J’appelle ennemis de la lecture, non pas les multiples choses qui
empêchent de lire et dont il faut reconnaître que la plupart sont
excellentes, études scientifiques, vie d’action, sports, etc. Il est
évident que notre temps n’est pas et ne peut pas être celui des liseurs.
Ce que les anciens appelaient d’un mot charmant _umbratilis vita_
n’existe plus guère. Presque personne n’a plus le temps de s’enfermer «à
l’ombre» pendant plusieurs jours pour lire un livre. Le livre n’est plus
lu que morceau par morceau, vingt pages par vingt pages et c’est-à-dire,
même quand il est lu, n’est plus lu du tout, puisque la continuité dans
la lecture est nécessaire, non seulement pour juger d’un ouvrage bien
fait, mais pour l’entendre.
Un tout petit nombre,--«d’adorateurs zélés à peine un petit
nombre»--d’hommes et de femmes aimant à lire composent aujourd’hui un
public restreint pour lequel, un peu aussi par habitude, on continue
d’écrire. Un auteur, de nos jours, est un moine qui écrit pour son
couvent, isolé dans un petit monde isolé. La littérature est devenue
conventuelle.
Pour certains, du reste, amoureux de la réputation à petit bruit et
délicate, elle n’en est que plus agréable et que plus chère.
Mais ce n’est pas de ces ennemis-là que je veux parler. Tout compte
fait, il me semble qu’ils ne peuvent être que très utiles. Ils éliminent
les faux amis de la littérature, ceux qui ne liraient que s’il n’y avait
pas d’autre distraction, ni d’autre passe-temps, gens par conséquent de
très peu de goût, n’ayant pas la vocation et qui alimenteraient autant
la basse littérature que la bonne et plutôt celle-là que celle-ci; et
ils laissent intacte la troupe de ceux qui sont véritablement nés pour
lire. Je crois que la perte est nulle, si tant est même qu’il n’y ait
pas gain.
Les ennemis de la lecture dont je veux parler, ce sont les tendances,
les penchants et les habitudes qui empêchent de bien lire, de lire comme
il est utile, profitable et agréable de faire.
A l’entendre ainsi, les principaux ennemis de la lecture sont
l’amour-propre, la timidité, la passion et l’esprit de critique.
La Bruyère, dont le chapitre intitulé _Des ouvrages de l’esprit_
contient tout un art de ne pas bien lire, a touché l’un après l’autre
tous ces points et nous n’avons qu’à l’écouter: «L’on m’a engagé, dit
Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle: Je l’ai fait. Ils l’ont saisi
d’abord et, avant qu’il ait eu le loisir de les trouver mauvais, il les
a loués modestement en ma présence et il ne les a pas loués depuis
devant personne. Je l’excuse: je n’en demande pas davantage à un auteur;
je le plains même d’avoir écouté de belles choses qu’il n’a point
faites.»
Ceci est l’amour-propre, l’amour de soi, la jalousie, empêchant de lire
ou de jouir en lisant. Ces sentiments sont tout naturels de la part d’un
auteur, et il est, en effet, bien «excusable». Cet écrivain--c’est je
crois, un Anglais; mais j’ai oublié son nom--disait: «Quand je veux lire
un bon livre, je le fais». C’est excellent comme estime de soi; ce n’est
même pas, peut-être, de l’orgueil proprement dit. Il est très vrai que,
quand on est auteur et bon auteur, on doit nécessairement et sans vanité
n’être satisfait que de ce que l’on fait soi-même, puisqu’on a une façon
de penser toute particulière qui ne peut guère s’accommoder que
d’elle-même.
Comment voulez-vous que Corneille puisse trouver bon Racine, qui goûte
les sujets que Corneille a toujours évités et les manières de traiter
les sujets que Corneille très visiblement n’aime point, et qui se donne
tout entier à la peinture de l’amour, sentiment que Corneille a toujours
considéré comme trop chargé de faiblesse pour pouvoir soutenir une
tragédie? Il y a une sorte d’incompatibilité d’humeur. Corneille,
direz-vous, au moment même de la plus grande vogue de Racine, a fait
_Psyché_. Voulez-vous mon sentiment secret? Corneille n’a jamais été
très fier ni très satisfait d’avoir écrit _Psyché_.
Comment veut-on que Voltaire, toutes raisons à part d’animosité et
d’amour-propre, trouve bonne la _Nouvelle Héloïse_ et bon l’_Émile_?
