Le logement de Topinard consistait en une cuisine et en deux chambres.

Dans la première de ces deux chambres se tenaient les enfants. On y

voyait deux petits lits en bois blanc et un berceau. La seconde était

la chambre des époux Topinard. On mangeait dans la cuisine. Au-dessus

régnait un faux grenier élevé de six pieds, et couvert en zinc, avec

un châssis à tabatière pour fenêtre. On y parvenait par un escalier

en bois blanc appelé, dans l’argot du bâtiment, _échelle de meunier_.

Cette pièce, donnée comme chambre de domestique, permettait d’annoncer

le logement de Topinard, comme un appartement complet, et de le taxer

à quatre cents francs de loyer. A l’entrée, pour masquer la cuisine, il

existait un tambour cintré, éclairé par un œil-de-bœuf sur la cuisine

et formé par la réunion de la porte de la première chambre et par celle

de la cuisine, en tout trois portes. Ces trois pièces carrelées en

briques, tendues d’affreux papier à six sous le rouleau, décorées de

cheminées dites à la capucine, peintes en peinture vulgaire, couleur

de bois, contenaient ce ménage de cinq personnes dont trois enfants.

Aussi chacun peut-il entrevoir les égratignures profondes que faisaient

les trois enfants à la hauteur où leurs bras pouvaient atteindre. Les

riches n’imagineraient pas la simplicité de la batterie de cuisine qui

consistait en une cuisinière, un chaudron, un gril, une casserole, deux

ou trois marabouts, et une poêle à frire. La vaisselle en faïence,

brune et blanche, valait bien douze francs. La table servait à la fois

de table de cuisine et de table à manger. Le mobilier consistait en

deux chaises et deux tabourets. Sous le fourneau en hotte se trouvait

la provision de charbon et de bois. Et dans un coin s’élevait le baquet

où se savonnait, souvent pendant la nuit, le linge de la famille. La

pièce où se tenaient les enfants, traversée par des cordes à sécher le

linge, était bariolée d’affiches de spectacle et de gravures prises

dans des journaux ou provenant des prospectus des livres illustrés.

Évidemment l’aîné de la famille Topinard, dont les livres de classe se

voyaient dans un coin, était chargé du ménage, lorsqu’à six heures, le

père et la mère faisaient leur service au théâtre. Dans beaucoup de

familles de la classe inférieure, dès qu’un enfant atteint à l’âge de

six ou sept ans, il joue le rôle de la mère vis-à-vis de ses sœurs et

de ses frères.

On conçoit, sur ce léger croquis, que les Topinard étaient, selon la

phrase devenue proverbiale, pauvres mais honnêtes. Topinard avait

environ quarante ans, et sa femme, ancienne coryphée des chœurs,

maîtresse, dit-on, du directeur en faillite à qui Gaudissard avait

succédé, devait avoir trente ans. Lolotte avait été belle femme, mais

les malheurs de la précédente administration avaient tellement réagi

sur elle qu’elle s’était vue dans la nécessité de contracter avec

Topinard un mariage de théâtre. Elle ne mettait pas en doute que dès

que leur ménage se verrait à la tête de cent cinquante francs, Topinard

réaliserait ses serments devant la loi, ne fût-ce que pour légitimer

ses enfants qu’il adorait. Le matin, pendant ses moments libres, madame

Topinard cousait pour le magasin du théâtre. Ces courageux gagistes

réalisaient par des travaux gigantesques neuf cents francs par an.

--Encore un étage! disait depuis le troisième Topinard à Schmucke, qui

ne savait seulement pas s’il descendait ou s’il montait, tant il était

abîmé dans la douleur.

Au moment où le gagiste vêtu de toile blanche comme tous les gens de

service, ouvrit la porte de la chambre, on entendit la voix de madame

Topinard criant:--Allons! enfants, taisez-vous, voilà papa!

Et comme sans doute les enfants faisaient ce qu’ils voulaient

de papa, l’aîné continua de commander une charge en souvenir du

Cirque-Olympique, à cheval sur un manche à balai, le second à souffler

dans un fifre de fer-blanc, et le troisième à suivre de son mieux le

gros de l’armée. La mère cousait un costume de théâtre.

