LES LIVRES DE SENTIMENT

Il est permis de lire un peu moins lentement les auteurs qui ont pour

matière les sentiments de l’âme humaine, guère moins du reste. Là aussi

il faut, sous d’autres formes, de la réflexion et même de la discussion

et par conséquent tout le contraire de la hâte. Cependant ici, je suis

tout à fait d’avis qu’il faut commencer par _s’abandonner_. L’auteur

sentimental peint les sentiments du cœur moins pour les peindre que pour

nous les inspirer. Il est un semeur de sentiments comme le philosophe

est un semeur d’idées. Avant tout, il veut toucher. Toucher, c’est faire

partager au lecteur les sentiments qu’on a prêtés à ses personnages;

c’est nous mettre, par une sorte de contagion, dans l’état d’âme et dans

les divers états d’âmes des personnages qu’on a créés. Si l’auteur ne

réussit point à cela, s’il ne touche pas du tout, laissons-le; mais s’il

nous touche un peu, ne résistons-pas, laissons-nous conduire à cet

aimable guide, laissons-nous aller à l’impression, laissons-nous

toucher, laissons-nous attendrir. Nous ne nous appartenons plus, il est

vrai; mais c’est peut-être pour cela que nous avons pris en main un

romancier ou un poète. Cette possession de nous-mêmes par une fiction

est une chose assez curieuse. C’est une sorte d’enivrement, et

c’est-à-dire c’est à la fois une perte et une augmentation de notre

personnalité. C’est un état suggestif. En lisant un roman qui nous

passionne, nous ne sommes plus nous-mêmes et nous vivons dans les

personnages qui nous sont présentés et dans les lieux qui nous sont

peints par le _magus_, comme dit très bien Horace, c’est-à-dire par

l’hypnotiseur. Il y a perte de notre personnalité.

Mais aussi il y a augmentation de notre personnalité en ce sens que,

dans cette vie d’emprunt, nous nous sentons vivre plus puissamment, plus

amplement, plus magnifiquement qu’à l’ordinaire. Et ce moi d’emprunt,

vivant d’une vie plus riche que le moi proprement dit, c’est encore

nous-mêmes. Le moi proprement dit en est comme le support et est heureux

de le supporter et de s’en sentir agrandi. Ou il est comme le vase qui

le reçoit et qui est heureux de le recevoir, et comme un vase qui, en

recevant, s’agrandirait, s’élargirait, se dépasserait. Nous recevons en

nous l’âme de la princesse de Clèves et, tout en sentant fort bien que

c’est d’une autre âme que nous vivons pour une heure, nous sentons aussi

que notre âme à nous enveloppe l’âme étrangère qu’elle reçoit, et s’en

pénètre et s’en enrichit merveilleusement, ou du moins d’une façon qui

nous paraît merveilleuse.

Pour vous rendre compte de cette hypnose, portez votre attention sur le

moment du réveil. En posant le beau roman, nous nous réveillons au sens

propre du mot, nous nous frottons les yeux, nous nous étirons, nous nous

ébrouons; nous sentons très nettement que nous passons d’une vie dans

une autre et que nous nous diminuons, ou que nous tombons de haut. C’est

une âme qui s’était unie à la nôtre, à laquelle nous nous étions unis et

qui nous quitte.

Voilà ce que j’appelle _s’abandonner_, ce qui est nécessaire absolument

quand c’est à un écrivain de sentiment que l’on a affaire. Mais, il est

bien entendu qu’il n’est pas défendu de se reprendre et ressaisir, et il

y a même à se reprendre et à réfléchir des plaisirs nouveaux. Réfléchir

sur une œuvre d’imagination consiste surtout en ceci: se demander si les

personnages sont vraisemblables et naturels et goûter leur vérité, comme

en lisant l’on a goûté la beauté, l’intensité de leur vie morale. On me

dira: selon quel critérium pourrons-nous juger de la vérité d’un

personnage? Je répondrai: par ce que vous avez vu et observé autour de

vous. Sans doute, c’est là un très petit champ d’observation, et ce

qu’on en a tiré est par conséquent un critérium, pour ainsi parler, très

pauvre. Je ne connais pourtant pas d’autre moyen de juger de la vérité.

