LES LIVRES D’IDÉES

Il y a des livres d’idées, comme le _Discours de la Méthode_, l’_Esprit

des Lois_, le _Cours de Philosophie positive_. Il y a des livres de

sentiments, comme les _Confessions_ et les _Mémoires d’Outre-tombe_. Il

y a des poèmes dramatiques. Il y a des poèmes lyriques. Il est évident

que, sauf ce précepte général de lire avec attention et réflexion

continuelles, l’art de lire ne peut pas être le même pour ces différents

genres d’écrits. Il y a un art de lire pour chacun.

L’art de lire les livres d’idées me semble être celui-ci.

C’est un art de comparaison et de rapprochement continuel.

Matériellement on lit un livre d’idées autant en tournant les feuillets

de gauche à droite qu’en les tournant de droite à gauche, je veux dire

autant en revenant à ce qu’on a lu qu’en continuant de lire. L’homme à

idées étant, plus encore qu’un autre, un homme qui ne peut pas tout dire

à la fois, se complète et s’éclaire en avançant et on ne le possède que

quand on l’a lu tout entier. Il faut donc, à mesure qu’il se complète et

qu’il s’éclaire, tenir compte sans cesse, pour comprendre ce qu’on en

lit aujourd’hui, de ce qu’on en a lu hier, et pour mieux comprendre ce

qu’on en a lu hier, de ce qu’on en lit aujourd’hui.

Ainsi se dessinent dans votre esprit les idées les plus générales de

votre penseur, celles qu’il a eues avant toutes les autres et dont

toutes les autres ont découlé;--_ou_ celles qu’il a eues tout à la fin,

comme conséquences et comme synthèse d’une foule d’idées

particulières;--_ou_ (plus souvent) celles qu’il a eues au milieu de sa

carrière intellectuelle et qui étaient le résumé d’un grand nombre

d’idées particulières et qui à leur tour ont produit, ont créé des idées

particulières en très grand nombre.

Si vous lisez Platon par exemple, vous croyez bien vous apercevoir que

la première idée générale qu’il a eue, c’est l’horreur de la démocratie

athénienne qui avait tué Socrate. Vous observez que toute sa politique

doit venir de là, et vous êtes amené ainsi à comparer tel ou tel texte

des _Lois_ à la fameuse prosopopée des Lois dans le _Criton_. Vous vous

dites que Platon est avant tout un aristocrate, mais qu’une sorte de

respect stoïque et même chevaleresque de la loi est une chose qu’il doit

avoir dans le cœur puisqu’il l’admire si fort dans le cœur des autres.

Il serait donc une sorte de républicain aristocrate, républicain

c’est-à-dire ne voulant être que sujet de la loi et voulant que la loi

soit plus puissante que tous les hommes, aristocrate c’est-à-dire ne

voulant pas du commandement de la foule.

Mais n’y a-t-il pas contradiction et n’est-ce point la foule qui fait la

loi? Non, dans une république aristocratique; non, surtout si vous

observez que Platon parle surtout du respect aux lois _anciennes_, qui

ne sont, au moment présent, l’œuvre ni de la foule, ni d’une élite, mais

l’œuvre du passé, l’œuvre lente des siècles; et vous arrivez à cette

conclusion que peut-être Platon est un homme qui veut qu’un peuple soit

surtout gouverné par son passé, ce qui est l’essence même de

l’aristocratisme.--Vous vous trompez peut-être; mais vous avez comparé,

rapproché, contrôlé une idée par l’autre, limité ou rectifié une idée

par l’autre, et vous avez goûté le plaisir qui est celui que l’on doit

aller chercher chez un penseur, qui est le plaisir de penser.

J’ai parlé d’idées générales dont l’auteur est _parti_ et qui ont fait

naître des idées particulières. Vous remarquerez toujours que, quand il

s’agit d’une idée générale d’où l’auteur est parti, cette idée est un

sentiment. Pour Platon, la haine de la démocratie, c’est le culte de

Socrate. Mais j’ai parlé d’idées générales où l’auteur est arrivé, peu à

peu en ramassant un grand nombre d’idées ou d’observations de détail.