--Taisez-vous, cria Topinard d’une voix formidable, ou je tape!--Faut

toujours leur dire cela, ajouta-t-il tout bas à Schmucke.--Tiens, ma

petite, dit le gagiste à l’ouvreuse, voici monsieur Schmucke, l’ami de

ce pauvre monsieur Pons, il ne sait pas où aller, et il voudrait venir

chez nous; j’ai eu beau l’avertir que nous n’étions pas flambants, que

nous étions au sixième, que nous n’avions qu’une soupente à lui offrir,

il y tient...

Schmucke s’était assis sur une chaise que la femme lui avait avancée,

et les enfants, tout interdits par l’arrivée d’un inconnu, s’étaient

ramassés en un groupe pour se livrer à cet examen approfondi, muet

et sitôt fini, qui distingue l’enfance, habituée comme les chiens à

flairer plutôt qu’à juger. Schmucke se mit à regarder ce groupe si joli

où se trouvait une petite fille, âgée de cinq ans, celle qui soufflait

dans la trompette et qui avait de si magnifiques cheveux blonds.

--_Ele a l’air d’une bedide Allemante!_ dit Schmucke en lui faisant

signe de venir à lui.

--Monsieur serait là bien mal, dit l’ouvreuse; si je n’étais pas

obligée d’avoir mes enfants près de moi, je proposerais bien notre

chambre.

Elle ouvrit la chambre et y fit passer Schmucke. Cette chambre était

tout le luxe de l’appartement. Le lit en acajou était orné de rideaux

en calicot bleu, bordé de franges blanches. Le même calicot bleu,

drapé en rideaux, garnissait la fenêtre. La commode, le secrétaire, les

chaises, quoiqu’en acajou, étaient tenus proprement. Il y avait sur

la cheminée une pendule et des flambeaux, évidemment donnés jadis par

le failli, dont le portrait, un affreux portrait de Pierre Grassou,

se trouvait au-dessus de la commode. Aussi les enfants à qui l’entrée

du lieu réservé était défendue essayèrent-ils d’y jeter des regards

curieux.

--Monsieur serait bien là, dit l’ouvreuse.

--_Non, non_, répondit Schmucke. _Hé! che n’ai pas londems à fifre, che

ne feu qu’un goin bir murir._

La porte de la chambre fermée, on monta dans la mansarde, et dès que

Schmucke y fut, il s’écria:--_Foilà mon avvaire. Afand d’être afec

Bons, che n’édais chamais mieux loché gue zela._

--Eh bien! il n’y a qu’à acheter un lit de sangle, deux matelas, un

traversin, un oreiller, deux chaises et une table. Ce n’est pas la mort

d’un homme... ça peut coûter cinquante écus, avec la cuvette, le pot,

et un petit tapis de lit...

Tout fut convenu. Seulement les cinquante écus manquaient. Schmucke,

qui se trouvait à deux pas du théâtre, pensa naturellement à demander

ses appointements au directeur, en voyant la détresse de ses nouveaux

amis... Il alla sur-le-champ au théâtre, et y trouva Gaudissard.

Le directeur reçut Schmucke avec la politesse un peu tendue qu’il

déployait pour les artistes, et fut étonné de la demande faite par

Schmucke d’un mois d’appointements. Néanmoins, vérification faite, la

réclamation se trouva juste.

--Ah! diable, mon brave! lui dit le directeur, les Allemands savent

toujours bien compter, même dans les larmes... Je croyais que vous

auriez été sensible à la gratification de mille francs! une dernière

année d’appointements que je vous ai donnée, et que cela valait

quittance!

--_Nus n’afons rien rési_, dit le bon Allemand. _Ed si che fiens à fus,

c’esde que che zuis tans la rie et sans eine liart... A qui afez-fus

remis la cradivigation?_

--A votre portière!...

--_Madame Zibod!_ s’écria le musicien. _Ele a dué Bons, ele l’a follé,

ele l’a fenti... Ele fouleid prîler son desdamand... C’esde eine

goguine! eine monsdre._

--Mais, mon brave, comment êtes-vous sans le sou, dans la rue, sans

asile, avec votre position de légataire universel? Ça n’est pas

logique, comme nous disons.