C’est proprement, de par la nature différente des esprits, la chose
impossible. Les auteurs ont toutes sortes de motifs de ne pas admirer,
ni même goûter les ouvrages de leurs confrères, motifs dont
l’amour-propre est seulement l’un, duquel, du reste, je n’irai pas
jusqu’à dire qu’il est le plus faible.
--Mais nous qui ne sommes pas auteurs, nous n’avons aucun amour-propre
qui nous empêche de lire et de lire de la bonne façon.--Si bien! Vous
n’avez pas remarqué qu’un auteur est un ennemi? Il l’est toujours. Il
l’est toujours un peu. Si c’est un moraliste, il est un homme, d’abord
qui s’arroge le droit de se moquer de vous. Vous vous en apercevez
toujours, sourdement. S’il est un idéaliste, il vous présente des héros
de vertu, de courage et de grandeur d’âme qu’il prétend être, du moins
qu’il a l’air de prétendre être, puisqu’il était capable de les
concevoir. Quand on peint son héros, on peint son idéal, et l’idéal que
l’on a, on se croit toujours un peu, on se croit du moins par moment, de
force à le réaliser. Tout au moins on a quelque air de cela. Poser un
héros, c’est un peu se poser en héros. C’est une chose bien
insupportable à beaucoup de lecteurs que cet air de supériorité. Si la
petite lectrice naïve de romans se dit: «Quel beau caractère doit être
ce monsieur Octave Feuillet», et est un peu amoureuse de M. Octave
Feuillet; pour le même motif et par contre, l’amour-propre de bien des
lecteurs regimbe contre Octave Feuillet et dit en grondant: «Cet auteur
se donne bien du mal pour me faire entendre qu’il a plus de délicatesse
que moi. Quel prétentieux!»
Et votre amour-propre est blessé et votre jalousie s’éveille comme
contre quelqu’un qui a plus de succès que vous dans un salon.
Inversement le réaliste vous «touche», comme on disait quelquefois au
XVIIe siècle, pour ne pas dire tout à fait blesser, ou au moins vous
inquiète, quand il peint quelqu’un de ridicule qui pourrait bien être à
peu près vous. Que de lecteurs ayant compris que Flaubert se moque
d’Homais se sont dit: «Se railler d’un homme parce qu’il est
anticlérical, ce n’est pas très fort; après tout, moi je le suis et je
ne suis pas si ridicule. Cet auteur écrit avec correction; mais il est
un peu impertinent.» L’amour-propre s’est éveillé et il est en garde.
Et, dans tous les cas, un auteur blesse ce sentiment profond d’égalité
que nous avons tous. Il est un homme qui se détache de la troupe et qui
prétend se faire admirer, au moins se faire écouter et nous divertir. Ce
n’est pas une petite fatuité. C’est un homme qui dans un salon prend la
parole; c’est un homme qui dans un salon va du côté de la cheminée; il
faut qu’un homme ait bien de l’esprit pour se faire pardonner de s’être
dirigé du côté de la cheminée. La première impression est toujours
hostile. Il a toujours à vaincre cette première impression. Autant en a
à faire l’auteur, quel qu’il soit du reste.
Au fond, bien des lecteurs ne pardonnent d’écrire qu’aux rédacteurs des
faits divers dans les journaux. Ceux-ci n’ont point de prétention à
l’invention, ils n’en ont point à la composition, ils n’en ont point au
style. Ils sont utiles; ils renseignent. Voilà de bons écrivains. Ils ne
se font pas centre. Ils ne se donnent point des airs d’hommes
supérieurs. Ils ne demandent pas, plus ou moins secrètement,
l’admiration. Ils n’excitent aucune jalousie. Voilà de bons écrivains.
Les sociétés décidément démocratiques n’en admettront sans doute pas
d’autres.
Au vrai, si l’on ne s’ennuyait pas, on ne ferait jamais cet acte
d’abnégation et d’humilité d’ouvrir un livre. On se contenterait de ses
pensées, en estimant qu’elles valent bien toutes celles qu’un autre peut
avoir. La lecture est une victoire de l’ennui sur l’amour-propre.
Du moment qu’elle est cela, l’auteur est toujours un peu un ennemi et
lui-même a à remporter sur l’amour-propre une victoire. Et donc
l’amour-propre est un ennemi de la lecture, terrible quand il est
amour-propre d’auteur, notable encore quand il est amour-propre de
n’importe qui.
Continuons de lire La Bruyère; il connaît la question; il est homme qui
a fait un livre et qui a désiré très vivement être lu et qui était assez
intelligent pour comprendre, mieux encore que tout autre chose, les
raisons qu’on pouvait avoir de ne le lire point ou de le lire mal: «Ceux
qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d’auteur ont,
ou des passions, ou des besoins qui les distraient ou les rendent froids
sur les conceptions d’autrui; personne presque, par la disposition de
son esprit, de son cœur et de sa fortune, n’est en état de se livrer au
plaisir que donne la perfection d’un ouvrage.»
