Il y a une catégorie d’auteurs qu’au point de vue de l’art de lire il
faut considérer très attentivement: ce sont, comme on les a appelés,
«les auteurs difficiles», c’est-à-dire ceux qu’on ne comprend pas du
premier regard, ni même du second, les Lycophron, les Maurice Scève, les
Mallarmé. Ces auteurs jouissent toujours d’une très grande réputation.
Ils ont un ban et un arrière-ban d’admirateurs. Le ban est composé de
ceux qui prétendent les entendre, l’arrière-ban de ceux qui n’osent pas
dire qu’ils ne les comprennent pas et qui, sans les lire, déclarent
qu’ils sont exquis. Ceux du premier ban sont tout à fait fanatiques,
leur admiration étant faite de l’admiration qu’ils ont pour leur
intelligence et du mépris qu’ils font de l’inintelligence d’autrui. Ce
sont des initiés; ils ont toute la morgue et toute l’intransigeance des
initiés aux mystères.
Remarquez qu’ils n’ont pas absolument tort. Ils partent de ce principe
que tout texte qui est compris du premier coup par n’importe qui n’est
pas de la littérature. Et ce principe n’est point tout à fait faux. Peut
être compris du premier coup par n’importe qui un trait de sentiment qui
parfois du reste est fort beau.
Je t’aimais inconstant; qu’aurais-je fait fidèle?
est une fort belle chose et peut être entendu par le premier venu, et
qu’il soit entendu du premier venu n’est point du tout une raison pour
le trouver vulgaire et le forclore de la littérature.
Mais il est très vrai aussi que tout texte _où il y a de la pensée_ ne
peut être qu’un lieu commun s’il est compris de prime abord. Vous n’avez
pas compris du premier coup _la Mise en liberté_ de Victor Hugo et je ne
songe qu’à vous en féliciter.
Il y a donc quelque chose de juste dans le principe des amateurs
d’auteurs difficiles. Mais ils l’exagèrent, premièrement en excluant
ainsi de la littérature toute sensibilité, ou tout au moins toute
sensibilité générale et en n’admettant que des sentiments rares très
difficiles à pénétrer, c’est-à-dire à ressentir; secondement, même quand
il s’agit de pensée, en voulant que rien de la pensée ne soit compris du
premier coup. La pensée doit se présenter, et c’est sa façon d’attirer à
elle, de manière à être entendue, du premier abord, en son ensemble, de
manière à être apparemment et même partiellement accessible; il faut
ensuite qu’à la reprendre on s’aperçoive qu’on ne l’avait pas
entièrement entendue et qu’elle est digne d’être creusée, et qu’on la
creuse en effet, et qu’on la trouve toujours plus riche; et s’il se
peut, il faut enfin qu’elle soit pour ainsi dire inépuisable.
Et la pensée, qu’on aura, pour ainsi parler, vidée du premier coup,
n’est assurément qu’un lieu commun; mais il est très important qu’une
pensée originale soit d’abord accessible et comme hospitalière, ensuite
se révèle comme digne d’un examen prolongé et l’exigeant.
Mais, c’est ce que les amateurs d’auteurs difficiles n’admettent point.
Ils veulent que la pensée se garde tout d’abord du lecteur profane par
l’obscurité, pour attirer par elle les raffinés, les divinateurs, ceux
qui sont intelligents d’une façon exquise. Ils veulent que la pensée
fasse le vide autour d’elle pour avoir le plaisir, eux, de franchir la
zone déserte, d’entrer dans le sanctuaire, d’y séjourner et surtout d’en
sortir en déclarant qu’ils ont compris, mais qu’il s’en faut que tout le
monde en puisse autant faire.
Et c’est ceci qui est exagéré et qui est une manie intellectuelle.
Je vois tel auteur, de qui, en m’appliquant, je ne comprends
littéralement pas une ligne et que jeunes gens, femmes, enfants
comprennent parfaitement, jusqu’à assurer que tout ce qu’il dit les
étonne si peu qu’ils l’avaient pensé avant lui. Je me récuse et dis que
je ne comprends pas, malgré un grand désir et un grand zèle. On me
répond, des yeux du moins et de la mine, car nous sommes un peuple poli:
«Oh! quand il sera clair de manière que vous l’entendiez...» La joie
pour certains et même pour beaucoup est d’abord de comprendre, mais
surtout de comprendre ce que le vulgaire ne comprend pas. Il y a du
ragoût. Ainsi se forment, autour de certains auteurs, des élites qui se
savent gré de le pénétrer et lui savent gré d’être impénétrable.