--_On m’a mis à la borde... Che zuis édrencher, che ne gonnais rien aux

lois_...

--Pauvre bonhomme! pensa Gaudissard en entrevoyant la fin probable

d’une lutte inégale.--Écoutez, lui dit-il, savez-vous ce que vous avez

à faire?

--_Ch’ai eine homme d’avvaires!_

--Eh bien! transigez sur-le-champ avec les héritiers, vous aurez d’eux

une somme et une rente viagère, et vous vivrez tranquille...

--_Che ne feux bas audre chosse!_ répondit Schmucke.

--Eh bien! laissez-moi vous arranger cela, dit Gaudissard à qui, la

veille, Fraisier avait dit son plan.

Gaudissard pensa pouvoir se faire un mérite auprès de la jeune

vicomtesse Popinot et de sa mère de la conclusion de cette sale

affaire, et il serait au moins Conseiller-d’État un jour, se disait-il.

--_Che fus tonne mes bouvoirs_...

--Eh bien! voyons! D’abord tenez, dit le Napoléon des théâtres du

boulevard, voici cent écus... Il prit dans sa bourse quinze louis et

les tendit au musicien.--C’est à vous, c’est six mois d’appointements

que vous aurez; et puis, si vous quittez le théâtre, vous me les

rendrez. Comptons! que dépensez-vous par an? Que vous faut-il pour être

heureux? Allez! allez! faites-vous une vie de Sardanapale!...

--_Che n’ai pessoin que t’eine habilement d’ifer et ine d’édé_...

--Trois cents francs! dit Gaudissard.

--_Tes zouliers, quadre baires_...

--Soixante francs.

--_Tis pas_...

--Douze! c’est trente-six francs.

--_Sisse gemisses._

--Six chemises en calicot, vingt-quatre francs, autant en toile,

quarante-huit: nous disons soixante-douze. Nous sommes à quatre cent

soixante-huit, mettons cinq cents avec les cravates et les mouchoirs,

et cent francs de blanchissage... six cents livres! Après, que vous

faut-il pour vivre?... trois francs par jour?...

--_Non, c’esde drob!_...

--Enfin, il vous faut aussi des chapeaux... Ça fait quinze cents francs

et cinq cents francs de loyer, deux mille. Voulez-vous que je vous

obtienne deux mille francs de rente viagère... bien garanties...

--_Et mon dapac?_

--Deux mille quatre cents francs!... Ah! papa Schmucke vous appelez ça

le tabac?... Eh bien! on vous flanquera du tabac. C’est donc deux mille

quatre cents francs de rente viagère...

--_Ze n’esd bas dud! che feux eine zôme! gondand_...

--Les épingles!... c’est cela! Ces Allemands! ça se dit naïf, vieux

Robert Macaire!... pensa Gaudissard. Que voulez-vous? répéta-t-il. Mais

plus rien après.

--_C’est bir aguidder ein tedde zagrée._

--Une dette! se dit Gaudissard; quel filou! c’est pis qu’un fils de

famille! il va inventer des lettres de change! il faut finir roide! ce

Fraisier ne voit pas en grand! Quelle dette, mon brave? dites!...

--_Ile n’y ha qu’eine hôme qui aid bleuré Bons afec moi... il a eine

chentille bedide fille qui a tes geveux maniviques, ch’ai gru foir dud

à l’heire le chénie de ma baufre Allemagne que che n’aurais chamais tû

guidder... Paris n’est bas pon bir les Allemands, on se mogue t’eux_...

dit-il en faisant le petit geste de tête d’un homme qui croit voir

clair dans les choses de ce bas monde.

--Il est fou! se dit Gaudissard.

Et, pris de pitié pour cet innocent, le directeur eut une larme à l’œil.

--_Ha! fous me gombrenez! monsir le tirecdir! hé pien! ced hôme à la

bedide file est Dobinard, qui serd l’orguestre et allime les lambes;

Bons l’aimait et le segourait, c’esde le seil qui aid aggombagné mon

inique ami au gonfoi, à l’éclise, au zimedière... Ché feux drois mille

vrancs bir lui, et drois mille vrancs bir la bedite file_...

