vous faire lire un

auteur à un certain point de vue et dans certaines dispositions d’esprit

qu’il vous donne. Si cela est vrai, prenons garde! Est-ce qu’il se

faudrait pas... ne point lire le critique du tout?

Il semble bien; car enfin ce qui m’importe à moi lecteur (et en vérité,

c’est mon devoir) c’est d’avoir une impression personnelle, c’est

d’avoir une impression bien à moi, c’est d’être ému par Corneille très

personnellement et non pas d’être ému par Corneille selon l’impression

d’un autre. Ce point de vue où le critique m’aura mis, c’est le sien;

cette disposition d’esprit où il m’aura mis, c’est la sienne. De sorte

que lire le critique avant l’auteur, c’est m’empêcher de comprendre

l’auteur moi-même; c’est me forcer à ne l’entendre que d’une oreille

préparée et presque formée par un autre; c’est bien travailler à me

mettre dans l’impossibilité d’être touché directement, et c’est-à-dire

c’est bien travailler à me rendre incapable de jouissance. Voilà

vraiment un beau profit!

Ajoutez qu’une certaine paresse aidant, ou, si vous voulez, la loi du

moindre effort, je me contenterai bientôt de savoir ce que pensent des

auteurs les critiques les plus autorisés, sans jamais lire les auteurs

eux-mêmes; d’abord, parce que--si l’on sait choisir ses critiques--c’est

plus court; ensuite, parce que même les critiques prolixes ont

débrouillé la matière et me donnent, par les citations qu’ils font de

leur auteur, le meilleur, évidemment, de cet auteur-là, ce qui peut me

suffire; ensuite et surtout parce que, devant, quand je lirai l’auteur

après le critique, subir l’influence de celui-ci et lire dans la

disposition d’esprit où il m’aura mis; si je dois, l’auteur lu après le

critique, avoir la même impression que le critique seul étant lu,

j’épargne du temps en lisant le critique seul.

Et c’est ainsi que Renan a très bien dit qu’un temps viendrait où la

lecture des auteurs serait remplacée par celle des historiens

littéraires. Il avait même l’air de n’être pas fâché en disant cela.

Il y a beaucoup de vrai dans ces observations et, je le dirai en

passant, c’est bien pour cela que moi, très partisan de la lecture des

auteurs eux-mêmes, j’ai souvent applaudi de tout mon cœur aux critiques

prolixes. «Comment! Celui-ci écrit deux volumes sur la _Princesse de

Clèves_; celui-ci cinq volumes sur Jean-Jacques Rousseau! Tant mieux!

--Comment? tant mieux?

--Sans doute! Le lecteur trouvera plus court de lire Rousseau lui-même!»

Cependant il faut s’entendre. Distinguons d’abord entre l’historien

littéraire et le critique proprement dit.

L’historien littéraire doit être aussi impersonnel qu’il peut l’être; il

devrait l’être absolument. Il ne doit que renseigner. Il n’a pas à dire

quelle impression a faite sur lui tel auteur; il n’a à dire que celle

qu’il a faite sur ses contemporains. Il doit indiquer l’esprit général

d’un temps d’après tout ce qu’il sait d’histoire proprement dite;

l’esprit littéraire et artistique d’un temps, ce qui est déjà un peu

différent, d’après tout ce qu’il sait d’histoire littéraire et de

l’histoire même de l’art; mesurer, ce qui du reste est impossible, mais

c’est pour cela que c’est intéressant, les influences qui ont pu agir

sur un auteur; s’inquiéter de la formation de son esprit d’après les

lectures qu’on peut savoir qu’il a faites, d’après sa correspondance,

d’après les rapports que ses contemporains ont faits de lui; s’enquérir

des circonstances générales, nationales, locales, domestiques,

personnelles dans lesquelles il a écrit tel de ses ouvrages et puis tel

autre; chercher, ce qui est encore une manière de le définir,

l’influence que lui-même a exercée et c’est-à-dire à qui il a plu, les

répulsions qu’il a excitées et c’est-à-dire à qui il a déplu. Ce n’est

là qu’une très petite partie du travail de l’historien littéraire, mais

cela en donne une idée suffisante.