Elles sont composées, il me semble ainsi quand j’y songe, de plusieurs
éléments divers. Il y a ceux qui ne comprennent pas, qui savent qu’ils
ne comprennent pas et qui font semblant de comprendre et d’admirer. Ce
sont les faux dévots de ce culte. Ils en usent ainsi par calcul de
vanité et pour se faire prendre par la foule pour des intelligences
supérieures.
Il y a ceux qui vraiment comprennent quelque chose, assez peu, mais
vraiment quelque chose.
--Comment font-ils?
--Dans ce qui n’a pas de sens, ce sont eux qui en mettent un; dans ce
qui ne contient aucune pensée, ce sont eux qui mettent une pensée ou
quelque chose d’analogue qui est à eux. Ceux-ci ont précisément besoin
de textes obscurs pour y évoluer à l’aise et, pour ainsi parler, de
textes creux pour y verser leur pensée propre. Un texte clair les
arrête, les limite, les fixe devant lui et ne leur permet que de le
comprendre et non pas eux. Descartes exige qu’on le comprenne, et ne
permet pas qu’on l’imagine; un texte obscur se prête à toutes les
interprétations, c’est-à-dire à toutes les imaginations dont il sera,
non la source, mais le prétexte. Un texte obscur est un vêtement où
quiconque peut se couler et, s’y étant introduit, admirer ou goûter la
figure qu’il y fait. Un texte obscur est un miroir brouillé où chacun
contemple le visage qu’il rêve d’avoir. Il y a donc des gens qui
comprennent quelque chose dans les textes inintelligibles à savoir ce
qu’ils y ont mis et qui ont besoin de textes inintelligibles pour n’être
point passifs dans une lecture, pour ne pas subir, pour n’être pas
réduits au rôle d’adhérents, et pour n’adhérer, plus ou moins
consciemment, plus ou moins inconsciemment, qu’à eux-mêmes.
Et enfin il y a ceux, très sincères et très désintéressés, les vrais
dévots de ce culte-ci, assez nombreux encore, qui ne peuvent admirer que
ce qu’ils ne comprennent pas. Ils existent; il y en a même plus qu’on ne
croit; c’est une disposition d’esprit; c’est l’attrait du mystère; c’est
la curiosité du caché, c’est l’attraction de l’abîme, c’est un vertige
doux; c’est le prestige exercé sur nous par ce qui nous dépasse, échappe
à nos prises, nous défie. Par jeu, je disais dans ma jeunesse: «Je
n’admire que ce que je ne comprends pas, que ce que je me sens incapable
de comprendre, et il me semble que c’est tout naturel. Ce que je
comprends, il me semble que moins le style, moins un certain tour de
main, que je n’ai pas, je le ferais. Donc je ne l’admire pas, je
l’approuve; je ne l’admire pas, je le reconnais; il ne m’éblouit pas, il
augmente en moi une lumière que j’avais déjà. Ce que je ne comprends pas
me dépasse et, par conséquent, m’impose; il m’intimide; il me fait un
peu peur; je l’admire; il y a dans toute admiration un peu de terreur.
Je me dis: à quelle hauteur ou à quelle profondeur faut-il que soit cet
homme pour que je ne le distingue plus. Et je sens que, quelque effort
que je fasse, il sera toujours à cette hauteur ou à cette profondeur, à
cette distance de moi; j’admire, je suis éperdu, je suis au moins
inquiet, d’admiration.»
Ce que je disais par amusement, il en est qui ne le disent point, mais
qui sont très réellement et très exactement dans l’état d’esprit que je
viens de décrire. Ceux-ci ont besoin de texte obscur pour satisfaire un
besoin d’admiration qui est un besoin d’inquiétude. Ils sont dans un
état d’âme très connu, celui des amateurs de sciences occultes. Il n’y a
dans leur cas rien d’étonnant.
--Mais nous, gens du commun et qui ne prétendons qu’à nous instruire et
surtout à jouir de nos lectures, devons-nous lire les auteurs
difficiles, c’est-à-dire les auteurs auxquels, à une première lecture,
nous prévoyons que nous n’entendrons jamais rien?