Platon vous paraîtra avoir procédé ainsi pour arriver à sa théorie des

idées. Il est monothéiste, comme plusieurs de ses prédécesseurs en

philosophie; il est monothéiste; que le monde soit susceptible d’être

ramené à une seule loi, c’est une idée qui a commencé à envahir l’esprit

humain et à s’imposer à lui; mais, d’autre part, il est trop Grec pour

ne pas rester un peu polythéiste, pour ne pas croire que des forces

multiples et diverses gouvernent le monde et se le disputent. N’est-ce

point pour cela qu’il imagine son monde des Idées, vivant dans le sein

de Dieu, substances et âmes intérieures de toutes les choses qui

existent? Qu’est-ce que ceci? C’est un Olympe spirituel substitué à un

Olympe matériel; c’est un Olympe d’âmes pures substitué à un Olympe de

surhommes, à un Olympe anthropomorphique. C’est le livre d’un païen

mystique, d’un païen spiritualisé. Vous comparez; vous rapprochez; vous

vous souvenez que Platon adore les mythes, c’est-à-dire les théories

habillées en fables, en manière de poèmes épiques; et vous vous dites

que la rencontre d’un mythologue et d’un spiritualiste a produit cette

théorie des idées vivantes, des abstractions qui sont des êtres, des

abstractions qui sont des forces, des abstractions qui sont des dieux.

Et vous pouvez encore vous tromper; mais vous ne mécontenteriez pas

Platon qui, comme tous les philosophes, écrit moins pour être admiré que

pour être compris et même moins pour être compris que pour faire penser.

Vous avez pensé; il a gagné la partie.

Et encore il y a des idées générales qui viennent dans le cerveau du

penseur après toutes les autres, ou bien à peu près; et celles-ci, idées

filles d’idées, elles n’ont presque plus aucun rapport avec le

sentiment. Distinguez-les comme telles et voyez-les comme aussi

téméraires qu’elles sont pures et comme aussi aventureuses qu’elles sont

abstraites. Qu’est-ce que Dieu pour Platon? Non pas un être qu’on adore

par mouvement du cœur et élan de l’instinct, mais une doctrine que

d’autres doctrines ont amené peu à peu à croire vraie; Dieu pour Platon

est une conclusion; la foi de Platon est une logique. Ce n’est pas chose

à lui reprocher; mais comme cela nous intéresse de comparer cette

religion philosophique aux religions où Dieu est «sensible au cœur»

c’est-à-dire à l’intuition immédiate de tout l’être vivant! Lesquels ont

raison? Eh! pour le moment, qu’importe? Pour le moment, je n’apprends

qu’à lire.

Lire un philosophe, c’est le comparer sans cesse à lui-même; c’est voir

ce qui en lui est sentiment, idée sentimentale, idée résultant d’un

mélange de sentiment et d’idées, idée idéologique enfin, c’est-à-dire

résultant d’une lente accumulation, dans l’esprit du penseur, d’idées

pures ou presque pures.

Vous lisez Montesquieu. Vous apprenez assez vite que cet homme n’a

qu’une passion: c’est la haine du despotisme. Ce qu’on déteste le plus

au monde, quand on a l’âme active et non pas seulement passive et

soumise, c’est ce que l’on a vu autour de soi à vingt ans. Et je ne dis

pas que cela soit très bon; je dis seulement qu’il en est ainsi.

Montesquieu a vu à vingt ans la fin du règne de Louis XIV; ce qu’il

déteste le plus au monde c’est le despotisme. Observons-le encore, en

lisant surtout les _Lettres persanes_: ce qu’il n’aime pas non plus,

c’est la religion catholique. Pourquoi? mais sans doute parce que la

religion catholique a été une très bonne alliée de Louis XIV surtout

dans la dernière partie de son règne, et un bon soutien de son trône. Or

que lisons-nous dans l’_Esprit des Lois_? Que la religion est une des

meilleures choses d’un État bien réglé. Quelle est cette contradiction?