Ce qu’il ne doit pas faire, c’est juger, ni dogmatiquement, à savoir

d’après des principes, ni, non plus, _impressionnellement_, à savoir

d’après les émotions qu’il a eues. Il est trop clair qu’en ce faisant,

il sortirait complètement de son rôle d’historien. Il ferait de

l’histoire littéraire, comme on faisait de l’histoire proprement dite au

XVIe ou encore au XVIIe siècle, quand l’historien jugeait les rois et

les grands personnages de l’histoire, les louait ou les blâmait, se

révoltait contre eux comme eût fait une province ou les couvrait de

fleurs comme à une entrée de ville; enfin dirigeait l’histoire tout

entière et l’inclinait à être une prédication morale.

L’historien littéraire ne doit pas plus en user ainsi que l’historien

politique. Il ne doit connaître et faire connaître que des faits et des

rapports entre les faits. Le lecteur ne doit savoir ni comment il juge

ni s’il juge; ni comment il sent, ni s’il sent.

Le critique, au contraire, commence où l’historien littéraire finit, ou

plutôt il est sur un tout autre plan géométrique que l’historien

littéraire. A lui, ce qu’on demande, au contraire, c’est sa pensée sur

un auteur ou sur un ouvrage, sa pensée, soit qu’elle soit faite de

principes ou qu’elle le soit d’émotions; ce qu’on lui demande, ce n’est

pas une carte du pays, ce sont des impressions de voyage; ce qu’on lui

dit, c’est: «Vous vous êtes rencontré avec M. Corneille; quel effet

a-t-il fait sur vous? Est-il entré dans vos idées générales sur la

littérature et sur l’art d’écrire, ou les a-t-il contrariées, et par

conséquent l’avez-vous hautement approuvé ou condamné sévèrement? Si

vous êtes plutôt et surtout ou même uniquement un homme de sentiment, de

sensibilité, d’émotion, quelles émotions M. Corneille a-t-il excitées en

vous, de quelle manière votre âme a-t-elle réagi, délicieusement ou

douloureusement, ou faiblement, à rencontrer la sienne; qu’est devenue

votre sensibilité dans le commerce ou au contact de M. Corneille?

--Mais vous m’interrogez autant, au moins, sur moi que sur Corneille?

--_Certainement_!»

Voilà ce qu’est le critique. Peu s’en faut qu’il ne soit le contraire

même de l’historien littéraire; tout au moins ils sont si différents que

ce qu’on demande à l’un, et légitimement, c’est ce qu’on ne demande pas

et ce qu’on ne doit pas demander à l’autre, et la converse est vraie.

Il a fallu insister sur ce point, parce qu’il n’y a pas si longtemps

qu’on a compris la grande différence qu’il y a entre l’historien

littéraire et le critique; parce que, jusqu’aux dernières années du

dernier siècle, les historiens littéraires croyaient avoir mission de

critique et réciproquement; parce que telle histoire de la littérature

française, celle de Nisard, est tout entière œuvre de critique et comme

histoire littéraire n’existe pas, de telle sorte que l’auteur n’a rien

fait de ce qu’il devait faire et a fait tout le temps, et du reste d’une

manière admirable, ce qu’il devait ne pas faire du tout; si bien encore

que son livre, absolument manqué comme histoire littéraire, reste tout

entier debout comme recueil de morceaux de critique.

Or, cette distinction étant faite et si vous l’admettez, revenons à

notre question: quand faut-il lire le critique?

Cela dépend précisément de la question de savoir s’il est historien

littéraire, d’après la définition que nous avons donné de l’historien

littéraire, ou s’il est critique, selon la définition que nous avons

donnée du critique. S’il est historien littéraire, il faut le lire avant

de lire l’auteur, et s’il est critique, il ne faut _jamais_ le lire

avant. S’il est historien littéraire, il vous donnera tous les

renseignements qui vous sont utiles, et dont quelques-uns vous sont

indispensables sur le monde où vivait l’auteur, sur les hommes pour qui

il a parlé, sur tout ce qui (son génie mis à part) l’a fait ce qu’il a

été; il vous introduira ainsi chez lui; il vous fournira toutes les

informations sans lesquelles vous ne comprendriez de lui à très peu près

rien. Il est donc prouvé qu’il faut lire l’historien littéraire avant

l’auteur à qui vous voulez vous attacher. L’introduction à

l’intelligence de Corneille, c’est l’histoire du temps de Corneille,

toute l’histoire du temps de Corneille et particulièrement l’histoire de

la littérature française de 1600 à 1660.