Et c’est-à-dire qu’un des ennemis de la lecture, c’est la vie même. La
vie n’est pas liseuse, puisqu’elle n’est pas contemplative. L’ambition,
l’amour, l’avarice, les haines, particulièrement les haines politiques,
les jalousies, les rivalités, les luttes locales, tout ce qui fait la
vie agitée et violente, éloigne prodigieusement de l’idée même de lire
quelque chose. Millevoye, dans sa jeunesse, était commis de librairie.
Son patron le surprit lisant: «Vous lisez, jeune homme; vous ne serez
jamais libraire.» Il avait raison: l’homme qui lit n’a pas de passions;
c’en est la marque; et il n’aura pas même la passion de son métier, son
métier fût-il de vendre des livres.
La plupart des parents n’aiment pas beaucoup le goût de la lecture chez
leurs enfants. Chez les petites filles, c’est une menace qu’un jour
elles ne lisent des romans; et vous ne vous trompez pas beaucoup sur ce
point; elles ne liront guère autre chose. Chez les petits garçons, c’est
bon dans une certaine mesure; mais encore c’est inquiétant. On n’a pas
trop de temps pour se faire une position. «Tu liras quand tu seras
vieux, quand tu te seras tiré d’affaire.» Il y a bien quelque bon sens
là-dedans. Qu’un homme lise, c’est une marque qu’il n’est pas bien
ambitieux, qu’il n’est pas tourmenté par «le fléau des hommes et des
dieux», qu’il n’a pas de passions politiques, auquel cas il ne lirait
que des journaux, qu’il n’aime pas dîner en ville, qu’il n’a pas la
passion de bâtir, qu’il n’a pas la passion des voyages, qu’il n’a pas
l’inquiétude de changer de place, même, remarquez qu’il n’aime pas à
causer. L’effroyable quantité de temps que les hommes, surtout en
France, dépensent à ne rien dire, et c’est à savoir aux délices de la
conversation, suffirait à lire un volume par jour, mais empêche qu’on en
lise un par an.
L’homme qui lit n’a même pas la passion nationale de la conversation.
Que de passions n’a pas et ne doit pas avoir l’homme qui lit!
Et quand on songe qu’une seule suffit pour interdire qu’on soit liseur,
on comprend que La Bruyère, ou tout autre auteur, soit effrayé des
obstacles qu’il a à vaincre et du petit nombre de personnes qui restent,
non pas pour lire son livre, mais pour n’être pas dans l’impossibilité
de l’ouvrir.
Un autre obstacle, c’est la timidité, qui, du reste, est, elle aussi,
une passion. La Bruyère n’a traité ce point qu’indirectement. Il n’a pas
dit que la timidité fût un obstacle à lire un livre, il a dit qu’elle en
est un à l’approuver: «Bien des gens vont jusqu’à sentir le mérite d’un
manuscrit qu’on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur
jusqu’à ce qu’ils aient vu le cours qu’il aura dans le monde par
l’impression, ou quel sera son sort parmi les habiles; ils ne hasardent
point leurs suffrages, et ils veulent être portés par la foule et
entraînés par la multitude. Ils disent alors qu’ils ont les premiers
approuvé cet ouvrage et que le public est de leur avis.»
Un certain manque de courage à donner son avis est donc une cause que le
bon ouvrage n’ait pas tout de suite le succès qu’il mérite, il est très
vrai; mais je dis que la timidité du lecteur est cause aussi qu’un
ouvrage n’est pas autant lu qu’il en serait digne. Certains lecteurs, en
effet, par une sorte de timidité, sont toujours des lecteurs en retard.
Ils attendent, non seulement pour approuver, mais pour lire, que le
suffrage du public se soit prononcé. Non seulement pour un livre; mais
pour un auteur; et beaucoup ne lisent un ou plusieurs ouvrages d’un
homme que quand il est passé grand écrivain dans l’estime de tout le
public, ou quand il a été nommé de l’Académie française, ce qui, du
reste, n’est pas tout à fait exactement la même chose; ou quand ils
apprennent sa mort; ces lecteurs nécrologiques sont assez nombreux.
