Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi

D’une démarche chancelante, elle cherche un siège que, nécessairement,

d’une main, la nourrice approche d’elle, tandis que de l’autre elle

continue de la soutenir. Tout est réglé dans le plus petit détail par le

texte même.

Phèdre s’assied, avec un «hélas!» qui n’est que le «Ah!» d’accablement

que nous poussons en nous asseyant ou en nous couchant après une grande

fatigue.

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!

Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,

A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux!

La main glisse sur le peplum, esquisse le geste de le rejeter, pendant

que les épaules frémissent; puis remonte vers le front et esquisse le

geste de repousser les cheveux sur les épaules; puis, fatiguée de

l’effort, retombe et traîne pendant que Phèdre dit d’une voix qui

languit:

Tout m’afflige et me suit et conspire à me nuire.

Plus loin, après qu’Œnone, prosternée devant Phèdre et «embrassant ses

genoux», l’a longtemps suppliée de lui révéler son fatal secret, Phèdre:

Tu le veux, lève-toi.

Ce mot indique tout un jeu de scène, coupe nettement le dialogue, sépare

tout ce qui suit de tout ce qui précède, prépare l’attention du

spectateur pour la révélation qui enfin va se produire, dessine aux yeux

Phèdre encore assise et Œnone debout, attentive et anxieuse. Mais

pourquoi faut-il qu’Œnone se lève? Pour que Phèdre se lève elle-même

quelques instants après; car, pour la liberté des gestes dans le grand

récit que Phèdre doit faire tout à l’heure, à partir de: «Mon mal vient

de plus loin...», il convient qu’elle soit debout. Or, elle n’aurait

aucune raison de se lever, si Œnone était assise et elle en a une grande

raison si Œnone est debout, parce qu’à une personne qui est debout on

parle de plus près, plus directement, plus intimement, si l’on est

debout soi-même.

Phèdre se lèvera donc tout à l’heure, et c’est pour qu’elle se lève avec

vraisemblance que Racine fait lever Œnone, ce qu’il est naturel, du

reste, que Phèdre lui commande, puisqu’Œnone, vieille femme, est à

genoux, inclinée et dans une position incommode et fatigante.

Mais, à quel moment Phèdre elle-même se lèvera-t-elle? Ce n’est pas

indiqué par le texte. Nous pouvons _la voir se lever_, soit quand elle

dit: «Tu vas ouïr le comble des horreurs»; soit quand elle dit: «C’est

toi qui l’as nommé», soit quand elle dit: «Mon mal vient de plus loin».

Dans le premier cas, au moment où la confidence commence, il est naturel

qu’instinctivement elle veuille se rapprocher de la personne à qui elle

la fait et que, puisque cette personne est debout, elle se lève

elle-même.

Dans le second cas, même raison avec cette particularité qu’Œnone ayant

nommé Hippolyte, ce nom réveille dans l’esprit de Phèdre l’idée de la

nécessité de parler à Œnone confidentiellement et de très près.

Dans le troisième cas, la confidence est faite par ce mot même: «C’est

toi qui l’as nommé»; il reste à la donner dans tout son détail. Ce

détail même étant honteux, il est naturel que Phèdre, qui en prévoit

toutes les hontes, se rapproche de sa confidente et pour cela se lève.

Pour moi, je vois Phèdre se lever à: «Tu vas ouïr», mais il vous est

loisible de placer ce mouvement à l’un ou à l’autre des trois endroits

que j’ai indiqués. A tout autre, je ne serais pas de votre avis.

Ce que j’en dis, du reste, n’est que pour insister sur l’avantage de

cette méthode qui consiste à se représenter les mouvements et les

attitudes des acteurs et reconstituer l’action. On ne doit pas lire un

drame autrement, et il me semble qu’en vérité on ne le peut pas.