Il est probable que, par manque de termes de comparaison, nous nous

trompons très fréquemment et que l’auteur qui nous dit: «Ces personnages

que vous trouvez invraisemblables, je les ai connus» a raison. Cependant

les hommes ne sont pas si différents les uns des autres qu’on ne puisse,

avec un certain nombre d’observations personnelles, juger par

comparaison des personnages que les auteurs nous présentent. Ce qui,

dans la réalité, est à portée de nos regards est une moyenne de

l’humanité. Ce que les auteurs mettent sous nos yeux, ce sont êtres qui,

ou sont dans la moyenne de l’humanité, ou s’en écartent en étant

supérieurs ou inférieurs à elle, mais doivent lui ressembler et sont de

purs monstres d’imagination s’ils ne lui ressemblent pas. Vous avez donc

les éléments nécessaires et suffisants pour juger de la vérité des

peintures. Vous n’avez jamais vu _le père Grandet_; mais vous avez connu

tel avare, M. X..., et, en réfléchissant sur le _père Grandet_, vous

vous dites: «... et il est très vrai; _Le père Grandet_ c’est M. X...,

tel que serait celui-ci s’il était plus poussé, plus entraîné par la

fougue de la passion, placé du reste, dans des conditions un peu

différentes, dans une petite ville ou dans un village, etc.»

La lecture des romans suppose ainsi comme condition nécessaire du second

moment, je veux dire de la réflexion qui juge, une assez grande

connaissance des hommes, et je n’entends par là qu’une assez grande

habitude d’observer les hommes autour de soi. Les jeunes ouvrières qui

lisent les romans à très bon marché ne sont capables que de

l’enthousiasme du premier moment, que de ce que j’ai appelé

l’abandonnement; le second moment n’existe que pour ceux qui sont plus

âgés et qui sont doués d’une certaine faculté d’observation et de

mémoire; mais ceux-ci goûtent des plaisirs beaucoup plus vifs, étant

encore capables de s’abandonner, l’étant surtout de comparer le roman à

la vie et d’éprouver des sensations d’admiration très vive quand ils

estiment que le roman a copié la vie avec sûreté ou plutôt l’a déformée

de manière à accuser plus vigoureusement ses traits caractéristiques.

Une des plus fortes parmi ces sensations est celle-ci: voir dans le

roman ce qu’on avait vu dans la vie, mais le voir d’une façon plus nette

et plus accusée. La connaissance que nous avions d’un caractère est

juste sans doute, mais elle est générale; elle est d’ensemble et par

conséquent elle est flottante encore; ce qui nous ravit, c’est d’avoir

retrouvé dans le roman cette même connaissance sous un rayon plus vif

qui fait sortir les traits de détail, qui met en relief les

particularités significatives et qui nous fait dire: «Comme c’est vrai!

J’avais entrevu cela, je ne l’avais pas vu; j’en avais l’intuition, je

n’en avais pas pris possession.» Le roman, s’il est bon, nous aide à

capter la vie elle-même qui nous fuyait, qui échappait à demi à nos

prises nonchalantes.

La lecture est ainsi faite de ce que nous savons, de ce que nous

apprenons et de ce que nous n’apprenons que parce que nous le savions

déjà et de ce que nous savons mieux maintenant parce que nous venons de

le rapprendre. Nous allons ainsi de la réalité à la fiction, et la

fiction n’a de prix pour nous que si à nos yeux mêmes elle est pénétrée

de réalité, et la réalité nous est plus intéressante quand nous y

revenons après avoir traversé la fiction pénétrée d’elle.

Un autre critérium à juger la fiction et par conséquent à en jouir

davantage si elle est bonne, c’est de regarder en nous-mêmes. On

demandait à Massillon, très honnête homme: «Où prenez-vous donc la

matière de toutes les peintures de vice que vous faites?» Il répondit:

«en moi-même». Il est ainsi. Chacun de nous se suffirait presque pour

peindre tous les vices et aussi toutes les vertus, s’il savait peindre;

pour reconnaître, du moins, la vérité de toutes les peintures de toutes

les vertus et de tous les vices. Chacun de nous est un petit monde où le

monde entier se voit en raccourci et est véritablement comme en germe,

et le proverbe italien cité par Pascal est très exact: «Le monde entier

est fait comme notre famille» et même comme nous. Or, ces semences de

toutes les vertus et de tous les vices qui sont en nous, nous permettent

très bien de juger ce qu’il y a de réalité dans les fictions. Une

fiction, c’est toujours une partie de nous qui, aux mains de l’auteur,

est devenue un personnage, une autre partie de nous qui est devenue un

autre personnage, et ainsi de suite, et c’est encore le plus souvent par

retour sur nous-mêmes que nous jugeons.