Il s’ensuit que ces lecteurs à la suite n’ont pas d’élan, d’ardeur, de
ferveur, ni de vraie joie. Non seulement ils ne vont pas à la
découverte, ce qui est un des plus grands plaisirs de la lecture, mais
ils lisent dans un temps où, de quelque caractère durable que soit le
livre et dût-il être immortel, il n’a plus sa nouveauté, sa fraîcheur,
son duvet, sa concordance avec les circonstances qui, sans l’avoir fait
naître, ont contribué du moins à sa formation et surtout lui ont donné
en partie sa couleur. Le plaisir de lire un livre suranné est toujours
un peu languissant.
Il l’est plus que celui de lire un livre très ancien. Le livre très
ancien est franchement d’un autre temps, il a tout son caractère
archaïque; il peut plaire pleinement ainsi; il peut n’en plaire que
davantage. Il en est de cela comme des modes. Ce n’est pas la mode d’il
y a vingt ans qui est ridicule; c’est celle d’il y a deux ans. Celle
d’il y a vingt ans est ancienne, celle d’il y a deux ans _date_, elle
est surannée; celle d’il y a vingt ans est entrée dans l’histoire; celle
d’il y a deux ans n’est pas entrée dans l’histoire et est sortie de
l’usage et son ridicule est de se donner ou d’avoir l’air de se donner
comme étant encore dans l’usage alors qu’elle en est sortie.
Il en est de même des livres qui ont dix ans et qui n’ont pas l’avantage
d’en avoir cinquante. Vous avez remarqué qu’après la mort de tous les
grands écrivains il y a une dépréciation de quelques années. C’est
qu’aux yeux de la génération qui existe à ce moment-là, l’écrivain qui
vient de disparaître est suranné; il était un peu vieux; on en avait
assez de sa manière. Quelques années après, il a pris la place qu’il
doit garder--ou à peu près; car il y a toujours des fluctuations--qu’il
doit garder indéfiniment. Dans ma jeunesse, vingt ans après 1848,
Chateaubriand _était ridicule_. Il est remonté sur le trône vers 1875 et
il y reste.
Être un lecteur retardataire est donc dangereux, c’est se préparer une
série de déceptions; c’est se réserver de lire toujours les auteurs dans
un certain refroidissement de la température. «Employez vite ce remède,
pendant qu’il guérit», disait un médecin, non pas sceptique, mais qui
savait très au juste en quoi consiste la thérapeutique qui est surtout
une suggestion. Lisez cet auteur pendant qu’il est bon, dirai-je; plus
tard il deviendra mauvais; plus tard encore il est possible qu’il
redevienne bon; mais alors vous ne serez plus là pour le lire.
N’attendez pas pour faire commerce avec lui le moment intermédiaire où
il sera mauvais.
Cette sorte de timidité qui fait le lecteur retardataire est un des
grands ennemis du plaisir de la lecture.
Son plus grand ennemi encore, c’est l’esprit critique, entendu dans un
certain sens du mot, et je prie qu’on attende, pour bien entendre ce que
je veux dire par là. Je suis forcé, ici, d’être un peu long.
La Bruyère a écrit une ligne qui est la plus fausse du monde comprise
comme nous la comprenons infailliblement de nos jours, très juste dans
le sens où, très probablement, il l’a entendue lui-même: «Le plaisir de
la critique nous ôte celui d’être vivement touchés de très belles
choses». C’est précisément le contraire, répondra immédiatement l’homme
de notre époque. Comment La Bruyère peut-il écrire cela, Boileau vivant?
Si Boileau a été «touché» plus «vivement» que personne des belles choses
de Racine, c’est précisément parce qu’il était critique et parce qu’il
jouissait d’autant plus des belles choses qu’il était plus horripilé des
mauvaises. Qui a plus vivement, qui a plus passionnément joui des belles
choses que Sainte-Beuve? Et pourquoi? Parce qu’il avait affiné son goût
critique par une immense lecture méditée, parce qu’il avait toujours _lu
en critique_. La critique n’est pas autre chose qu’un exercice continu
de l’esprit, par lequel nous le rendons apte à comprendre où est le
faux, le faible, le médiocre, le mauvais et à être très sensible au
faux, au faible, au médiocre et au mauvais, grâce à quoi nous le sommes
pareillement au vrai et au beau et infiniment plus que nous ne
l’eussions été sans cet exercice.
Le lecteur, qui ne lit pas en critique, bon esprit du reste et juste,
mais qui ne réagit point, ne fait pas une extrême différence entre
Racine et Campistron, entre Rousseau et Diderot et entre Diderot et
Helvétius. Il ne fait pas, dans le même auteur, de grandes différences
entre un ouvrage et un autre, entre le _Misanthrope_ et le _Mariage
forcé_. La lecture est pour lui un plaisir passif, pour mieux parler un
plaisir uni, sans accidents, sans montées et sans descentes, sans
grandes émotions, sans transports d’admiration et sans irritations
vives, sans émotions, pour tout dire d’un mot.