J’ai vu représenter le commencement d’_Athalie_ de la façon suivante:

Abner apparaît à gauche, Joad apparaît à droite, reconnaît de loin

Abner, lui fait un geste qui veut dire: «Ah! c’est vous! Je suis heureux

de vous voir ici». Abner lui _répond_: «Oui, je viens dans son temple

adorer l’Éternel.»

C’est assez théâtral; sans doute; car, à montrer les deux personnages

comme continuant une conversation commencée, on est forcé de les faire

apparaître sortant de la coulisse ensemble, côte à côte, pour ainsi dire

presque bras dessus bras dessous et cela est un peu bourgeois. Donc il

faut faire comme je l’ai marqué plus haut.

Peut-être; mais il me semble que jamais la lecture ne donnerait l’idée

de cette façon de présenter les choses. «Oui», est une réponse à une

parole et non pas à un geste. Pour qu’Abner dise «oui», il faut que Joad

ait parlé. Joad, traversant le théâtre pour venir au-devant d’Abner,

doit parler, doit avoir parlé pour qu’on lui réponde «oui», et, ne

provoquant ce «oui» que par un geste, est un peu étrange et il semble

avoir une extinction de voix; ou semble être étourdi par la surprise et

il n’y a vraiment pas lieu.

Non, c’est bien une conversation commencée qui continue, et c’est ainsi

que l’a voulu Racine; et donc il faut présenter Joad et Abner plus

bourgeoisement, entrant par le fond, de front, et conversant déjà

ensemble. Voyez ainsi.

De même, quand Oreste et Pilade entrent en scène, Oreste disant: «Oui,

puisque je retrouve un ami si fidèle». Point de jeu de scène. Ils

entrent et il n’y a rien autre.

Au contraire, quand Agamemnon réveille Arcas et lui dit: «Oui, c’est

Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille», il y a jeu de scène évident et

il n’y a point conversation commencée qui continue. Arcas dort,

Agamemnon entre, lui touche le bras. Arcas se réveille et manifeste son

étonnement de voir Agamemnon à son chevet, ce qu’il est tout naturel

qu’il fasse sans parler encore; et il va parler, mais Agamemnon, très

impatient, fiévreux, comme la suite de la scène le montre, lui dit:

«Oui, c’est moi; j’ai à te parler». Il le lui dit plus solennellement:

mais c’est le ton de la tragédie qui le veut ainsi. Ici, je crois qu’il

y a jeu de scène. Voyez de la sorte.

En tout cas, _voyez_; habituez-vous à voir. Une des choses qui

distinguent une pièce bien faite d’une pièce mal faite, une pièce

vivante d’une pièce sans vie, c’est que la première, on la voit, et que

la seconde, on ne la voit pas. De même que le bon dramatiste a écrit sa

pièce en la voyant, de même le bon lecteur lit la pièce en la dressant

devant ses yeux.

De quelque art, du reste, qu’il s’agisse, le secret du dilettante, c’est

d’attraper l’état d’esprit où l’artiste a été lui-même en composant son

œuvre et de savoir plus ou moins pleinement le garder et s’y maintenir.

«Je ne trouve pas cette femme si belle, disait un Athénien devant une

statue de Phidias.--C’est que tu ne la vois pas avec mes yeux, lui dit

un autre.--Es-tu donc l’auteur?--Plût à Dieu! mais j’ai quelquefois

comme une illusion que je le suis.»

C’est une grande jouissance encore en lisant les auteurs dramatiques et

qu’on éprouve plus en lisant les auteurs dramatiques que tous les

autres, que d’observer les différences de style entre les divers

personnages. Les auteurs dramatiques--un peu aussi les romanciers, mais

moins--ont cela de particulier qu’ils ont plusieurs styles et qu’il faut

qu’ils en aient plusieurs, faisant parler les personnages les plus

différents et devant avoir autant de styles qu’ils ont de personnages.