La lecture exige donc de nous que nous soyons capables d’analyse

auto-psychologique, et il n’y a très bons lecteurs que ceux qui en sont

capables. J’ai entendu une femme de trente ans dire: «Je n’ai jamais pu

comprendre ce qu’on trouve d’intéressant dans _Madame Bovary_.» J’ai

pensé à lui répondre: «Ce qu’on trouve d’intéressant dans _Madame

Bovary_, c’est vous», car il n’y a pas de femme de trente ans, je ne dis

point qui ne soit Madame Bovary, mais qui ne contienne en elle une

Madame Bovary avec toutes ses aspirations et tous ses rêves et toute sa

conception de la vie; une Madame Bovary latente, qui n’éclora point,

comprimée et déroutée par toutes sortes d’autres éléments psychiques,

mais qui existe. Seulement la dame dont je parle, très en dehors, très

étourdie, n’était pas capable de se discerner elle-même et ne pouvait

démêler la Madame Bovary qui était en elle, comme, du reste, dans toutes

les autres femmes.

Les étonnements mêmes que nous causent quelquefois les fictions, et je

parle encore une fois de celles qui sont bonnes, nous amènent à des

découvertes. Nous sommes étonnés, choqués, nous nous disons: «mais ce

n’est pas vrai!» Un je ne sais quoi nous avertit que peut-être ce n’est

pas si faux que nous croyons; nous nous interrogeons et il arrive

souvent que nous nous disions: «du moins, ce n’est pas impossible».

C’est qu’un retrait inexploré de notre âme s’est à demi révélé à nous,

c’est qu’une partie du subconscient, par l’effet de cette aide

étrangère, est entrée dans notre conscient, c’est que nous nous voyons

plus profondément qu’auparavant.

C’est ainsi que la lecture, si elle exige l’habitude de l’examen de

conscience, par contre-coup aussi nous la donne. Du jour, où déjà, bon

lecteur, nous nous avisons de comparer les personnages d’une fiction,

non aux gens connus de nous, mais à nous-mêmes, nous prenons cette

habitude, et nous nous lisons comme un livre, du moins comme un

manuscrit difficile, avec attention et application, et quand nous

revenons aux livres, nous avons acquis une aptitude plus grande à les

comprendre et à les juger, ce qui, du reste, est la même chose.

Il est certains livres qu’on ne sait guère comment lire et pour lesquels

on sent que l’on n’a point de critérium. Ce sont les livres où sont

rapportés, décrits et dépeints, des caractères d’exception. Ce ne sont

point des livres faits pour le plaisir, chez l’auteur, de conter, chez

le lecteur, d’entendre bien conter; ce ne sont pas des livres

d’observation générale et par conséquent que nous puissions contrôler;

ce ne sont point des livres d’idéalisation et que par conséquent nous

puissions contrôler encore en ce sens qu’ils présentent comme réalisé ce

qui est en nous belle inspiration, beaux rêves et belles ambitions

morales. Ce sont des livres où nous sont présentés des êtres _dont

l’intérêt même_ est d’être en dehors de la moyenne, en dehors de la vie

connue et en dehors de la vie telle que, à l’ordinaire, nous voudrions

qu’elle fût. Telles sont, par exemple, souvent, les créations ou les

créatures des frères Goncourt, tel est le principal personnage du

_Horla_ de Maupassant, etc. Les auteurs qui ont ce goût nous diront

volontiers que ce sont les plus intéressants des livres, puisqu’ils

apprennent quelque chose; ceux que vous pouvez contrôler par vos

observations propres ne valent pas la peine d’être écrits, puisque vous

pourriez presque les faire et que par conséquent il vous est peu utile

de les lire; les nôtres sont des livres d’observation et les livres

d’observation par excellence, puisqu’ils sont d’observation inédite et

qu’ils étendent le domaine de l’observation.

Ils nous étonnent pourtant et nous désorientent, parce que nous ne nous

y sentons pas sur un terrain sûr et que nous ne pouvons plus les

contrôler même partiellement et que, pour ainsi dire, ils nous demandent

trop de confiance.

On voudrait le plus souvent que ces livres-ci fussent placés par les

auteurs en terre étrangère et donnés comme des relations de voyage. D’un

Japonais, rien n’étonne beaucoup, et l’on n’est point surpris que, par

rapport à nous, un Japonais soit très exceptionnel et que nous manquions

de critérium pour juger s’il est vrai ou faux.