Le lecteur qui lit en critique se prive à la vérité de plaisirs
médiocres ou moyens; mais c’est la rançon; et, par compensation de cette
perte, il se prépare des plaisirs exquis quand il découvrira l’œuvre
exquise. Ce ne sont donc pas les «très belles choses» dont il se prive,
ce sont les très belles choses que d’avance il met à part en se mettant
en état, quand il les trouvera, de les démêler du premier coup avec un
cri d’amour et de gratitude.
Au fond il ne faut pas dire qu’il n’y a que les critiques qui ne
jouissent pas; il faut dire qu’il n’y a que les critiques qui jouissent
vivement. Le lecteur critique est le lecteur armé, armé d’armes
défensives. On ne l’emprisonne pas, on ne le garrotte pas du premier
coup, ni facilement; mais, précisément à cause de cela, quand on le
charme c’est avec l’ivresse du plaisir qu’il laisse tomber toutes ses
armes.
Ce n’est pas à dire (et Nietzsche a d’excellentes remarques sur ce
point), que le lecteur doive être armé tout d’abord, en ouvrant le
livre, ni le spectateur tout d’abord en voyant la toile se lever. Il
faut d’abord se livrer, vouloir se livrer, se livrer par méthode.
Nietzsche dit très bien: «_L’amour en tant qu’artifice_. Qui veut
apprendre à connaître réellement quelque chose de nouveau, que ce soit
un homme, un événement, un livre, fait bien d’adopter cette nouveauté
avec tout l’amour possible, de détourner résolument sa vue de ce qu’il y
trouve d’hostile, de choquant, de faux, même de l’oublier, si bien qu’à
l’auteur d’un livre, par exemple, on donne la plus grande avance et que,
d’abord, comme dans une course, on souhaite, le cœur palpitant, qu’il
atteigne son but. Par ce procédé, _on pénètre en effet la chose jusqu’au
cœur, jusqu’à son point émouvant_, et c’est justement ce qui s’appelle
apprendre à connaître.»
Rien de plus juste, rien de plus certain; il faut toujours, d’abord,
être sympathique. La sympathie est la clef par laquelle on entre. Mais
Nietzsche ajoute tout de suite: «Une fois là, le raisonnement fait après
coup ses restrictions. Cette estime trop haute, _cette suspension
momentanée_ du pendule critique n’était qu’un artifice pour prendre à la
pipée l’âme d’une chose.»
Il faut donc être un lecteur armé, qui désarme par méthode et pour
comprendre, qui reprend ses armes pour discuter, qui désarme enfin de
nouveau quand l’examen critique lui a prouvé qu’il est en face d’une
chose dont la vérité ou la beauté est indiscutable.
Mais, tout compte fait, il faut être un lecteur critique, ayant,
seulement, les méthodes de la critique juste, dans tous les sens de ce
mot.
La contre-épreuve de ceci, c’est l’esprit critique chez l’auteur
lui-même. L’auteur doit avoir l’esprit critique, et il doit l’exercer
tout juste avec les méthodes et les démarches mêmes que nous venons de
voir que doit observer le lecteur. C’est ici, ce me semble bien, que
Nietzsche a erré. Il paraît croire que l’artiste ne doit pas du tout
être critique de lui-même: «... c’est ce qui distingue l’artiste du
profane qui est réceptif. Celui-ci atteint les points culminants de sa
faculté d’émotion en recevant; celui-là, en donnant; en sorte qu’un
antagonisme entre ces deux prédispositions est non seulement naturel,
mais encore désirable. Chacun de ces états possède une optique contraire
à l’autre. Exiger de l’artiste qu’il s’exerce à l’optique du spectateur,
du critique, c’est exiger qu’il appauvrisse sa puissance créatrice. Il
en est de cela comme de la différence des sexes: il ne faut pas demander
à l’artiste qui donne, de devenir femme, de recevoir. Notre esthétique
fut jusqu’à présent une esthétique de femme, en ce sens que ce sont
seulement les hommes réceptifs à l’art qui ont formulé leurs expériences
au sujet de ce qui est beau. Il y a là, comme l’indique ce qui précède,
une erreur nécessaire. Celle de l’artiste, car l’artiste qui
comprendrait se méprendrait, il n’a pas à regarder en arrière; il n’a
pas à regarder du tout; il doit donner. C’est à l’honneur de l’artiste
qu’il soit incapable de critiquer. Autrement il n’est ni chair ni
poisson, il est _moderne_.»