--Pauvre homme!... se dit Gaudissard.

Ce féroce parvenu fut touché de cette noblesse et de cette

reconnaissance pour une chose de rien aux yeux du monde, et qui, aux

yeux de cet agneau divin, pesait, comme le verre d’eau de Bossuet, plus

que les victoires des conquérants. Gaudissard cachait sous ses vanités,

sous sa brutale envie de parvenir, et de se hausser jusqu’à son ami

Popinot, un bon cœur, une bonne nature. Donc, il effaça les jugements

téméraires sur Schmucke, et passa de son côté.

--Vous aurez tout cela! mais je ferai mieux, mon cher Schmucke.

Topinard est un homme de probité...

--_Ui, che l’ai fu dud-à-l’heure, dans son baufre ménache, où il est

gontend afec ses enfants_...

--Je lui donnerai la place de caissier, car le père Baudrand me

quitte...

--_Ha! que Tieu fus pénisse!_ s’écria Schmucke.

--Eh bien! mon bon et brave homme, venez à quatre heures, ce soir, chez

monsieur Berthier, notaire, tout sera prêt, et vous serez à l’abri

du besoin pour le reste de vos jours... Vous toucherez vos six mille

francs, et vous serez aux mêmes appointements, avec Garangeot, ce que

vous faisiez avec Pons.

--_Non!_ dit Schmucke, _che ne fifrai boind!... che n’ai blis le cueir

à rien... che me sens addaqué_...

--Pauvre mouton! se dit Gaudissard en saluant l’Allemand, qui se

retirait. On vit de côtelettes, après tout. Et comme dit le sublime

Béranger:

Pauvres moutons, toujours on vous tondra.

Et il chanta cette opinion politique pour chasser son émotion.

--Faites avancer ma voiture! dit-il à son garçon de bureau.

Il descendit et cria au cocher:--Rue de Hanovre! L’ambitieux avait

reparu tout entier! Il voyait le Conseil d’État.

Schmucke achetait en ce moment des fleurs, et il les apporta presque

joyeux avec des gâteaux pour les enfants de Topinard.

--_Che tonne les câteaux!_... dit-il avec un sourire.

Ce sourire était le premier qui vînt sur ses lèvres depuis trois mois,

et qui l’eût vu en eût frémi.

--_Che les tonne à eine gondission._

--Vous êtes trop bon, monsieur, dit la mère.

--_La bedide file m’emprassera et meddra les fleirs tans ses geveux, en

les dressant gomme vont les bedides Allemantes!_

--Olga, ma fille, faites tout ce que veut monsieur... dit l’ouvreuse en

prenant un air sévère.

--_Ne crontez pas ma bedide Allemante!_... s’écria Schmucke, qui voyait

sa chère Allemagne dans cette petite fille.

--Tout le bataclan vient sur les épaules de trois commissionnaires!...

dit Topinard en entrant.

--_Ha!_ fit l’Allemand, _mon ami, foici teux sante vrancs pir dud

payer... Mais vous afez une chantile femme, fus l’épiserez, n’est-ce

bas? Che fus donne mille écus... La bedide file aura eine tode te mile

écus que fus blacerez en son nom. Ed fus ne serez plis cachisde... fus

allez êdre le gaissier du théâdre_...

--Moi, la place du père Baudrand?

--_Ui._

--Qui vous a dit cela?

--_Monsieur Cautissard!_

--Oh! c’est à devenir fou de joie!... Eh! dis donc, Rosalie, va-t-on

bisquer au théâtre!... Mais ce n’est pas possible, reprit-il.

--Notre bienfaiteur ne peut loger dans une mansarde.

--_Pah! pur quelques jurs que ch’ai à fifre!_ dit Schmucke, _c’esde

bien pon! Atieu! che fais au zimedière... foir ce qu’on a vaid te

Bons... ed gommander tes fleurs pir sa dompe!_

Madame Camusot de Marville était en proie aux plus vives alarmes.