On voudrait encore que l’auteur nous donnât sa parole d’honneur que le

fait est vrai et que les caractères sont vrais, auquel cas on lirait ces

livres comme des livres scientifiques rapportant des observations toutes

nouvelles et tout étranges et plus intéressants que tous les autres en

effet, car ce n’est point un cas classique de fièvre muqueuse qui

intéressera un médecin; mais la parole d’honneur du romancier n’est

point de ces choses qui nous puissent mettre en pleine assurance.

Le moyen le plus usité et le meilleur assurément qu’emploient les

romanciers qui savent leur métier est d’entourer le cas exceptionnel

d’un bon nombre de faits d’observation très courante au contraire et

bien connus. A ce compte nous leur faisons confiance, parce que nous

voyons qu’ils savent bien observer ce que nous observons nous-mêmes et

nous les respectons comme bons observateurs et nous supposons qu’ils

l’ont été aussi des cas exceptionnels qu’ils nous rapportent; et ce cas

exceptionnel bénéficie, en quelque sorte, de l’exactitude de tout ce qui

l’entoure.

Moi, tout compte fait, je ne saurais trop dire comment il faut lire ces

livres-ci. Ils échappent un peu aux moyens ordinaires de lecture. Le

plus souvent on les lit comme purs et simples ouvrages d’imagination, et

l’on ne sait gré à l’auteur que de sa faculté d’imaginer, contre quoi

précisément il proteste, disant: «Si c’était imaginé, ce ne serait pas

intéressant» et se fâchant comme un historien dont on dirait qu’il est

un romancier très curieux.

L’exceptionnel en littérature est plein de danger. La littérature

proprement dite est la peinture de notre âme à tous et de nos mœurs à

nous tous, avec une certaine exagération savante destinée à mettre en

relief les parties les plus importantes et les plus intéressantes de la

vérité elle-même. Et c’est cette exagération qui fait les caractères

d’exception, comme les Harpagon, les Tartuffe, les Chimène, les Pauline,

les Monime et les Mithridate; mais ces exceptions, n’étant qu’une

exagération habile et un agrandissement de la vérité elle-même, sont

reconnaissables et contrôlables encore. Un vers du bon Sanson, l’acteur,

est très amusant.

C’est surtout dans l’excès qu’il faut de la mesure.

Il y a sans doute une certaine naïveté dans la forme; mais il a

parfaitement raison; je dirai de même, et avec autant d’ingénuité, que

c’est surtout dans l’exceptionnel qu’il faut un fond de vérité générale

qui nous persuade que, si anormal qu’il soit, il est vrai encore, et

qui, par là, lui rende en quelque sorte son autorité sur nous et par

suite son intérêt. Quant à l’exceptionnel tout pur, le plus souvent il

rebute par son caractère, apparemment hybride, par l’incertitude où l’on

est s’il est une vérité, auquel cas il n’y aurait rien de plus

intéressant, ou s’il est une fantaisie, auquel cas il n’intéresse que

sur l’auteur, doué d’un tour d’imagination si particulier.

Je dis souvent: «l’exceptionnel du roman ne me renseigne que sur

l’exceptionnel de l’auteur, ce qui du reste est déjà de quelque valeur».

Beaucoup de lecteurs pourtant s’intéressent à l’exceptionnel proprement

dit, lisant, disent-ils, pour se secouer, pour se dépayser, pour voir du

nouveau et du tout nouveau, et précisément ne tenant point à contrôler,

ce qui n’est que se ramener au déjà vu et au train, peu aimé, de tous

les jours. Je ne songe pas à leur en vouloir; mais il me semble que

peut-être il vaudrait mieux qu’ils s’adressassent à un autre art qu’à la

littérature. Ce qui nous fait sortir de la vie où nous sommes, ce n’est

ni la littérature, si romanesque ou si poétique qu’elle puisse être, ni

la peinture, ni la sculpture, c’est l’architecture et la musique, aux

deux pôles, pour ainsi dire, de l’art: l’architecture qui, tout compte

fait et quoi qu’on ait pu dire, ne copie rien et n’est que combinaison

de belles lignes tout abstraites et tirées de notre conception intime et

pure des belles lignes; la musique qui ne copie rien et qui ne peint que

des états d’âme et qui ne suggère que des états d’âme.

Encore l’architecture ramène la pensée à la vie civile, en ce sens qu’un

monument est fait pour recevoir une foule en vue de tel ou tel acte et

doit jusqu’à un certain point avoir le caractère qui convient à cet

acte, comme il a la forme qui s’y prête, et une école ne doit pas

présenter les mêmes combinaisons de lignes qu’une église;--et la musique

seule est tout à fait l’art qui permet qu’on échappe à la vie et qui

aide à en sortir; et c’est l’expression même de la rêverie.