N’y aurait-il pas là seulement ceci que nous sommes passés d’une idée de

sentiment à une idée de raisonnement? Montesquieu est porté à la haine

du despotisme. Il a songé, assez naturellement, à tout ce qui pouvait

l’arrêter, le réfréner, l’endiguer, l’entraver et l’amortir. Parmi les

différentes forces qui pouvaient avoir cet effet, il a rencontré la

religion, comme il a rencontré l’aristocratie militaire, comme il a

rencontré la magistrature. Dès lors, la religion lui est apparue sous un

autre aspect et je ne dis pas qu’il ait eu pour elle tendresse d’âme;

mais il a eu pour elle tendresse d’esprit. Évolution des idées se

dégageant peu à peu des sentiments dont elles sont parties.

Nous rencontrons dans Montesquieu cette grande idée générale: influence

des climats sur les tempéraments, et sur les mœurs, et sur les idées, et

sur les institutions des peuples. Et nous ne manquons pas d’envisager

Montesquieu comme le théoricien matérialiste ou fataliste des

législations. Que voyons-nous tout à côté? Cette idée qu’il faut

combattre le climat par les mœurs; et les mœurs, telles qu’elles sont

restées encore sous l’influence du climat, par les lois. Mais cela

est-il possible? A quoi croit-il donc? Il est à supposer qu’il croit à

deux choses: c’est à savoir à l’empire des choses sur nous et au pouvoir

de nous sur les choses. Il croit sans doute, comme a dit Montaigne, que

la fatalité nous mâche; il croit sans doute aussi que l’esprit humain

peut réagir contre la fatalité. Les climats font nos mœurs, nos mœurs

font les lois; oui, mais aussi nos lois font nos mœurs et nos mœurs

peuvent combattre le climat.

Mais avec quoi ferons-nous des lois contre nos mœurs et ensuite des

mœurs qui, pénétrées de nos lois, combattront le climat? Avec, sans

doute, la force de notre esprit même. Un fataliste spiritualiste et

d’autant plus spiritualiste, car il le faut, qu’il est plus fataliste,

tel est donc Montesquieu? Il paraît bien. Du moins à le supposer tel,

par comparaison que nous aurons faite de lui à lui, nous aurons pensé,

nous aurons réfléchi sur ces différentes forces, extérieures que nous

subissons, intérieures que nous saisissons ou croyons saisir;

extérieures que nous sentons, intérieures dont nous prenons conscience;

et nous aurons, en tout cas, élargi le cercle de notre esprit.

Nous lisons Descartes. Première impression: quel positiviste! Ne rien

croire sur autorité, ne rien croire que sur observation faite par nous

et réflexion faite par nous. Et éclairés par quelle lumière? Assurés par

quel critérium? Par «l’évidence» c’est-à-dire par la nécessité où nous

serons de croire à moins de renoncer à notre intellect lui-même, par la

nécessité où nous serons de croire sous peine de suicide intellectuel.

C’est le positivisme lui-même.

Poursuivez, lisez encore et rapprochez. Mais qui nous assurera que notre

évidence n’est pas trompeuse? Rien!--Si! Dieu! Dieu qui ne peut pas se

tromper ni nous tromper, et qui, par conséquent nous a donné une

évidence qui n’est pas une illusion d’évidence et par lequel nous sommes

donc assurés qu’à croire à notre évidence nous ne serons pas

illusionnés. Mais reprenons: Dieu qui ne peut pas se tromper, c’est

Dieu-vérité, et Dieu qui ne peut pas nous tromper, c’est Dieu-bonté.