Par «modernes», Nietzsche entend ces artistes qui précisément, sont très
intelligents, sont très critiques, raisonnent de leur art, surveillent
leur art et font exactement ce qu’ils veulent faire. Le type, pour moi,
en est Virgile ou Racine. Le type, pour Nietzsche, en est Euripide, non
sans raison, ou Lessing, et il dit sur eux avec une singulière
pénétration: «Euripide se sentait, certes, en tant que poète supérieur à
la foule mais non pas à deux de ses spectateurs... D’eux seuls il
écoutait la valable sentence portée sur son ouvrage, ou la réconfortante
promesse de victoires futures lorsqu’il se voyait encore une fois
condamné par le tribunal du public. De ces deux spectateurs, l’un est
Euripide lui-même, Euripide en tant que penseur et non pas en tant que
poète. On pourrait dire de lui que, à peu près comme chez Lessing,
l’extraordinaire puissance de son sens critique, a sinon produit, au
moins fécondé sans cesse une activité créatrice, artistique, parallèle.
Doué de cette faculté, il s’était assis dans le théâtre et avait étudié
ses grands devanciers... Et il y trouve de l’énigmatique et du
mystère... Même dans le langage de l’ancienne tragédie, il y avait pour
lui beaucoup de choses choquantes, tout au moins inexplicables... C’est
ainsi qu’assis dans le théâtre, il réfléchissait longuement, inquiet et
troublé, et il dut s’avouer, lui, le spectateur, qu’il ne comprenait pas
ses grands devanciers... Dans cette angoisse, il rencontra l’autre
spectateur (Socrate) qui ne comprenait pas la tragédie et pour ce motif
la méprisait. Délivré de son isolement en s’alliant à celui-ci, il put
oser entreprendre une guerre monstrueuse contre les œuvres d’art
d’Eschyle, de Sophocle, et cela non par des ouvrages de polémique, mais
par ses œuvres de poète dramatique opposant sa conception de la tragédie
à celle de la tradition.»
Voilà donc le poète conscient, le poète qui _comprend_, le poète qui
analyse, le poète qui est mêlé d’un critique et qui fera exactement ce
qu’il aura voulu faire. Nietzsche ne l’aime pas, sans doute, Nietzsche
ne le voit pas comme type du grand poète, lequel est tout instinct et ne
doit pas regarder en arrière et ne doit rien regarder du tout; mais
cependant il l’admet, et il va jusqu’à dire que son extraordinaire
puissance de sens critique a, sinon produit, du moins _fécondé_ sa
faculté créatrice. Le poète est donc quelquefois mêlé d’un critique dont
l’office est d’abord de démêler ce que veut le poète et de l’avertir de
ce qu’il veut--«ce que tu veux obscurément, le voici clairement; tu veux
ceci»--dont l’office est ensuite de surveiller le travail de l’artiste
et de l’avertir qu’il ne fait pas ce qu’il veut et ce qu’il a voulu.
Le poète est quelquefois mêlé de ce critique-là. Mon opinion est même
qu’il l’est toujours. Victor Hugo, qu’on pourrait si bien soupçonner de
manquer de sens critique, en a, puisqu’il se corrige et puisqu’il se
corrige toujours bien, comme l’étude de ses manuscrits le prouve.
Un poète est un poète uni à un critique d’art et travaillant avec lui.
Mais travaillent-ils ensemble, en même temps? Point du tout, et c’est
cela qui est impossible. Si, dans l’artiste le critique intervenait
pendant que l’artiste travaille, c’est alors que seraient absolument
vraies les paroles de Nietzsche, «l’artiste appauvrirait sa puissance
créatrice», il la dessécherait même et deviendrait incapable de rien
produire. Non, quand l’artiste travaille il doit s’abandonner à sa
faculté créatrice, il ne doit pas regarder en arrière, ni nulle part, il
doit «donner». Le mot de l’ancienne langue française, «donner», dans le
sens de marcher impétueusement en avant, est admirable. Mais plus tard
le critique intervient et il juge, et il compare et il raisonne, et il
contraint l’artiste à distinguer ce qu’il a fait de ce qu’il a voulu
faire, et il l’amène à se corriger et il juge des corrections, et enfin
il donne son approbation et même son admiration devant la vérité ou la
beauté définitivement atteintes.