Les amateurs d’exceptionnel en littérature et qui l’aiment, non point

parce qu’ils sont blasés sur le normal, mais par goût de s’évader de la

vie réelle, se trompent donc, je crois, en s’adressant à la littérature,

y entretiennent en se plaisant à lui un genre qui, en littérature, est

un genre faux, et feraient mieux, je crois, de s’adresser, selon leurs

tempéraments particuliers, à l’un ou à l’autre des deux autres arts que

j’ai dits.

Quoi qu’il en soit, il y a lectures très différentes selon les

différentes natures d’esprit, et par suite il y a, et elle est amusante,

décevante aussi ou peu sûre, et telle qu’il ne faut pas s’y fier

légèrement, mais assez instructive en somme, une étude des esprits et

même des âmes, une étude des hommes _par ce qu’ils se montrent comme

lecteurs_.

Celui, par exemple, qui ne peut lire que des narrations, le lecteur

d’Alexandre Dumas, n’est pas pour autant un homme d’action et

quelquefois même il est très paresseux, mais le plus souvent il n’est ni

un observateur des autres ni un observateur de soi-même et il n’a ni vie

intérieure ni vie extérieure intellectuelle.

Il est amateur de courses et volontiers spectateur de départs

d’aviation; il est, sauf quand il est atteint de paresse physique, très

grand voyageur, les voyages étant, sinon tout à fait, comme a dit

Emerson, «le paradis des sots», du moins le paradis de tous ceux à qui

le don d’observer ou de méditer est refusé, ni la méditation ni même

l’observation ne demandant plus de six kilomètres carrés pour se

satisfaire.

Il est très volontiers conteur et conteur de soi-même. Il est celui qui

dit le plus: «j’étais là, telle chose m’advint». Il conte beaucoup,

raisonne peu, ne réfléchit jamais et ignore le repentir. C’est un homme

aimable dont la société est aussi agréable qu’elle est inutile, s’il est

vrai, ce que l’on pourra contester, que ce qui est agréable puisse être

inutile.

Le lecteur qui n’aime que le roman réaliste est généralement un esprit

juste, droit, pondéré, qui a de bons yeux, un bon raisonnement, qui ne

se trompera guère, que l’on ne trompera pas souvent et qui se tirera

bien de l’affaire de la vie. Il a une tendance au pessimisme, ou plutôt,

car le grand pessimiste est toujours un idéaliste froissé, il a une

tendance à trouver tout médiocre, à bien compter là-dessus et à s’en

accommoder sans trop de peine. Des hommes il se console par en médire et

il est de ceux, signe d’âme triste et un peu mauvaise, pour qui la

médisance est une consolation.

L’amateur de livres réalistes n’est pas très bon. Il trouve souvent que

son auteur n’est pas assez noir, et il lui donnerait des conseils dans

le sens d’une plus grande sévérité et des avis très vigoureux sur la

bassesse humaine.

L’amateur de livres réalistes est d’une société un peu attristante. On

l’estime dans les salons personnage indésirable à moins qu’il n’ait de

l’esprit et de l’humour, en considération de quoi l’on pardonne en ces

lieux-là absolument tout.

Le lecteur de livres idéalistes où les personnages ont des vertus

extraordinaires et des délicatesses de sentiments inattendues est

généralement une lectrice: «J’ai pour moi les jeunes gens et les

femmes», disait Lamartine, et George Sand aurait pu le dire aussi sans

se tromper aucunement. Le lecteur de livres idéalistes n’est pas

nécessairement optimiste; mais il aime à croire à la noblesse de la

nature humaine au moins chez un certain nombre d’individus privilégiés

parmi lesquels il se place et non pas toujours à tort. Il a des

mouvements généreux: il a au moins des mouvements généreux qui, pour

n’être pas toujours suivis d’un plein effet, doivent pourtant lui être

comptés. Il se fait une âme très spéciale qui est composée de celle

d’abord qu’il a apportée avec lui et qui tendait naturellement à

l’idéal, de celle ensuite qu’il a tirée de ses livres favoris et qui

raffine encore et renchérit sur les instincts primitifs; il se fait ce

qu’on appelle une âme romanesque.