Pour croire à notre évidence, c’est donc à Dieu-omniscient et à

Dieu-providence qu’il faut croire, et notre condition de connaissance,

c’est donc Dieu-vérité et Dieu-providence. Et cette connaissance

dépendant de Dieu-providence, ce n’est pas très différent de la vision

en Dieu de Malebranche. Ne voir que parce que Dieu permet que nous

voyons, c’est voir en Dieu; voir par Dieu, c’est voir en Dieu. Descartes

n’est donc pas un positiviste, c’est un déiste et quel déiste! C’est un

mystique. Par la comparaison des deux idées principales de Descartes,

nous avons retourné Descartes et du père du positivisme moderne nous

avons fait le tenant le plus radical du déisme et du providentialisme

traditionnel.

Est-ce là ce qu’il est? Je n’en sais rien; il est très probable, à mon

avis, mais je n’en sais rien; mais ce que je sais, c’est que nous avons

pensé. Nous avons pensé, en nous souvenant, à travers les _Méditations_

du _Discours de la Méthode_ et en contrôlant le _Discours de la Méthode_

par les _Méditations_; et nous avons fait comme le tour du problème de

la connaissance, nous apercevant que notre moyen essentiel de connaître

est subordonné à quelque chose que nous ne pouvons pas connaître; nous

apercevant que notre connaissance se résout en foi, soit à elle-même,

soit à quelque chose d’inconnaissable. Qu’avons-nous gagné? De

comprendre une intelligence de premier ordre, de comprendre une

intelligence supérieure à nous et par conséquent, sans doute, d’avoir

développé la nôtre.

Nous lisons un simple moraliste, La Rochefoucauld par exemple. Nous nous

apercevons qu’il ne croit à aucune vertu. Cela peut nous révolter. Cela

peut aussi nous paraître très facile à réfuter par une donnée immédiate

de la conscience, par cette affirmation de notre être intime que, si

nous sentons en nous bien des vices, nous nous saisissons aussi à tel

moment comme capable d’une vertu et comme dans une sorte d’impuissance

de ne pas céder à son appel. Voilà qui est bien; mais, à nous en tenir

là, nous sommes encore loin de notre auteur, nous nous tenons à distance

de lui, nous n’entrons pas dans son intimité; tranchons le mot, nous ne

le lisons pas. Approchons-nous, voyons de plus près. Que voyons-nous peu

à peu? Qu’il y a des nuances et que très souvent La Rochefoucauld dit:

«toujours», mais qu’assez souvent aussi il dit: «quelquefois»; qu’il est

beaucoup moins tranchant au fond qu’il ne paraît l’être au premier

regard; qu’il ne faut pas le voir comme un bloc. Il y a plus; nous nous

apercevrons bientôt, rien qu’en faisant mentalement une petite liste des

vertus humaines, qu’il y a des vertus dont il ne parle pas et par

conséquent des vertus qu’il ne nie point. Il ne nie point l’amour

paternel, l’amour maternel; et c’est probablement qu’il reconnaît qu’ils

existent et à l’état pur. S’il dit: «si l’on croit que c’est par amour

pour elle que l’on aime une femme, on est bien trompé», il ne dit point:

«si une mère croit que c’est par amour pour lui qu’elle aime son enfant,

elle se trompe». Il n’a pas poussé jusque-là son scepticisme. Son

scepticisme a donc des bornes. Eh bien! traçons-les et, en délimitant la

pensée de notre auteur, nous l’aurons mieux compris; nous l’aurons

compris. Lire un philosophe, c’est le relire si attentivement qu’on

l’analyse.

Relisons encore celui-ci et apercevons-nous, ce qu’il est impossible que

nous ne finissions pas par saisir, de son procédé. Son procédé, par

comparaison d’un nombre suffisant de ses maximes entre elles nous le

surprendrons, est celui-ci: dissoudre en quelque sorte, diluer une vertu

qu’il entreprend, dans tous les défauts qui l’avoisinent; le courage,

par exemple, dans le désir de briller, la générosité dans l’ostentation,

la loyauté dans le désir d’inspirer une confiance dont on retirera des

bénéfices, etc. Fort bien; mais dès lors, si l’on peut dissoudre les

vertus dans les défauts qui les avoisinent, on peut dissoudre aussi les

défauts dans les vertus qui sont proches d’eux et dire: «Tel homme

désire briller; et pour cela se met toujours en avant; mais au fond de

cela, il y a du courage. Tel homme veut qu’on le sache généreux; mais,

pour qu’on le sache, il l’est en effet; il faut bien qu’il le soit même

au fond pour faire tant de sacrifices à vouloir qu’on sache qu’il l’est.