Fraisier tenait conseil chez elle avec Godeschal et Berthier. Berthier,

le notaire, et Godeschal, l’avoué, regardaient le testament fait

par deux notaires en présence de deux témoins comme inattaquable, à

cause de la manière nette dont Léopold Hannequin l’avait formulé.

Selon l’honnête Godeschal, Schmucke, si son conseil actuel parvenait

à le tromper, finirait par être éclairé, ne fût-ce que par un de

ces avocats qui, pour se distinguer, ont recours à des actes de

générosité, de délicatesse. Les deux officiers ministériels quittèrent

donc la présidente en l’engageant à se défier de Fraisier, sur qui

naturellement ils avaient pris des renseignements. En ce moment

Fraisier, revenu de l’apposition des scellés, minutait une assignation

dans le cabinet du président, où madame de Marville l’avait fait

entrer sur l’invitation des deux officiers ministériels, qui voyaient

l’affaire trop sale pour qu’un président s’y fourrât, selon leur mot,

et qui avaient voulu donner leur opinion à madame de Marville, sans que

Fraisier les écoutât.

--Eh bien! madame, où sont ces messieurs? demanda l’ancien avoué de

Mantes.

--Partis! en me disant de renoncer à l’affaire! répondit madame de

Marville.

--Renoncer! dit Fraisier avec un accent de rage contenue. Écoutez,

madame...

Et il lut la pièce suivante:

«A la requête de, etc....., je passe le verbiage.

«Attendu qu’il a été déposé entre les mains de monsieur le président

du tribunal de première instance un testament reçu par maître Léopold

Hannequin et Alexandre Crottat, notaires à Paris, accompagnés de deux

témoins, les sieurs Brunner et Schwab, étrangers domiciliés à Paris,

par lequel testament le sieur Pons, décédé, a disposé de sa fortune

au préjudice du requérant, son héritier naturel et légal, au profit

d’un sieur Schmucke, Allemand;

»Attendu que le requérant se fait fort de démontrer que le testament

est l’œuvre d’une odieuse captation, et le résultat de manœuvres

réprouvées par la loi; qu’il sera prouvé par des personnes

éminentes que l’intention du testateur était de laisser sa fortune

à mademoiselle Cécile, fille de mondit sieur de Marville; et que le

testament, dont le requérant demande l’annulation, a été arraché à la

faiblesse du testateur quand il était en pleine démence;

»Attendu que le sieur Schmucke, pour obtenir ce legs universel, a

tenu en chartre privée le testateur, qu’il a empêché la famille

d’arriver jusqu’au lit du mort, et que, le résultat obtenu, il s’est

livré à des actes notoires d’ingratitude qui ont scandalisé la maison

et tous les gens du quartier qui, par hasard, étaient témoins pour

rendre les derniers devoirs au portier de la maison où est décédé le

testateur;

»Attendu que des faits plus graves encore, et dont le requérant

recherche en ce moment les preuves, seront articulés devant messieurs

les juges du tribunal;

»J’ai, huissier soussigné, etc., etc., audit nom, assigné le sieur

Schmucke, parlant, etc., à comparaître devant messieurs les juges

composant la première chambre du tribunal, pour voir dire que le

testament reçu par maîtres Hannequin et Crottat, étant le résultat

d’une captation évidente, sera regardé comme nul et de nul effet, et

j’ai, en outre, audit nom, protesté contre la qualité et capacité de

légataire universel que pourrait prendre le sieur Schmucke, entendant

le requérant s’opposer, comme de fait il s’oppose, par sa requête en

date d’aujourd’hui, présentée à monsieur le président, à l’envoi en

possession demandée par ledit sieur Schmucke, et je lui ai laissé

copie du présent, dont le coût est de...» etc.

--Je connais l’homme, madame la présidente, et quand il aura lu ce

poulet, il transigera. Il consultera Tabareau, Tabareau lui dira

d’accepter nos propositions! Donnez-vous les mille écus de rente

viagère?

--Certes, je voudrais bien en être à payer le premier terme.

--Ce sera fait avant trois jours. Car cette assignation le saisira

dans le premier étourdissement de sa douleur, car il regrette Pons, ce

pauvre bonhomme. Il a pris cette perte très au sérieux.

--L’assignation lancée peut-elle se retirer? dit la présidente.