Le romanesque est un être très aimable qui nous donne bien des

satisfactions: celle d’abord de l’aimer; celle ensuite de l’admirer un

peu comme un noble exemplaire en somme de l’humanité; celle ensuite de

ne pas le craindre, encore qu’il ne fallût pas, à cet égard, avoir une

pleine confiance; celle enfin de lui donner ces fameux conseils de bon

sens, de prudence, de sagesse pratique, qu’à donner nous nous

épanouissons, nous nous élargissons, nous nous enorgueillissons et qui

comblent de plaisir, de pleine satisfaction, de joie intime et profonde,

du sentiment de la supériorité indulgente et bienfaisante, ceux de qui

ils partent.

Les lecteurs de poètes ne sont pas très différents des lecteurs de

romans idéalistes; il y a pourtant quelque distinction à faire. Le

lecteur des poètes n’est pas seulement un romanesque; c’est un artiste

ou un homme qui a des prétentions à être artiste. Il veut lire dans une

«langue artiste», dans cette langue, comme a dit Musset, que le monde

entend et ne parle pas et j’ajouterai que le monde n’entend même pas

beaucoup. Le lecteur de poètes est un initié ou croit l’être et se

flatte de l’être. Il y a entre les poètes et les lecteurs de poètes une

franc-maçonnerie qui n’existe pas entre les romanciers et les lecteurs

de romans.

Pour le poète, le lecteur des poètes est un homme qui a le chiffre. Et

le lecteur des poètes sait qu’il a le chiffre ou il croit l’avoir. Aussi

le lecteur de romans idéalistes n’est pas dédaigneux à l’ordinaire, mais

le lecteur des poètes l’est presque toujours. Il méprise ceux qui lisent

les journaux; il méprise un peu ceux qui lisent les livres pratiques et

les livres d’histoire. Il ne doute point qu’il n’ait une âme de qualité

supérieure, une âme nourrie du miel d’Hymette.

Il est rare qu’un lecteur de romans idéalistes écrive lui-même des

romans; il est rare, au contraire, que le lecteur de poètes ne fasse pas

des vers lui-même. Il est du Parnasse. Je ne l’en dissuaderai pas, du

reste. Dans les livres de philosophie, on va chercher des idées

générales, dans les romans réalistes des observations, dans les romans

idéalistes de beaux sentiments, dans les poètes _tout cela_ et de plus

des inventions de rythme, des trouvailles de mélodie, d’harmonie, toute

une technique, qui ici, a autant d’importance que le fond; et de cette

technique on ne jouit, à cette technique on ne se plaît, à cette

technique on ne se joue amoureusement, que si soi-même on s’en est mêlé,

que si on s’y est essayé, que si l’on en a mesuré les difficultés, que

si l’on y a atteint soi-même à quelques petits succès relatifs; comme il

n’y a que les musiciens qui comprennent la musique, et les autres, quand

ils croient y entendre quelque chose, sont des snobs, il n’y a que les

hommes qui ont été un peu versificateurs qui comprennent les poètes.

S’est-on assez moqué des vers latins qu’on nous faisait faire encore

dans notre enfance! Ils avaient été inventés pour qu’on eût du plaisir à

lire Virgile, pour qu’on ne le lût pas comme de l’Aulu-Gelle et par des

gens qui savaient qu’ils goûtaient Mozart parce qu’ils avaient joué du

violon, et Virgile parce qu’ils avaient fait des vers latins.

Le lecteur de poètes est donc presque toujours un versificateur, ou il

l’a été. Il se sent par là d’une classe un peu supérieure au reste de

l’humanité. C’est un raffiné, c’est un _select_, c’est un noble. Cette

vieille fille, noble, dans une nouvelle d’Edmond About, disait: «Ce qui

me plaît dans les artistes, c’est qu’ils ne sont pas des bourgeois». Le

lecteur des poètes sent qu’il n’est pas un bourgeois.

Il est du reste, souvent, très aimable à travers cette légère

affectation et, sauf une certaine irritabilité qui lui est venue, comme

par contagion, des poètes eux-mêmes, il est sociable, bon causeur avec

un langage choisi, et épouse généralement les causes nobles. «O poète!»

dit-on ordinairement aux idéalistes, ce qui fait très grand honneur aux

poètes; on peut dire aussi: «Il est distingué, surtout il veut l’être;

volontiers original, un peu dédaigneux; il a le goût des sentiments

nobles; c’est un lecteur de poètes».