C’est en somme un assez bon homme.» Maître du procédé d’un auteur, vous

pouvez toujours le retourner contre lui. Et d’abord, c’est un jeu

divertissant, donc une jouissance; mais ce n’est pas seulement un jeu;

c’est posséder son auteur jusqu’en son fond, c’est saisir comme sa

racine, comme le germe d’où son œuvre est sortie et d’où elle pouvait

sortir la même sans doute, mais dans une autre direction; et c’est en

vérité le bien connaître.

On ne connaît sans doute quelqu’un que quand on sait ce qu’il est et

aussi ce qu’il pouvait être.

En revenant encore à M. le duc, que voyons-nous qu’il affirme toujours?

Que l’égoïsme, l’intérêt, l’amour-propre, comme il dit, est le fond de

tous nos sentiments et le mobile de toutes nos actions. Vous

réfléchissez là-dessus et vous vous dites: «Mais... plût à Dieu! Dire

que nous agissons toujours en vue de notre intérêt, c’est dire que nous

n’agissons jamais par bonté, mais c’est dire aussi que nous n’agissons

jamais par méchanceté, que l’homme ne fait jamais le mal pour le plaisir

de faire le mal, qu’en un mot la méchanceté n’existe pas! Mais alors,

quelle idée favorable La Rochefoucauld se fait de la nature humaine!

Comme il se trompe en sa faveur! Quel optimiste que ce La Rochefoucauld!

Comme je me trompais sur ce La Rochefoucauld!»--Il y a du vrai, beaucoup

de vrai. La Rochefoucauld a été sévère pour nous, mais aussi il a été

charitable. Notre plus grand défaut, il ne l’a pas vu ou il n’a point

voulu le voir. De la part d’un homme si sagace, c’est une merveilleuse

indulgence.

Soit; mais qu’est-il donc arrivé? Il est arrivé qu’à lire et à relire La

Rochefoucauld, La Rochefoucauld s’est transformé sous nos yeux. Nous le

voyons tout différent de ce qu’il était. Les sentences se transforment

sous la lecture comme le rayon à travers le prisme. Est-ce un bien?

Est-ce un mal? Et dès lors où est la vérité? Dans la première

impression, ou dans la seconde, ou dans la troisième? Probablement cette

vérité, elle aussi, nous fuit d’une fuite éternelle; probablement les

auteurs sont inépuisables en raison de ce qu’ils ont et en raison de ce

qu’en les lisant, nous mettons en eux; mais l’essentiel est de penser,

le plaisir que l’on cherche en lisant un philosophe est le plaisir de

penser, et ce plaisir nous l’aurons goûté en suivant toute la pensée de

l’auteur et la nôtre mêlée à la sienne et la sienne excitant la nôtre et

la nôtre interprétant la sienne et peut-être les trahissant; mais il

n’est question ici que de plaisir et il y a des plaisirs d’infidélité et

l’infidélité à l’égard d’un auteur est un innocent libertinage.

Encore, en lisant un philosophe, il faut faire attention à ses

contradictions. Les contradictions sont les accidents de paysage d’un

grand penseur. On serait désolé qu’il n’en eût point et que son paysage

fût trop bien composé. Il semblerait alors que son œuvre fût ce tableau

dont parlait Musset, «où l’on voit qu’un monsieur bien sage s’est

appliqué». On n’est point fâché que la liberté d’esprit, que la

spontanéité, que le jaillissement intellectuel se marque à ceci que le

penseur n’a pas toujours pensé la même chose et n’a pas tiré toutes ses

idées les unes des autres comme des formules algébriques. La

contradiction appelle l’attention, l’excite, la ravive, la transforme en

réflexion, la féconde infiniment. Je ne souhaite pas que les auteurs

abondent en contradictions; mais je souhaite que les lecteurs sachent en

trouver.

