À peine retiré dans son honorable repos et dans son volontaire exil
d'Audour, il ne consuma pas son loisir à se plaindre du sort qui se
joue des hommes: il se replia sur lui-même, et il écrivit, tout chaud
encore de ses impressions de jeunesse, ses _Souvenirs d'Orient_. C'est
une odyssée en prose tout à la fois élégante, badine, pittoresque,
érudite, charmante, de six mois, à travers la mer homérique. On suit
ce jeune homme d'île en île, d'écueil en écueil, de continent en
continent, de surprise en surprise, Homère à la main, de Byzance en
Égypte, d'Égypte en Syrie, de Syrie en Palestine, de Palestine à
Jérusalem, de Jérusalem à la mer Morte, de Jéricho à Chypre, de Chypre
à Scio et aux montagnes de l'Albanie.
La lecture de ces deux civilisations, la Bible, l'Évangile, l'Odyssée
dans les mains, est un cours d'histoire, de poésie, de jeunesse en
action, qui retrempe l'âme dans l'âpre senteur de l'Archipel.
Il me semblait, en parcourant ces deux volumes, que je naviguais
moi-même, comme dans ma jeunesse, sur ces flots classiques, et qu'au
réveil des nuits pendant lesquelles le flot mouvant fait franchir les
distances, le brouillard du matin, dissipé au souffle du vent d'été,
tirait le rideau du ciel sur l'une ou l'autre de ces îles, et les
faisait repasser sous mes yeux avec leur nom, leur histoire, leur
poésie, leurs costumes, leur population: pittoresques étoiles de la
mer bleue, resplendissantes au matin sur le fond clair de ce ciel
d'eau.
À chaque île son impression, sa citation, son anecdote, son souvenir
touchant ou local, son enchantement, sa mémoire! Éternelle jeunesse de
la poésie de l'histoire, de la nature, de l'amour, se répercutant dans
la jeunesse du navigateur! Le caractère de ce livre, c'est la
jeunesse, c'est l'ivresse, c'est la fête du coeur et de l'esprit. M.
de Marcellus a vingt ans, et il vogue à travers les illusions de la
vie dans cet archipel des plus beaux songes de l'homme! À chaque île,
il faudrait citer une scène et un vers! Lisez tout, et vous
retrouverez vous-même vos vingt ans.
Il y a là cependant un souvenir qui rappelle les miens plus que tous
les autres: c'est celui d'une femme célèbre, énigme mystérieuse du
roman ou de l'histoire, lady Esther Stanhope, que M. de Marcellus
visita auprès de _Saïde_, dans la fleur de sa beauté et dans le
prestige de ses aventures, et que je visitai moi-même, vingt ans
après, dans la maturité de ses années et dans la constance de son exil
du vieux monde!