_Or_, s’il en est ainsi, remarquez-vous les coïncidences entre les
démarches du lecteur et du poète? Elles sont identiques. Le lecteur doit
s’abandonner d’abord à une sympathie instinctive ou voulue, pour
l’auteur; le poète doit s’abandonner d’abord à son inspiration, à sa
verve, à sa foi en lui, à sa sympathie pour lui même en tant
qu’artiste;--le lecteur doit ensuite se faire critique, raisonner,
comparer, juger, discuter; l’auteur doit ensuite se faire critique,
réveiller le critique qui est en lui, examiner, comparer, raisonner,
discuter, juger;--le lecteur doit enfin admirer, s’il y a lieu, ce qui a
comme passé successivement par sa sympathie et par sa critique; l’auteur
doit enfin approuver et même admirer, s’il y a lieu, ce qu’il a conçu
dans la foi et dans l’amour, ce qu’il a contrôlé et redressé ensuite à
l’aide de son sens critique.
Foi, critique, admiration, il y a trois phases, _qui sont les mêmes_
que, et le lecteur et le poète, doivent traverser successivement pour
arriver, l’un à la pleine admiration, l’autre à la pleine réalisation du
vrai ou du beau.
Si tout cela est vrai, ne l’est-il pas que _la critique est toujours là
quand il s’agit d’œuvre d’art_, tant pour prendre possession du beau que
pour le créer, qu’il faut que le lecteur soit critique puisqu’il faut
que l’auteur le soit, et qu’il faut que le poète le soit puisque le
lecteur doit l’être? Et si l’auteur doit l’être lui-même, ce que
Nietzsche lui-même avoue, n’est-il pas vrai à plus forte raison qu’il
faut que le lecteur le soit pour son plus grand plaisir, qui est
l’admiration intelligente, l’admiration consciente, l’admiration qui
sait pourquoi elle admire?
Donc, que devient le mot de La Bruyère? Il est absolument faux!
Ainsi parlera un homme qui prendra le mot «critique» dans le sens où
tout le monde le prend aujourd’hui.
_Seulement_ il est infiniment probable que La Bruyère lui-même ne l’a
pas pris du tout dans ce sens. De son temps, «esprit critique»
signifiait le plus souvent esprit de dénigrement, ou tout au moins
esprit de mécontentement. Quand Boileau dit: «Gardez-vous, dira l’un, de
cet esprit critique», il veut dire, on le sent assez: gardez-vous de cet
épigrammatiste. La Fontaine, dans sa fable _Contre ceux qui ont le goût
difficile_, emploie le mot critique dans le même sens; Molière de même:
«un cagot de critique... car il contrôle tout ce critique zélé».--Dès
lors, si La Bruyère l’emploie dans ce sens, ce que l’on voit qui est
probable, La Bruyère a raison. Ce qui empêche de jouir des belles
choses, c’est l’envie de les trouver mauvaises; il n’y a rien de plus
incontestable.
Cette envie est très naturelle. En dehors même de cette impatience des
supériorités dont j’ai parlé plus haut, l’instinct de taquinerie est une
des formes de l’instinct querelleur, qui est extrêmement fort dans
l’humanité. Je ne suis pas tout à fait de l’avis de Voltaire sur ce
point. En quittant Pococurante, Candide dit à Martin: «Voilà le plus
heureux de tous les hommes; car il est au-dessus de tout ce qu’il
possède.--Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce
qu’il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs
estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments.--Mais, dit
Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des
défauts là où les autres hommes croient voir des beautés?--C’est-à-dire,
reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir?»
Au fond, je suis très bien de l’avis de Martin. Cependant il avait tort
de croire absolument qu’il n’y a pas de plaisir à n’avoir pas de
plaisir. Il y en a. Il y a précisément la jouissance qu’on éprouve à
n’être de l’avis de personne. D’abord, c’est une attestation de
supériorité que l’on se donne. «Que d’autres admirent tel ouvrage; c’est
affaire à eux; c’est bien pour eux qu’il est écrit; ils sont à sa
hauteur, parce qu’il est à leur niveau. Mais moi...»
Je me rappelle encore de quel air un de mes amis, voyant _la Dame aux
Camélias_ affichée, me désignait l’affiche du bout de sa canne et me
disait: «C’est beau, cette pièce-là!» Cela voulait dire: «Je suis
parfaitement sûr que tu es assez philistin pour trouver cela beau?» Or
croyez-vous que cet homme ne jouissait pas? Il jouissait de toute son
âme.