--Mon Dieu, oui! D’abord parce qu’il y a une certaine paresse
intellectuelle qu’il est bon de vaincre, de heurter contre de très
grandes difficultés, contre de redoutables obstacles, pour qu’elle
n’augmente point et pour que, en augmentant, elle ne vous mène très bas.
Vous vous habituerez--transportons-nous à une autre époque pour ne
blesser personne--vous vous habituerez à lire Delille qui assurément
n’offre aucune difficulté; vous en viendrez peu à peu, fuyant l’effort
et le redoutant, à ne lire que les romans de Mme Cottin, et vous ne
pourrez jamais aborder le _Second Faust_, ce qui vraiment sera dommage.
Il faut donc s’exercer les dents sur les auteurs difficiles. A ne pas le
faire, on risque déchéance. J’ai connu dans ma jeunesse des hommes
lettrés qui déclaraient le _Second Faust_ inintelligible et qui
trouvaient Victor Hugo obscur. Pour trouver Victor Hugo obscur, de quels
Bérangers et même de quels sous-Bérangers faut-il s’être exclusivement
nourri?
Mais comment lire les auteurs difficiles? Tous ne sont pas lisibles par
des gens comme nous, et il en est qui ne le sont que par gens
appartenant à l’une des trois catégories que j’indiquais plus haut. Il
en est qui sont obscurs naturellement, spontanément, très loyalement,
sans artifice; qui sont capables, ce qui est une chose encore que je
n’ai jamais comprise, d’exprimer par des mots, de mettre sur le papier,
une pensée qui n’est pas devenue nette dans leur esprit; pour qui la
parole ou l’écriture n’est pas un instrument d’analyse; pour qui la
parole ou l’écriture n’est pas une épreuve qui force à se rendre compte
de ce qu’on pense; qui, en un mot, peuvent exprimer ce qu’ils ne
conçoivent pas. Ceux-ci, sans doute, il faut les laisser sur le vert, et
je ne vois guère quel profit l’on en pourrait tirer; car de penser, à
propos d’eux, ce qu’ils n’ont point pensé et ce qu’ils auraient pu
penser s’ils avaient pensé quelque chose, cela est un peu vain et si
hasardeux qu’il vaut mieux penser directement pour son compte.
Mais il en est, et ce sont, je crois, les plus nombreux, qui sont
obscurs volontairement et de propos fait, pour s’acquérir la gloire
délicate et précieuse d’auteurs obscurs, et voici comment ils ont
procédé. Ils ont pensé _en clair_, d’abord, comme tout le monde, puis,
par des substitutions patientes de mots impropres aux mots justes, de
tournures bizarres aux tours simples, d’inversions aux tours directs,
ils ont obscurci progressivement leur texte. Ils ont fait exactement
l’inverse de ce que font les auteurs «qui n’écrivent que pour être
entendus». Ceux-ci ramènent progressivement l’expression vague à
l’expression précise; eux détournent laborieusement l’expression à peu
près précise vers l’expression sibylline, sachant pour qui ils écrivent.
Ils disent--le mot, assure-t-on, est authentique--: «Mon livre est fait;
je n’ai plus qu’à l’enténébrer un peu». Nietzsche disait: «Enfin nous
devenons clairs!»; ils disent, en remaniant leur œuvre: «Enfin je
deviens obscur». Ils se défendent, par l’obscurité, de l’indiscrétion de
la foule; ils se défendent, par l’obscurité, d’être compris de ceux par
qui ce leur serait une honte d’être entendus.
Nietzsche a très bien saisi leur procédé et leurs intentions: «On veut,
non seulement être compris quand on écrit, mais encore, certainement,
n’être pas compris. Ce n’est nullement une objection contre un livre,
quand il y a quelqu’un qui le trouve incompréhensible; peut-être cela
faisait-il partie du dessein de l’auteur de ne pas être entendu de
n’importe qui. Tout esprit distingué, qui a un goût distingué, choisit
ainsi ses auditeurs lorsqu’il veut se communiquer; en les choisissant,
il se gare contre les autres. Toutes les règles subtiles d’un style ont
là leur origine: en même temps elles éloignent, elles créent la
distance, elles défendent l’entrée; en même temps elles ouvrent les
oreilles de ceux qui nous sont parents par l’oreille.»