--Certes, madame, on peut toujours se désister.

--Eh bien! monsieur, dit madame Camusot, faites!... allez toujours!

Oui, l’acquisition que vous m’avez ménagée en vaut la peine! J’ai

d’ailleurs arrangé l’affaire de la démission de Vitel, mais vous

payerez les soixante mille francs à ce Vitel sur les valeurs de la

succession Pons... Ainsi, voyez, il faut réussir...

--Vous avez sa démission?

--Oui, monsieur; monsieur Vitel se fie à monsieur de Marville...

--Eh bien! madame, je vous ai déjà débarrassée de soixante mille francs

que je calculais devoir être donnés à cette ignoble portière, cette

madame Cibot. Mais je tiens toujours à avoir le débit de tabac pour la

femme Sauvage, et la nomination de mon ami Poulain à la place vacante

de médecin en chef des Quinze-Vingts.

--C’est entendu, tout est arrangé.

--Eh bien! tout est dit... Tout le monde est pour vous dans cette

affaire, jusqu’à Gaudissard, le directeur du théâtre, que je suis allé

trouver hier, et qui m’a promis d’aplatir le gagiste qui pourrait

déranger nos projets.

--Oh! je le sais! monsieur Gaudissart est tout acquis aux Popinot!

Fraisier sortit. Malheureusement il ne rencontra pas Gaudissard, et la

fatale assignation fut lancée aussitôt.

Tous les gens cupides comprendront, autant que les gens honnêtes

l’exécreront, la joie de la présidente, à qui, vingt minutes après le

départ de Fraisier, Gaudissart vint apprendre sa conversation avec le

pauvre Schmucke. La présidente approuva tout, elle sut un gré infini

au directeur du théâtre de lui enlever tous ses scrupules par des

observations qu’elle trouva pleines de justesse.

--Madame la présidente, dit Gaudissard, en venant, je pensais que ce

pauvre diable ne saurait que faire de sa fortune! C’est une nature

d’une simplicité de patriarche! C’est naïf, c’est allemand, c’est

à empailler, à mettre sous verre comme un petit Jésus de cire!...

C’est-à-dire que, selon moi, il est déjà fort embarrassé de ses deux

mille cinq cents francs de rente, et vous le provoquez à la débauche...

--C’est d’un bien noble cœur, dit la présidente, d’enrichir ce garçon

qui regrette notre cousin. Mais moi je déplore la petite _bisbille_ qui

nous a brouillés, monsieur Pons et moi; s’il était revenu, tout lui

aurait été pardonné. Si vous saviez, il manque à mon mari. Monsieur de

Marville a été au désespoir de n’avoir pas reçu d’avis de cette mort,

car il a la religion des devoirs de famille, il aurait assisté au

service, au convoi, à l’enterrement, et moi-même je serais allée à la

messe...

--Eh bien! belle dame, dit Gaudissard, veuillez faire préparer l’acte;

à quatre heures, je vous amènerai l’Allemand... Recommandez-moi,

madame, à la bienveillance de votre charmante fille, la vicomtesse

Popinot; qu’elle dise à mon illustre ami, son bon et excellent père,

à ce grand homme d’État, combien je suis dévoué à tous les siens, et

qu’il me continue sa précieuse faveur. J’ai dû la vie à son oncle, le

juge, et je lui dois ma fortune... Je voudrais tenir de vous et de

votre fille la haute considération qui s’attache aux gens puissants et

bien posés. Je veux quitter le théâtre, devenir un homme sérieux.

--Vous l’êtes!... monsieur, dit la présidente.

--Adorable! reprit Gaudissard en baisant la main sèche de madame de

Marville.