Par exemple, Jean-Jacques Rousseau, dans tous ses ouvrages, maudit

l’influence de la société sur l’individu et souhaite passionnément que

l’individu sache s’y soustraire; et dans un seul il sacrifie l’individu

à la société et souhaite impérieusement qu’elle l’absorbe. C’est une

contradiction, sans doute, et pour mon compte j’en suis persuadé: les

grandes idées générales dérivant toujours des sentiments, il est

probable que Rousseau, dans la plupart de ses écrits, a tiré ses idées

de sa passion pour l’indépendance et pour la solitude, et dans un de ses

livres de sa passion, très honorable, pour la République de Genève. Mais

en sommes-nous sûrs et sommes-nous certains même qu’il y ait

contradiction? Je sais des hommes de la plus haute intelligence qui n’en

voient point ici et qui rattachent très ingénieusement le _Contrat

Social_ à l’œuvre tout entière, pour eux très une et très cohérente, de

Rousseau. Je ne dis point qu’ils aient tort. En fait de contradiction,

le premier plaisir du lecteur est d’en trouver, et le second plaisir du

lecteur est de les résoudre. Il aiguise son esprit à les trouver et il

l’affine plus encore à les faire disparaître; il s’exerce à les faire

lever; il s’exerce plus encore à se démontrer à lui-même qu’elles

n’existent pas et n’ont jamais existé. Tout cela est bon et tout cela

est très agréable.

La suite des états d’esprit à cet égard est celui-ci: on commence par ne

pas saisir les contradictions en lisant les penseurs; puis on en relève

beaucoup; puis on en aperçoit trop, et dès lors, selon la nature

d’esprit que l’on a, on les multiplie avec malignité, et l’on en

triomphe, ou l’on s’habitue à les résoudre toutes et l’on finit par les

multiplier pour les résoudre. Il ne faut pencher vers aucun excès et il

faut se tenir dans un certain milieu où le plaisir de comprendre ne soit

pas gâté par le plaisir de discuter, ni même par celui de concilier

trop; mais se placer tour à tour aux différents points de vue et dans

les différentes attitudes, et tantôt s’abandonner à la force de la

pensée et à la rigueur de la logique, tantôt se défendre, ne vouloir pas

être dupe, opposer l’auteur à l’auteur pour le battre à l’aide d’un

auxiliaire qui est lui-même; tantôt venir à son secours et démontrer

qu’il ne s’est ni trompé ni contredit et que ce sont des apparences qui

sont contre lui, si tant est même qu’il y ait des apparences: tout cela

est comprendre encore; tout cela n’est que différentes façons de

comprendre et il suffit, pour que toutes soient utiles et fécondes, qu’à

toutes ces opérations préside la loyauté et que jamais le sophisme ne

s’y mêle.

Pour résumer, la lecture d’un auteur qui est philosophe est une

discussion continuelle avec lui, une discussion où se retrouvent tous

les charmes et tous les dangers aussi d’une discussion dans la vie

privée. Les charmes, il faut savoir les goûter; il faut savoir écouter

longtemps; il faut savoir suivre le penseur dans tous les détours et

même dans toutes les hésitations de sa pensée; il faut sentir

l’objection se lever doucement dans notre esprit, mais la prier de ne

pas éclater et d’attendre le moment où peut-être l’auteur se la sera

faite lui-même, et le plaisir est très vif alors; car d’abord nous

sommes sûrs d’être bien en commerce intellectuel avec l’auteur, puisque

nous l’avons prévenu, c’est-à-dire compris d’avance, et ensuite nous

nous disons avec satisfaction que nous ne sommes pas indignement

inférieurs à lui, puisque l’objection qu’il s’est faite, nous la lui

faisions, c’est-à-dire puisque nous circulions dans sa pensée presque

aussi largement, presque aussi aisément que lui-même.