Pour le critique, c’est très différent. Il est très vrai que, si vous le

lisez avant l’auteur avec qui vous désirez lier commerce, il vous nuira

beaucoup plus qu’il ne vous rendra des services. Vous ne pourrez pas, en

lisant l’auteur, ou vous pourrez difficilement, vous débarrasser du

point de vue du critique pour recevoir l’impression directe; le critique

sera comme un écran entre l’auteur et vous. Vous désiriez savoir quel

effet ferait sur vous Montaigne, et vous ne savez pas si ce qui vous

vient à l’esprit, en lisant Montaigne, vous vient en effet de Montaigne

ou de Nisard; vous vouliez connaître votre sensibilité modifiée par

Montaigne; vous connaissez une modification faite peut-être par

Montaigne, mais préparée par Nisard; vous connaissez quelque chose en

vous qui est de Montaigne, de Nisard et de vous-même; il y a un terme de

trop; ce n’est pas lire Montaigne que de le lire à travers Nisard, que

de le lire en y cherchant instinctivement, et en y trouvant forcément,

moins les pensées de Montaigne que les pensées que Montaigne a inspirées

à Nisard; et pour lire Montaigne vraiment, ce qui s’appelle lire, il

faudrait d’abord que vous missiez Nisard en total oubli.

S’il est ainsi, il va de soi qu’il ne fallait pas commencer par lire le

critique.

--Alors, lisons l’historien littéraire avant et le critique jamais!

--Pourquoi? Lisons l’historien littéraire avant et le critique après.

Après, c’est trop tard? Non point. Le critique doit inviter à relire ou

à repenser sa lecture. Voilà le vrai rôle du critique. Le critique

prépare non pas, comme je l’ai dit d’abord, à lire dans une certaine

disposition et à un certain point de vue: en quoi il serait nuisible; il

prépare à relire à un certain point de vue et dans une certaine

disposition d’esprit, en quoi il est utile.

Reprenons l’exemple, donné plus haut, de l’ami avec qui vous causez

littérature. Vous avez lu le dernier roman; il vous a laissé telle

impression; vous rencontrez l’ami; il l’a lu, lui aussi; le livre lui a

laissé une impression très différente; vous discutez, vous donnez vos

raisons, il donne les siennes, vous rapportez tel détail qu’il n’a pas

vu, il vous indique telle particularité qui vous est échappée; vous

rentrez chez vous; vous ne songez guère qu’à relire le volume, tout au

moins à le repasser en revue dans votre mémoire; d’une façon ou d’une

autre, vous le relisez, vous le revoyez sous un nouvel angle. C’est

votre ami qui en est cause. Voilà le rôle du critique, et voilà le cas

où le critique ne peut pas être nuisible, fût-il mauvais, puisqu’il ne

fait que provoquer une révision; et peut être très utile parce qu’il la

provoque.

J’ai vécu pendant quelques années dans une société d’hommes très

intelligents, très lettrés, de beaucoup de goût, très décisionnaires

aussi, qui parlaient sans cesse des ouvrages nouveaux. Je les avais

presque toujours lus avant qu’ils n’en parlassent et j’écoutais ces

messieurs avec un très vif intérêt. Leurs décisions un peu tranchantes

et leurs aperçus, extrêmement inattendus de moi, m’étonnaient et me

donnaient beaucoup à penser. Je rentrais chez moi toujours avec le

véritable besoin de relire le livre dont ils avaient parlé et de

comparer mes impressions aux leurs. C’était un très grand profit; je

n’étais pas toujours, après révision, de leur avis; je n’en étais même

jamais; mais j’avais relu avec un esprit nouveau, et c’est cela qui est

important. Je leur dois beaucoup.

Au bout d’un certain temps, à la vérité, ils cessèrent de m’être utiles,

parce que je m’aperçus que de tous les livres dont ils parlaient, ils

n’avaient jamais lu une page, ce qui m’expliqua la netteté de leurs

décisions et l’originalité de leurs aperçus. Ils n’avaient pas lu, ils

avaient des idées générales, ils avaient des idées préconçues, ils

jugeaient de haut et sans réplique: ils remplissaient la définition du

grand critique.