A quatre heures, se trouvaient réunis dans le cabinet de monsieur

Berthier, notaire, d’abord Fraisier, rédacteur de la transaction,

puis Tabareau, mandataire de Schmucke, et Schmucke lui-même, amené

par Gaudissard. Fraisier avait eu soin de placer en billets de banque

les six mille francs demandés, et six cents francs pour le premier

terme de la rente viagère, sur le bureau du notaire et sous les yeux

de l’Allemand qui, stupéfait de voir tant d’argent, ne prêta pas la

moindre attention à l’acte qu’on lui lisait. Ce pauvre homme, saisi par

Gaudissard, au retour du cimetière où il s’était entretenu avec Pons,

et où il lui avait promis de le rejoindre, ne jouissait pas de toutes

ses facultés déjà bien ébranlées par tant de secousses. Il n’écouta

donc pas le préambule de l’acte où il était représenté comme assisté de

maître Tabareau, huissier, son mandataire et son conseil, et où l’on

rappelait les causes du procès intenté par le président dans l’intérêt

de sa fille. L’Allemand jouait un triste rôle, car, en signant l’acte,

il donnait gain de cause aux épouvantables assertions de Fraisier;

mais il fut si joyeux de voir l’argent pour la famille Topinard, et si

heureux d’enrichir, selon ses petites idées, le seul homme qui aimât

Pons, qu’il n’entendit pas un mot de cette transaction sur procès. Au

milieu de l’acte, un clerc entra dans le cabinet.

--Monsieur, il y a là, dit-il à son patron, un homme qui veut parler à

monsieur Schmucke...

Le notaire, sur un geste de Fraisier, haussa les épaules

significativement.

--Ne nous dérangez donc jamais quand nous signons des actes. Demandez

le nom de ce... Est-ce un homme ou un monsieur? est-ce un créancier...

Le clerc revint et dit:--Il veut absolument parler à monsieur Schmucke.

--Son nom?

--Il s’appelle Topinard.

--J’y vais. Signez tranquillement, dit Gaudissard à Schmucke. Finissez,

je vais savoir ce qu’il nous veut.

Gaudissard avait compris Fraisier, et chacun d’eux flairait un danger.

--Que viens-tu faire ici? dit le directeur au gagiste. Tu ne veux

donc pas être caissier? Le premier mérite d’un caissier... c’est la

discrétion.

--Monsieur!...

--Va donc à tes affaires, tu ne seras jamais rien si tu te mêles de

celles des autres.

--Monsieur, je ne mangerai pas de pain dont toutes les bouchées me

resteraient dans la gorge!...--Monsieur Schmucke! criait-il...

Schmucke, qui avait signé, qui tenait son argent à la main, vint à la

voix de Topinard.

--_Voici pir la bedite Allemande et pir fus_...

--Ah! mon cher monsieur Schmucke, vous avec enrichi des monstres, des

gens qui veulent vous ravir l’honneur. J’ai porté cela chez un brave

homme, un avoué qui connaît ce Fraisier, et il dit que vous devez punir

tant de scélératesse en acceptant le procès et qu’ils reculeront...

Lisez.

Et cet imprudent ami donna l’assignation envoyée à Schmucke, cité

Bordin. Schmucke prit le papier, le lut, et en se voyant traité comme

il l’était, ne comprenant rien aux gentillesses de la procédure, il

reçut un coup mortel. Ce gravier lui boucha le cœur. Topinard reçut

Schmucke dans ses bras; ils étaient alors tous deux sous la porte

cochère du notaire. Une voiture vint à passer, Topinard y fit entrer le

pauvre Allemand, qui subissait les douleurs d’une congestion séreuse au

cerveau. La vue était troublée; mais le musicien eut encore la force de

tendre l’argent à Topinard. Schmucke ne succomba point à cette première

attaque, mais il ne recouvra point la raison; il ne faisait que des

mouvements sans conscience; il ne mangea point; il mourut en dix jours

sans se plaindre, car il ne parla plus. Il fut soigné par madame

Topinard, et fut obscurément enterré côte à côte avec Pons, par les

soins de Topinard, la seule personne qui suivit le convoi de ce fils de

l’Allemagne.

Fraisier, nommé juge de paix, est très-intime dans la maison du

président, et très-apprécié par la présidente, qui n’a pas voulu lui

voir épouser _la fille à Tabareau_; elle promet infiniment mieux que

cela à l’habile homme à qui, selon elle, elle doit non-seulement

l’acquisition des prairies de Marville et le cottage, mais encore

l’élection de monsieur le président, nommé député à la réélection

générale de 1846.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 61 / 62 段