On reprochait à un auteur dramatique de ne pas avoir de style. Il

répondit spirituellement: «Ne savez-vous pas qu’un auteur dramatique ne

doit pas avoir de style?» Comme presque toutes les réponses

spirituelles, celle-ci n’est juste que prise d’un certain biais. La

vérité est qu’un auteur dramatique doit avoir un style, plus cent autres

qui ne sont pas le sien. Il doit avoir un style à lui et qui se

reconnaîtra toujours quand il fait parler le personnage qui le

représente, ou toutes les fois, dans quelque rôle que ce soit, qu’il

fait dire à quelqu’un ce qu’il dirait en effet lui-même. C’est ici

qu’est son style à lui. Il doit avoir cent autres styles différents et

dont il n’est pas responsable, ou plutôt pour lesquels il n’est

responsable que de leur vérité relative et circonstancielle, à l’usage

des différents personnages qu’il fait parler, bourgeois, homme du

peuple, paysan, valet, marquis, hypocrite de religion, etc.

Il y a plus: le langage change, non seulement selon les conditions, mais

selon les caractères, ou plutôt le langage change selon les conditions

et le style change selon les caractères. L’avare ne parle pas comme le

prodigue, le timide comme le fanfaron, le Don Juan comme le craintif

auprès des femmes, etc.; non seulement ils ne disent pas les mêmes

choses, mais ils n’ont pas le même tour de style. Un auteur disait: «Mon

Guillaume le Taciturne m’embarrasse; car de quel style le faire parler?

Il ne suffit pas de lui donner un style laconique; il faudrait qu’il ne

dît rien; ce n’est pas un personnage de théâtre.» Il est plus difficile

de trouver le style d’un caractère que d’inventer le caractère lui-même.

Bellac, du _Monde où l’on s’ennuie_, n’était pas difficile à inventer,

puisqu’il est toujours dans la réalité et qu’il suffisait de _s’en

aviser_; ce qui était malaisé, c’était de lui trouver son style, et

c’est à quoi Pailleron a admirablement réussi.

Léon Tolstoï fait remarquer, et c’est pour lui un critérium, que

Shakespeare est un bien mauvais poète dramatique, puisqu’il n’a qu’un

style, oratoire, poétique, lyrique, pour tous ses personnages, d’où

conclusion que Shakespeare n’est pas, à proprement parler, un poète

dramatique. Le critérium, quoique insuffisant s’il est unique, est très

juste: le poète dramatique se révèle vrai créateur d’hommes par

plusieurs choses, _en particulier_ par ceci qu’il a autant de styles

qu’il a de personnages.

La critique à l’égard de Shakespeare est assez injuste; car précisément

Shakespeare fait parler de la façon la plus différente du monde Falstaff

et Othello, Iago et Hamlet, les Joyeuses commères et Béatrix, la

nourrice de Juliette et Juliette elle-même.

Et enfin, il reste quelque chose de la critique, parce que, à la vérité,

Shakespeare a été trop grand poète et particulièrement trop grand poète

lyrique pour ne pas, un peu, faire parler ses principaux personnages

d’une manière qui ne les distingue pas suffisamment les uns des autres.

Vous observerez que nos tragiques du XVIe siècle font parler leurs

personnages tous de la même façon et qu’il en résulte une monotonie

cruelle; que Corneille est excellent pour donner à Félix, à Stratonice,

à Polyeucte et à Sévère des styles qu’on ne peut pas confondre; que

Racine, quoiqu’il y faille de meilleurs yeux, par des nuances, au moins

très sensibles, sait fort bien distinguer le langage de Néron de celui

de Narcisse, et aussi de celui d’Agrippine.

Mais le maître en ce genre, maître incomparable, du moins à considérer

tous les auteurs français, et pour les autres je sens mon incompétence,

c’est Molière, qui trace un caractère par le style même du personnage

dès les premières répliques qu’il prononce, qui met des nuances de style

sensibles entre des personnages à peu près semblables, et par exemple

entre Philaminte, Armande et Bélise, peut-être et je le crois, entre

Mademoiselle Cathos et Mademoiselle Madelon; qui indique par des styles

différents les différents âges, même, d’un même personnage; car on sait

parfaitement que Don Juan n’a pas le même âge au cinquième acte qu’au

premier, malgré l’apparente observation de la règle des vingt-quatre

heures, et qu’il change de caractère du commencement à la fin de la

pièce; or, observez le style, et vous verrez que de ces différences dans

le caractère et de ces différences d’âge, le style même vous avertit.