Enfin le lecteur de livres où sont peints des êtres tout à fait

exceptionnels est en général un homme que la vie ne satisfait pas et qui

ne la trouve pas intéressante et qui veut s’en tenir le plus loin

possible. Il est un peu comme le _Fantasio_ de Musset disant: «Je

voudrais être ce monsieur qui passe; il doit avoir une foule d’idées qui

me sont complètement étrangères; son essence lui est particulière». Et

encore non, point tout à fait; le chercheur d’exceptions voudrait être

le monsieur qui ne passe pas, le monsieur qui n’est jamais passé devant

lui et qui n’y passera jamais.

Il ne peut pas être très sociable; ne lui parlez pas; vous êtes au

nombre des choses connues. Vous avez la vulgarité du réel. Il est

incontestable que c’en est une. Il n’y a de distingué, comme se

distinguant nécessairement de tout, que ce qui n’existe pas, et même que

ce qui ne peut pas exister; car pour être conçu comme pouvant exister,

il faut déjà ressembler à quelque chose.

Tout ce que je viens de dire est généralement vrai; mais, comme il

arrive, les choses sont quelquefois tout à l’inverse.

Par un certain besoin de réaction contre soi-même et pour ne pas tomber

du côté où l’on sent qu’on penche, c’est quelquefois le penseur très

abstrait et l’homme d’examen intérieur qui aime, souvent du moins, lire

des ouvrages de pure narration, et l’on a cité tel très digne héritier

de Montesquieu qui faisait ses délices de Ponson du Terrail.

C’est quelquefois et même assez souvent un homme à penchants romanesques

qui fait sa lecture ordinaire des romans réalistes, et ici l’on pourrait

citer Flaubert lui-même, qui, romanesque et romantique éperdument, se

corrigeait et rectifiait lui-même non seulement en lisant des romans

réalistes, mais en en faisant. Et enfin on s’aperçoit assez souvent,

surtout chez les femmes, qu’un très grand goût de lectures romanesques

n’est qu’une surface et qu’en leur fond on les trouvera très réalistes

et très pratiques; je dis _assez_ souvent.

Le caractère d’après les lectures, cela est donc vrai, mais, comme

beaucoup de vérités, d’une vérité relative; et c’est une observation

intéressante, mais qui, comme toutes les observations, demande contrôle.

Je mets à part un «type disparu», ou à peu près, mais qu’il faut

mentionner pourtant, puisqu’il n’a pas complètement cessé d’exister, je

veux parler du lecteur des livres anciens, du lecteur d’Homère, de

Virgile, d’Horace et de quelques autres. Ce lecteur est généralement un

professeur de littérature latine dans une faculté, mais ce n’est pas de

lui que je veux parler; je ne parle pas ici des lecteurs professionnels.

Je songe au lecteur d’Homère ou d’Horace qui les lit par goût, par

élection, par vocation, et qui se plaît à eux, seulement parce que ce

sont eux et que c’est lui.

C’est un homme assez singulier, tout à fait charmant du reste, presque

toujours, mais assez singulier en vérité. D’abord, c’est un homme sur

qui ses premières études ont eu une très grande influence, _qui ne s’est

pas ennuyé au collège_, que ses professeurs n’ont pas dégoûté des

auteurs classiques par la manière dont ils les enseignaient; et voilà

déjà un homme un peu exceptionnel.

Il y a des chances, je crois, pour qu’on en trouve, non pas beaucoup

plus, mais un peu plus, dans les générations de demain et

d’après-demain, parce que les professeurs actuels de l’enseignement

secondaire n’enseignent plus du tout les auteurs classiques; ils ne

s’occupent que de sociologie et de littérature contemporaine--C’en est

donc fait de l’humanisme!--En une certaine mesure au contraire, parce

que c’était la façon dont, généralement, les auteurs classiques nous

étaient montrés, qui nous les faisait prendre en horreur; parce que

Virgile et Horace ne pouvaient rester dans nos souvenirs qu’accompagnés

de l’idée d’ennui; et parce que, laissés de côté par les professeurs d’à

présent, ils se présenteront aux écoliers dans toute leur beauté propre,

avec leur charme inaltéré et, si j’ose ainsi parler, sans encrassement.

Savoir lire en latin et lire Virgile sans intervention de professeur,

c’est la condition la meilleure pour se plaire à Virgile, et c’est la

condition où se trouvent généralement nos écoliers d’aujourd’hui. Une

renaissance de l’humanisme est peut-être là.