Mais remarquez: si à toutes leurs qualités ils avaient ajouté la

faiblesse de lire les livres dont ils devaient parler, leurs décisions

eussent été moins tranchantes et leurs considérations moins originales;

ils eussent été des critiques de moyen ordre; mais leur influence sur

moi eût été la même et même se serait prolongée plus longtemps; j’aurais

relu, après leurs conversations, avec un esprit nouveau.

C’est le bienfait du critique. Le critique est cause que le lecteur fait

des lectures méditées après avoir fait des lectures abandonnées; le

critique est cause que le lecteur fait des lectures dans un champ plus

vaste de pensées; le critique est cause que le lecteur, après avoir lu

l’auteur tête-à-tête, le lit à trois ou à quatre; il ne faudrait pas

étendre indéfiniment ce cercle et comme multiplier l’auditoire autour de

l’auteur; mais il faut, au bon moment, rompre le tête-à-tête.

Car il durerait. L’auteur que vous avez lu personnellement, si vous me

permettez de parler ainsi, l’auteur que vous avez lu personnellement, ce

qu’il fallait faire en effet, si vous le relisez sans consultation, vous

retrouvez en le relisant, toutes les mêmes impressions que vous avez

eues à une première lecture; elles ont laissé leurs «traces», comme dit

Malebranche; vous creusez fatalement dans le même sillon.

Il faut qu’à un moment donné--lequel? celui-là même où vous vous

apercevez de la monotonie de vos sensations--vous vous avisiez de vous

demander: «Qu’en pense un tel?» Quand vous saurez ce qu’en pense un tel,

vous serez préparé pour un nouveau voyage; non, pour le même, mais avec

une autre façon de voir. Les médecins appellent un confrère en

consultation, non parce qu’ils se défient d’eux-mêmes, non parce qu’ils

croient que leur confrère est plus habile qu’eux; ils ne le croient

jamais; mais par crainte de persévérer dans un diagnostic faux, à cause

de l’influence que garde sur nous une première impression ou une

première idée. Ils changent d’air.

Donc ne jamais lire le critique d’un auteur avant l’auteur lui-même; ne

jamais relire un auteur qu’après avoir lu un ou plusieurs critiques de

cet auteur, voilà, je crois, la bonne méthode de lecture et de

_relecture_.

D’autre part, lire l’historien littéraire avant l’auteur est à peu près

indispensable; mais il ne l’est plus de lire l’historien littéraire

après avoir lu l’auteur; ce n’est plus qu’un peu utile, quelquefois,

selon les cas, pour vérifier telle concordance, le plus souvent pour se

rappeler tel renseignement, donné par l’historien, que l’on sent qui

nous fuit.

Un petit inconvénient à cela, au temps actuel, c’est que jusqu’à présent

tous les historiens littéraires, sans exception, je crois, ont prétendu

être _en même temps_ critiques, critiques dans leurs livres d’histoire

eux-mêmes, et que, par conséquent, si on les lit, comme on le doit,

avant de lire l’auteur, le mauvais effet que produit le critique lu

avant l’auteur, ils le produisent.

Il est vrai, l’inconvénient est assez grave. Il cessera. Les historiens

littéraires s’accoutumeront à n’être que des historiens, comme les

critiques à n’être que des critiques; ou plutôt l’historien littéraire

s’accoutumera à n’être qu’historien littéraire dans un livre d’histoire

et à n’être que critique dans un livre de critique; ils s’y accoutument

déjà, et ils font en cela le mieux du monde.

Une question reste, assez grave. S’il en est comme j’ai dit, comment

faut-il, dans l’enseignement, user des critiques? Il faut, à mon avis,

mettre entre les mains des écoliers les historiens littéraires, ceux des

historiens littéraires qui ne font pas de critique--puisque tous en

font, ceux, jusqu’à nouvel ordre, qui en font le moins--et les leur

faire lire avant les auteurs; ou il faut faire aux écoliers un cours

d’histoire littéraire, comme on leur fait un cours d’histoire et les

prier de ne lire que les auteurs dont, dans ce cours d’histoire

littéraire, il leur aura déjà été parlé.