Il est à remarquer même que l’auteur dramatique varie naturellement son

style selon les nuances de caractère d’un même personnage. On sait assez

qu’Orgon,--et c’est une des grandes beautés de l’ouvrage--a deux

caractères, selon, pour ainsi dire, qu’il est tourné du côté de Tartuffe

ou tourné du côté de sa famille, autoritaire dans sa maison, docile au

dernier degré devant «le pauvre homme». Or, cela est marqué par des

différences de style qui sont extrêmes.

Quand Orgon parle à sa fille c’est de ce style tranchant et acerbe:

Ah! voilà justement de nos religieuses,

Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses.

Debout! Plus votre cœur répugne à l’accepter

Plus ce sera pour vous matière à mériter;

Mortifiez vos sens avec ce mariage,

Et ne me rompez pas la tête davantage.

Et, quand c’est l’élève de Tartuffe qui parle, même non plus devant lui,

mais répétant une leçon qu’autrefois il a apprise de lui, voyez le style

sinueux, tortueux, serpentin, voyez la démarche de Tartuffe dans le

style d’Orgon:

Ce fut pour un motif de cas de conscience:

J’allais droit à mon traître en faire confidence

Et son raisonnement me vint persuader

De lui donner plutôt la cassette à garder,

Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,

J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,

Par où ma conscience eût pleine sûreté

A faire des serments contre la vérité.

De même Elmire, qui a un style si court, si direct et si franc dans la

scène trois du troisième acte, parce qu’elle n’est nullement une

coquette, quoi que d’aucuns en aient cru, change de style, non seulement

en ce sens qu’elle parle un tout autre langage, comme le lui fait

remarquer Tartuffe («Madame, vous parliez tantôt d’un autre style»);

mais aussi dans le sens grammatical du mot, quand elle a pris un

caractère d’emprunt; et le style alambiqué, torturé de la coquette, ou

bien plutôt de la femme qui ne l’est point et qui s’efforce péniblement

de l’être, lui vient aux lèvres et marque tout justement ce changement

momentané de caractère et avertirait et mettrait en défiance le

convoiteux, s’il n’était étourdi par sa convoitise.

Et lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer

A refuser l’hymen qu’_on_ venait d’annoncer,

Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,

Que l’intérêt qu’en vous _on_ s’avise de prendre,

Et l’ennui qu’_on_ aurait que ce nœud qu’_on_ résout,

Vînt au moins partager un cœur que l’_on_ veut tout.

Un auteur dramatique ne doit se servir de son style à lui et ne s’en

sert, en effet, s’il a tout son art, que quand il parle en son nom et je

veux dire quand il fait parler le personnage qui le représente ou le

personnage qui lui est particulièrement sympathique. Il y a un style de

Corneille, un style de Racine, un style de Molière.

Le style de Corneille est celui des Don Diègue des Rodrigue et des

Horaces.

Le style de Racine est le style de ses héroïnes, et l’on voit très bien

que le style des hommes, chez lui, si savant qu’il soit, est plus tendu,

plus voulu, j’hésite à dire plus artificiel, et semble lui avoir coûté

plus de peine.

Le style de Molière est celui de ses raisonneurs et de ses railleurs:

c’est celui de Cléante et d’Henriette, un peu (et non pas tout à fait)

celui de Chrysale. C’est là qu’il faut le chercher, et précisément,

c’est en le cherchant là qu’on saisira les différences entre le style

personnel et le style qu’il invente et qu’il crée à l’usage des

personnages étrangers à lui et pour les peindre.