Et les dangers de la discussion, il faut savoir les éviter comme dans

une discussion privée. Il ne faut point nous obstiner dans notre

sentiment, parce qu’il est notre sentiment; et, parce que nous avons

trouvé contre un raisonnement un peu faible de l’auteur un raisonnement

assez fort, croire toujours avoir raison contre lui. Cela nous mènerait

assez vite à une étroitesse d’esprit, à une sorte d’_irréceptivité_, si

je puis dire ainsi, en vérité à une inintelligence acquise qui serait

certainement la plus fâcheuse des acquisitions.

Certaines préférences à rebours sont à noter. Tel auteur est préféré par

un lecteur, non pas parce que ce lecteur lui trouve l’esprit juste, mais

parce qu’il lui trouve l’esprit faux, ce qui donne à ce lecteur le

plaisir d’avoir toujours raison ou de croire toujours avoir raison

contre lui, par suite de quoi c’est à cet auteur que ce lecteur revient

constamment. En entrant dans sa bibliothèque, ce lecteur-là va tout

droit à cet auteur-là et s’assied en se disant, de façon plus ou moins

consciente: «Comme je vais avoir raison! Comme je vais avoir l’esprit

juste!» Je conseillerais un peu à ce lecteur de changer d’auteur favori.

J’ai connu deux hommes qui ne conversaient jamais que de Proudhon. L’un

ne jurait que par lui; l’autre allait souvent jusqu’à jurer contre lui.

Je n’ai jamais su lequel aimait le plus Proudhon, de celui qui y voyait

une source inépuisable de vérités, ou de celui qui y voyait un océan de

sophismes. L’un l’aimait comme un père spirituel à qui il devait

reconnaissance du don de la vie; l’autre l’aimait comme un homme à qui

il devait de savourer continuellement sa supériorité intellectuelle;

l’un l’aimait avec dévotion, l’autre avec égoïsme; l’un l’aimait de tout

l’amour que l’on a pour l’être d’élection, l’autre de tout l’amour que

l’on peut avoir pour soi-même; et l’un était fier de se dire que, s’il

rencontrait Proudhon, il le réfuterait et le confondrait assurément; et

l’autre de se dire que, s’il rencontrait Proudhon, il l’expliquerait à

lui-même avec une clarté définitive.

Et ils s’aimaient réciproquement, du reste: l’un étant heureux des

occasions que lui donnait l’autre d’exposer la doctrine de son maître et

de s’en pénétrer à nouveau; l’autre étant heureux des occasions que lui

donnait le premier de discuter comme avec Proudhon lui-même et de le

terrasser par procuration. _Fortunati ambo._

Je crois pourtant que c’est à distance égale ou à peu près de ces deux

heureux qu’il faut être et tâcher de se maintenir, pour garder cette

liberté d’esprit qui est le bonheur intellectuel véritable. En choses

intellectuelles, il ne faut ni abdication ni triomphe. L’abdication est

toujours un peu déprimante et le triomphe est toujours vain. Se sentir

en face d’un penseur, toujours en lutte courtoise et bienveillante,

sentir qu’il a raison et n’en convenir qu’à la dernière extrémité, mais

en convenir franchement, sentir qu’il a tort et se savoir gré de le

sentir, mais à la dernière extrémité encore et en se disant toujours

que, s’il était là, il ne nous laisserait pas peut-être en pleine

sécurité de victoire et aurait sans doute quelque redoutable retour

offensif; lui prêter, même en les tirant de lui ou de vous, quelque

argument de réserve à vous réduire ou à vous embarrasser: voilà

l’exercice qui constituera pour vous une bonne hygiène intellectuelle.

Avec les philosophes, la lecture est une escrime où, quelques

précautions prises, que nous avons indiquées, l’esprit prend

incessamment des forces nouvelles qui peuvent être utiles de toutes

sortes de façons et qui, par elles-mêmes et pour le seul plaisir de les

posséder, valent qu’on les possède.

L'art de lire · 第 7 / 31 题