Quoi qu’il en soit, le lecteur d’Horace est un homme sur qui ses

premières études, grâce à telle circonstance ou à telle autre, grâce à

l’abstention de ses professeurs à l’égard de la littérature antique, ou

grâce, au contraire, à un professeur exceptionnel qui savait faire

goûter les auteurs anciens, ont eu une influence très forte et très

prolongée.

Secondement, un peu à cause de ce qui précède, mais pour d’autres

raisons qu’il faudrait chercher dans sa psychologie individuelle, c’est

un homme que la littérature de son temps, quand il est sorti du collège,

a peu intéressé. Il était homme, par conséquent, à se tourner du côté

des arts, peinture, musique, mais sans doute il n’avait point ces goûts

ou ces aptitudes, et il est peu à peu revenu à ce qui l’avait, sinon

charmé, du moins intéressé vers la quinzième année, et il s’est aperçu,

son intelligence et sa sensibilité s’étant accrues, que ces auteurs sont

d’excellents et d’exquis aliments de l’âme et de l’esprit.

Cet homme--il a maintenant entre quarante ou cinquante ans--est presque

absolument étranger et indifférent aux temps où il vit. Il ressemble à

Montaigne et, tout compte fait, c’est précisément un Montaigne à deux ou

trois ou à dix degrés au-dessous du prototype.

Je dis indifférent au temps où il vit et non pas hostile; car, s’il y

était hostile, il s’en occuperait continuellement pour s’indigner contre

lui et pour le maudire; je dis indifférent, étranger et qui ne le

connaît pas et ne se soucie aucunement de le connaître.

Ce n’est pas que le lecteur des anciens se soit fait, précisément, une

âme grecque ou une âme romaine; il s’est fait une âme de tous les temps,

excepté du temps où il est. En effet, ce par quoi les anciens ont

survécu, c’est ce qu’ils avaient d’éternel, de très général exprimé dans

une forme définitive. Or, cela est de tous les temps, excepté de chacun.

Je veux dire qu’à chaque époque l’homme de raison, d’imagination, de

sensibilité et de goût y trouve son plaisir, à la condition qu’il ne

soit pas dominé par le tour d’imagination, de sensibilité, de goût et de

raisonnement qui est particulier à son temps même.

Au XVIe siècle, un humaniste est un homme que le problème religieux, ou

plus exactement ce qu’il y a de problèmes dans le sentiment religieux et

dans la croyance, ne torture pas; au XVIIe siècle, «le partisan des

anciens» est un homme que la gloire de Louis le Grand, encore qu’elle le

touche, n’éblouit point et n’hypnotise pas; au XVIIIe siècle, l’homme de

goût (très rare) est celui qui n’est pas très persuadé que l’univers

vient pour la première fois d’ouvrir les yeux à la raison éternelle et

que le monde date d’hier, d’aujourd’hui ou plutôt de demain; au XIXe

siècle, le classique, vraiment digne de ce nom, est celui qui n’est pas

comme subjugué par les Hugo et les Lamartine et qui s’aperçoit, de tout

ce qu’il y a, Dieu merci, de classique dans Hugo, Lamartine et Musset,

et qui garde assez de liberté d’esprit pour lire Homère pour Homère

lui-même et non pas en tant qu’homme qui annonce Hugo et qui semble

quelquefois être son disciple.

Le lecteur des anciens est donc étranger à son temps sans y être

hostile, si étranger à son temps qu’il ne lui est pas même hostile et

est en quelque façon de tous les âges. Il est l’homme sur qui aucune

mode n’a d’influence et qui ne s’aperçoit pas qu’il y a des modes.

C’est un homme très heureux si c’est un bonheur, comme je le crois, de

ne pas vieillir. Il ne s’aperçoit pas des changements qui se sont

produits depuis sa jeunesse dans le goût public. Il goûte ce que

quelques-uns parmi les jeunes et parmi les vieux goûtaient déjà dans sa

jeunesse et ce que quelques-uns parmi ses contemporains et aussi parmi

les jeunes goûtent encore. Il a toujours été avec quelques-uns, il n’a

jamais été seul et n’est pas plus seul à soixante ans qu’il n’était à

vingt. Il ne se doute pas que la littérature est la chose la plus

instable du monde. Il n’est pas très vivant, comme on dit, mais il est

comme s’il avait choisi une fois pour toutes entre le vivant et

l’éternel, et c’est l’éternel qu’il a choisi. Il est assez probable

qu’il a la meilleure part et il est certain qu’elle ne lui sera point

ôtée.

L'art de lire · 第 9 / 31 题