Ces études sont très intéressantes; elles ne se peuvent faire un peu

sérieusement qu’à la lecture; cela même prouve qu’il faut lire les

pièces de théâtre; les pièces de théâtre se relevant au-dessus ou

s’abaissant au-dessous de la représentation à la lecture que l’on en

fait. Je ne dis pas pour cela que la lecture soit le vrai tribunal, ce

qu’on pourrait toujours me contester et ce que rien ne me permet

d’affirmer; je dis seulement qu’il y en a deux et que la lecture en est

un où il est agréable de siéger et autant ou moins que dans l’autre.

Un des plaisirs encore de la lecture des poètes dramatiques est de

distinguer ce qui, comme pensée, est d’eux et ce qui est de leurs

personnages. Cette recherche est d’autant plus engageante, d’autant plus

passionnante que l’on sent bien qu’elle n’aboutira jamais complètement,

qu’elle n’aboutira jamais qu’à peu près. Jamais l’auteur n’est

responsable totalement de l’un quelconque de ses personnages. Jamais ce

n’est absolument lui-même qu’il peint dans un de ses héros; jamais ce

n’est absolument lui qui parle par la bouche de l’un d’eux. Il ne faut

pas dire que Chrysale soit Molière, ni même que Gorgibus soit Molière,

ni que le Cléante de _Tartuffe_ soit Molière (et ici j’ai peur que, si

on le croyait, on ne se trompât plus qu’ailleurs), ni même que le

Clitandre des _Femmes Savantes_ soit Molière encore, quoique ici

j’estime qu’on serait plus près de la vérité. Cependant, nous avons

quelque moyen d’approximation pour ainsi dire. Le personnage, par

exemple, qui raille le personnage ridicule représente approximativement

l’auteur, et il n’y a pas à douter beaucoup que ce que dit la Dorine de

_Tartuffe_ ne soit ce que Molière pense lui-même; le personnage, dans

les pièces à thèse, qui «raisonne», qui fait une dissertation, qui

exprime des idées générales et à qui, cela est important, _l’adversaire

n’a rien à répondre_, peut être considéré comme exprimant, à très peu

près, la pensée de l’auteur. Thouvenin dans _Denise_ est bien évidemment

Dumas fils lui-même. Remarquez bien ce procédé de Molière:

Monsieur mon cher beau-frère avez-vous tout dit?--Oui.

--Je suis votre valet.

Et Orgon s’en va. Cela veut dire: «Cléante a raison, non seulement parce

qu’il raisonne bien; mais parce qu’Orgon ne trouve pas un mot à lui

répliquer; et donc Orgon n’obéit qu’à sa passion et Cléante obéit à son

jugement». Molière use assez souvent de ce procédé qui est un

avertissement au spectateur et au lecteur. Arnolphe:

Prêchez, ratiocinez jusqu’à la Pentecôte,

Vous serez ébahi, quand vous serez au bout.

Que vous ne m’auriez rien persuadé du tout.

--Je ne vous dis plus mot.

De même et d’une façon prolongée, dans la _Critique de l’École des

Femmes_: «Tu ferais mieux de te taire... Je ne veux pas seulement

t’écouter... La, la, la, lare, la, la, la», etc. Toutes les fois que

l’auteur montre le personnage B réduit à _quia_ c’est qu’il déclare et

qu’il proclame que celui qui a parlé par la bouche de A est l’auteur

lui-même.

C’est pour cela que, de son temps, on a accusé Molière de donner raison

à l’athéisme de Don Juan. Et pourquoi donc? mais parce qu’il a montré

comme représentant de la cause de Dieu un imbécile et particulièrement

parce que, tout en raisonnant, Sganarelle tombe par terre et que Don

Juan lui dit: «Voilà ton raisonnement qui se casse le nez». Et

certainement les apparences ici sont contre Molière.