Les choses s’arrangeront, du reste, assez bien d’elles-mêmes, puisque le

cours d’histoire littéraire invitera l’enfant à lire tel ou tel auteur

dont le nom l’aura frappé dans le cours. Je parle de la majorité des

enfants qui, même en France, est assez docile.

Quelques-uns seront, au contraire, incités par le cours à lire les

auteurs dont il n’aura pas été parlé ou pas encore. Ma curiosité ayant

été éveillée, en rhétorique, par le devoir français d’un de mes

camarades que je ne connaissais pas autrement, parce qu’il était d’une

autre pension que moi, j’allai à lui, quelque temps après, et je lui

demandai ce qu’il faisait: «Depuis quelque temps, me dit-il, je m’occupe

beaucoup de philosophie.» Il s’occupa sans doute des littérateurs latins

et français l’année suivante.

Mais la majorité des écoliers lira naturellement les auteurs vers

lesquels le cours d’histoire littéraire ou les historiens littéraires

mis entre leurs mains auront dirigé leur attention.

--Mais les critiques proprement dits?

--Rien ne m’embarrasse comme cette question. Du temps où j’ai fait mes

études, on ne mettait entre nos mains aucun critique. Je n’ai lu

Sainte-Beuve qu’à vingt-trois ans. On nous donnait des histoires

littéraires, qui, à la vérité, je l’ai assez dit, étaient mêlés de

critiques, mais qui, après tout, étaient surtout des histoires

littéraires. Le professeur, quand il nous donnait un devoir à faire, les

complétait par quelques renseignements se rapportant au devoir en

question. Il nous traçait, par exemple, deux petits portraits de Sadolet

et d’Érasme quand il nous donnait à confectionner une lettre d’Érasme à

Sadolet. Voilà tout. Nous n’avions pas, bien entendu, ni de Sadolet, ni

d’Érasme lu un mot. Que pouvait être notre devoir? Quelques lieux

communs de morale ou de littérature, historiés de quelques

particularités anecdotiques, précieusement recueillies de la bouche de

notre professeur.

C’était très vide. Nos «discours historiques» l’étaient un peu moins;

car encore nous savions un peu plus d’histoire proprement dite que

d’histoire littéraire; nous n’avions pas lu Érasme; mais nous

connaissions un peu Henri IV, Louis XIV, Turenne et Condé.

On reconnut, vers 1880, l’inanité de cette méthode et de ses résultats;

on mit entre les mains des écoliers des critiques; on leur fit des cours

de littérature très mêlés et même chargés de critique; on leur fit faire

des dissertations sur le stoïcisme dans Montaigne et l’atticisme dans

Molière;--et alors ce fut bien pis.

Ce fut pis, parce que les enfants, incapables d’avoir assez lu Montaigne

et Molière et de les avoir assez lus en critiques pour avoir des idées

personnelles, des idées bien à eux sur le tour d’esprit particulier de

Molière et de Montaigne, ne mettaient dans leurs devoirs que des

lambeaux, quelquefois un peu démarqués, de Sainte-Beuve, de Brunetière,

de Lintilhac. L’affligeante stérilité de ces exercices ne le cédait en

rien à l’affligeante puérilité des exercices de 1865, si tant est

qu’elle ne fût pas, au moins, plus éclatante aux yeux.

Que faire donc? Énergiquement, doctoralement, quelques-uns disent: «Ne

jamais demander à l’enfant que sa pensée personnelle, que l’impression

qu’il a reçue et dont il a dû, seulement, se rendre compte, dont il a

dû, seulement, prendre possession, en lisant _les Femmes savantes_,

_Britannicus_ ou _l’Art de conférer_. Cultiver la personnalité, au lieu

de l’étouffer sous celles d’autrui, au lieu de la forcer à abdiquer pour

faire place à une personnalité d’emprunt: voilà, voilà ce qu’il y a à

faire et rien autre.»

Certes, j’en suis d’avis et de toute mon âme. Seulement, c’est tellement

restreindre le champ des exercices scolaires qu’il se réduirait à

presque rien. Cela revient à ceci: ne dites rien à l’élève sur le _Cid_,

ne lui laissez rien lire sur le _Cid_, faites-lui lire le _Cid_ et puis

demandez-lui ce qu’il en pense. Or, l’élève répondra que cela lui a

beaucoup plu et que c’est très beau. Soyez sûr que, s’il répond autre

chose, c’est qu’il aura triché; c’est qu’il aura lu quelque Sainte-Beuve

ou quelque Lintilhac pour y trouver «des idées».