A la vérité, ce travail de Protée des auteurs difficiles, ce _noli me
tangere, noli me intelligere_, est assez vain, puisqu’ils seront
compris, adoptés, du moins «touchés» par ceux précisément, en majorité,
par qui ils redoutent d’être entendus et dont ils craignent le contact,
c’est-à-dire par les sots; et ce sont ceux qui comprennent peu qui
courent tout droit aux choses les plus difficiles à comprendre. Mais
enfin tel est leur travail: ils se voilent, ils se masquent et ils se
déguisent jusqu’au moment où ils se jugent impénétrables.
Or, ce travail qu’ils ont fait, faites-le à l’inverse et ramenez-les
patiemment à la simplicité. Invertissez les inversions, tournez les
termes impropres aux termes probablement justes, d’après le sens général
du morceau, s’il en a un; par une lecture attentive, pénétrez-vous de ce
que l’auteur a sans doute voulu dire et, ainsi éclairés, si la chose est
possible, saisissez les petits procédés par lesquels il a dérobé son
idée aux regards et détruisez-les à mesure, jusqu’à ce que vous soyez en
présence de l’idée elle-même, laquelle vous paraîtra souvent très
ordinaire, mais quelquefois intéressante encore. «Vous voulez, Acis, me
dire qu’il fait froid, dites il fait froid.» Eh bien! précisément, par
une sorte de filtrage et de décantation, contraignez Acis à dire: il
fait froid.
Ce travail est très utile; c’est un des exercices les plus vigoureux de
l’intelligence et qui l’accroît et l’aiguise.
Montaigne a une page admirable sur l’art de compliquer ce qui est simple
et d’obscurcir ce qui est clair: «Il n’est pronostiqueur, s’il a cette
autorité qu’on daigne feuilleter et rechercher curieusement tous les
plis et lustres [détours?] de ses paroles, à qui on ne fasse dire tout
ce que l’on voudra comme aux Sibylles; il y a tant de moyens
d’interprétation qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un
esprit ingénieux ne rencontre en tout sujet quelque avis qui lui serve à
son point [à son point de vue]. Pourtant [et c’est pourquoi] se trouve
un style nubileux et douteux en si fréquent et ancien usage. Que
l’auteur puisse gagner cela d’attirer et embesogner à soi la postérité,
ce que non seulement la suffisance [la capacité] mais autant ou plus la
faveur fortuite de la matière peut gagner, qu’au demeurant il se
présente, _par bêtise ou par finesse_, un peu obscurément et
diversement, ne lui chaille: nombre d’esprits, le blutant et secouant,
en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à côté, ou au contraire
de la sienne, qui lui feront toutes honneur, et il se verra enrichi des
moyens de ses disciples, comme les régents du lendit. C’est ce qui a
fait valoir plusieurs choses de néant, qui a mis en crédit plusieurs
écrits et les a chargés de toutes sortes de matières qu’on a voulu, une
même chose recevant mille et mille et autant qu’il nous plaît d’images
et considérations diverses.»
Or bien, c’est juste le travail contraire qu’il convient que vous
fassiez sur les auteurs difficiles. Ils se sont couverts d’ajustements
compliqués et de harnois enchevêtrés; il faut les mettre en chemise; il
faut les forcer d’être simples à leur corps défendant et les juger et
peut-être les approuver et les goûter ainsi devenus.
--Mais de même qu’en lisant un auteur simple on prend assez facilement
l’habitude, par la lecture méditée, d’y mettre beaucoup de choses qu’il
n’a point pensées ou qu’il n’a pensées qu’_en puissance_; tout de même,
en simplifiant les auteurs compliqués, ne leur fait-on pas le tort de
leur ôter leur seul mérite?
--Il est assez vrai; mais leur punition méritée est sans doute qu’on les
dépouille, au lieu de les enrichir, eux qui veulent paraître plus riches
qu’ils ne sont et qui donnent les apparences de la richesse à leur
pauvreté; et qu’on jette de la lumière dans l’appartement volontairement
obscur où ils nous reçoivent, pour voir l’ameublement un peu usé sur
lequel ils voulaient faire illusion.
En tout cas l’exercice, s’il est fatigant, est très sain et très utile.
C’est une traduction d’un langage chiffré. Il s’agit de trouver le
chiffre. Tant qu’on le cherche, c’est une bataille. Quand on l’a trouvé,
c’est une victoire. Il ne faut point passer sa vie à chercher des
chiffres et à déchiffrer. Mais de temps à autre, c’est une chose qui
n’est ni sans plaisir ni sans profit.