Ensuite, c’est le plaisir d’offenser, de provoquer, c’est l’instinct de
lutte. On connaît assez l’homme qui en politique est toujours de
l’opposition. C’est un homme qui n’aime pas à approuver, et qui n’aime
pas à approuver parce qu’il aime la dispute, la contradiction, la
provocation, le défi, le regard hostile cherchant le regard hostile. Le
mécontentement, c’est le désir de mécontenter. Le pococurante en
littérature est un mécontent qui veut surtout qu’on soit, autour de lui,
mécontent de son mécontentement. Maint homme est heureux de voir autour
de lui des visages renfrognés et qui le sont parce qu’il a voulu qu’ils
le soient. C’est une volonté de puissance.
Et enfin, peut-être surtout, le pococurantisme est un désir de se rendre
témoignage à soi-même _que l’on n’est pas dupe_. De même que l’honnête
homme est satisfait d’avoir vu clair dans le manège d’un charlatan et de
n’être pas tombé dans ses pièges, de même le pococurante considère les
artistes, les auteurs, les poètes et les jolies femmes comme des
thaumaturges et faiseurs de prestiges qui empaument adroitement
l’humanité. L’humanité soit, mais non pas lui. On n’a pas raison de lui
si facilement. Il sait se défendre; il n’a même pas besoin de se
défendre; il est inaccessible; il voit clair dans le jeu et on ne lui en
donne pas à garder. La satisfaction de n’être pas dupe se mesure à
l’horreur que l’on a de l’être et cette horreur est infinie chez
quelques hommes.
La Bruyère a très bien indiqué pourquoi l’on a honte de pleurer au
théâtre, tandis que l’on n’a point honte d’y rire: «Est-ce une peine que
l’on sent à laisser voir que l’on est tendre, et à marquer quelque
faiblesse surtout en un sujet faux et dont il semble _que l’on soit la
dupe_?» Assurément c’est cela, tandis que, pour ce qui est de rire, on
s’y laisse aller plus facilement parce qu’on est moins dupe et l’on fait
moins figure de dupe en riant qu’en pleurant, le rire vous laissant
toute liberté d’esprit et les pleurs marquant qu’on l’a perdue, et qu’on
est pénétré jusqu’au fond et possédé par le sujet et par l’auteur.
Encore l’on sait fort bien que les esprits «forts» et les esprits
«délicats» ne rient pas plus qu’ils ne pleurent et, quand il y a matière
à hilarité, se contentent de sourire, rire à gorge déployée n’étant _pas
beaucoup moins que pleurer_ signe que l’on est conquis et en possession
de l’auteur.
Tout de même, ou à peu près tout de même, admirer, c’est avouer que l’on
est ébloui, fasciné, étourdi par le talent, l’habileté, l’adresse, la
rouerie d’un auteur. On n’aime pas beaucoup avouer cela.
Voilà au moins quelques éléments de cet esprit critique dont parle La
Bruyère et entendu comme il l’entend.
Or Martin a-t-il bien raison quand il dit: «le plaisir de s’empêcher
d’avoir du plaisir»? Non pas tout à fait; car le pococurante ne
s’empêche point d’avoir du plaisir; il va bel et bien en chercher où il
peut en trouver. Il se refuse le plaisir de l’admiration, sans doute,
mais pour s’en donner un plus aigu et plus pénétrant qui est de se
contempler n’admirant point et de se féliciter de n’admirer pas. N’en
doutez point, Martin, c’est toujours son plaisir qu’on cherche et
c’est-à-dire une activité psychique conforme au caractère que l’on a.
Mais si l’on a comme le choix, si, avec des penchants, comme tous les
hommes, à l’orgueil, à la taquinerie, à la dispute, au désir de se
distinguer, à l’horreur d’être dupe, on en a aussi à l’admiration ou
simplement au plaisir de goûter les belles choses, il vaut certainement
mieux incliner de ce dernier côté et, si vous êtes ainsi partagé, je
vous dirai: Considérez le «plaisir de la critique» comme le plus grand
ennemi et le plus dangereux de la lecture et faites-lui bonne guerre. Le
«plaisir de la critique», dans le sens où l’entend La Bruyère, est juste
aussi funeste à la lecture que l’esprit critique dans le sens moderne du
mot lui est utile.
Amour-propre, passions diverses, timidité, esprit de mécontentement,
tels sont les principaux ennemis de la lecture, à ne compter que ceux
que nous portons en nous. On voit qu’ils sont nombreux, et l’on a vu
qu’ils sont assez terribles. Il faut se tenir en garde contre eux, si
l’on ne veut pas se préparer une vieillesse triste, puisque les livres
sont nos derniers amis, et qui ne nous trompent pas, et qui ne nous
reprochent pas de vieillir.