_Comme fond_ et sauf quelques traits, quelques observations de détail,

que ce sera le devoir du professeur de guetter, d’aviser et de relever

avec soin pour en féliciter l’écolier, un devoir scolaire sera toujours

un reflet. Ce qui sera de l’enfant, ce sera une composition bien

ordonnée, une disposition claire et peut-être déjà adroite des idées, et

un style déjà plus ou moins formé, et ce sera toujours sur ces choses

qu’il faudra juger un devoir d’enfant. La personnalité, l’originalité,

n’y comptez point.

Elles viendront, et chez très peu, chez infiniment peu, beaucoup plus

tard. Qui est-ce qui a une personnalité? Ils sont rares qui en ont une.

Presque personne n’est une personne. Et à seize ans, personne n’est une

personne. A quelques indices seulement, tel ou tel marque ou fait

espérer qu’il en sera une.

Même cette chasse à la personnalité, louable en soi, peut être un défaut

chez le professeur. Il y a le professeur qui ne cherche qu’à rapprocher

tous ses élèves d’un type convenu de bon sens, de rectitude d’esprit et

de bon goût. C’est le professeur ordinaire. Il y a aussi le professeur

qui, par souci, certes très louable, de chercher la personnalité et de

la faire naître, prend, avec une bonne volonté touchante, pour des

marques de personnalité hésitante encore et se cherchant, mais pouvant

aboutir, de simples signes de bizarrerie, ou de simples boutades

d’espiègle. Tel ce professeur, peut-être légendaire, qui était enchanté

de l’élève Croulebarbe qui avait fait l’éloge de la Saint-Barthélémy:

«Il a tort, je le lui ai dit, il a tort; mais il est personnel. Eh! Eh!

Il est personnel.» C’est d’un professeur de ce genre qu’un de ses

collègues disait: «Voilà Fliegenfanger qui est encore à la recherche

d’un esprit faux.»

Non, il faut se contenter d’un fond de discours qui n’aura d’ordinaire

aucune originalité, qui sera d’emprunt plus ou moins adroit, et d’idées

plus ou moins bien repensées--et d’une bonne disposition des parties, et

d’un style sain, parfois agréable. Voilà tout ce qu’on peut demander à

un très bon élève de première.

Dès lors? Dès lors, je suis à peu près contraint à abandonner, pour ce

qui est de l’enseignement, mon grand principe qui est de ne pas lire les

critiques avant les textes. J’admets que, concurremment aux textes, pour

«faire leurs devoirs», pour se préparer aux examens, pour donner à leurs

esprits une culture générale, très superficielle, mais enfin une culture

générale, les élèves des lycées lisent les critiques.

Mais, mon principe, je le reprends très vite pour leur dire: au moins

pour ce qui est des grands auteurs dont vous avez le temps de lire les

œuvres principales, lisez toujours l’auteur d’abord et le critique

seulement ensuite, seulement après vous être fait de l’auteur une idée,

quelle qu’elle puisse être, qui soit à vous.

De plus, cette habitude de lire presque concurremment, presque

pêle-mêle, les textes et les critiques, surtout celle de lire les

critiques et non les auteurs, perdez-la totalement, perdez-la

énergiquement, dès que vous serez sortis du lycée. Elle est funeste en

soi; elle fait des sots; elle fait en choses littéraires des hommes tout

pareils à ceux qui, en politique, récitent les articles de fond de leur

journal; elle fait des hommes-reflets; elle fait des hommes qui sont des

lunes; il ne faut pas aspirer à être un soleil mais il ne faut pas non

plus être comme la lune.

Il y a deux éducations: la première que l’on reçoit au lycée, la seconde

que l’on se donne à soi-même; la première est indispensable, mais il n’y

a que la seconde qui vaille. Dans la première, lisez les critiques à peu

près en même temps que les auteurs, encore avec les précautions que j’ai

indiquées. Dans la seconde, ne lisez jamais le critique d’un auteur que

pour relire l’auteur lui-même; autrement vous n’entreriez jamais dans la

seconde éducation; vous resteriez toujours dans la première.

L'art de lire · 第 25 / 31 题