De même on l’a accusé de louer, d’autoriser et de recommander «la plus

infâme complaisance chez les maris», parce que c’est _le personnage

raisonnable_ de _l’École des Femmes_ qui, à un certain moment, vante à

Arnolphe les délices de l’état de mari trompé. On n’a pas compris ou

point voulu comprendre, qu’au premier acte Chrysale est en effet,

l’homme raisonnable, et qui ne parle que raison, et qu’au quatrième, il

est un bourgeois raillard qui, pour taquiner Arnolphe et le mettre en

ébullition, soutient devant lui le paradoxe le plus propre à

l’exaspérer. Et sans doute, il y a là, de la part de Molière, une légère

faute au point de vue de la thèse à plaider puisqu’il la compromet; mais

l’erreur est plus grande encore de la part de ceux qui n’ont pas entendu

qu’un homme de raison peut devenir à un moment donné un homme d’esprit

et qui s’amuse. En résumé, sauf légères exceptions circonstancielles, on

démêlera dans l’ouvrage d’un auteur dramatique ce qu’il pense lui-même

en voyant à qui, dans la discussion, il donne «le raisonnement faible»,

comme disaient les sophistes; à qui surtout il donne le raisonnement à

quoi l’on ne répond rien, encore qu’à tout raisonnement on puisse

répondre. Ceci même est la marque: puisqu’à tout raisonnement on en peut

opposer un autre, que l’auteur, qui assurément pouvait faire répliquer

Paul, lui fasse garder le silence, c’est le signe qu’il veut que ce soit

Pierre qui soit hautement désigné par lui comme ayant raison.

Et, enfin, on distingue la pensée personnelle de l’auteur dramatique

surtout à l’_accent_ avec lequel un personnage parle. C’est ce qui

trompe le moins. Personne ne doute, à la façon dont Suréna parle, que

Corneille ne soit avec Suréna, et que Suréna ne jette au public la

pensée même de Corneille. Personne ne doute que les Don Diègue et le

vieil Horace ne soient le cœur même de Corneille.

Il y a des cas plus complexes. L’accent est aussi fort, en vérité, chez

Polyeucte, chez Pauline et chez Sévère. C’est qu’il arrive, et c’est

cela que précisément il faut comprendre, qu’il y a pour un auteur et

qu’il y a réellement, plusieurs vérités, vérité d’enthousiasme, vérité

d’amour, vérité de raison, et que, par ainsi, plusieurs personnages

peuvent discuter, disputer et se torturer dans le sein même de la

vérité. La raison de Corneille est avec Sévère, son cœur avec Pauline,

sa foi avec Polyeucte; les meilleures parties de lui sont partout

répandues dans cette pièce et, par parenthèse, c’est une des raisons

pourquoi cette pièce est si admirable.

Mais, retenons ceci: c’est l’accent qui est révélateur de ce qu’un

auteur dramatique met de lui-même dans un ouvrage dramatique. Encore que

ce soit l’essentielle qualité du dramatiste de se transformer en les

personnages les plus différents et de vivre en eux; encore que le

dramatiste ne soit rien s’il n’est pas objectif, cependant le subjectif

reste et c’est à l’accent que le subjectif se reconnaît.

Quand un personnage touche au lyrisme, doutez peu que ce ne soit

l’auteur qui parle. Le lyrisme n’est pas tout entier littérature

personnelle, mais il y a toujours quelque littérature personnelle dans

le lyrisme.

On voit qu’une des plus vives _jouissances de réflexion_ dans la lecture

des poètes dramatiques est de reconnaître ce qu’ils mettent eux-mêmes

dans leurs œuvres. On voit aussi que cette recherche est difficile et

qu’il n’y manque pas de chances de se tromper; ce n’est qu’une raison de

plus pour la faire, quand il s’agit de plaisir, et, dans le petit livre

que j’écris, il n’est question que de cela; le risque de se tromper

aiguise le désir de voir juste et relève le plaisir d’avoir probablement

raison, et il y a un plaisir, je ne dirai pas plus grand, mais plus

piquant, à être à peu près certain qu’on a raison, qu’à en être

pleinement sûr.

L'art de lire · 第 13 / 31 题